«Ah!... ah!... et pourquoi cela?
--Parce que, reprit le sergent en lui frappant sur l'épaule, vous êtes
un gaillard qui vous y connaissez.
--Croyez-vous? dit M. Pumblechook en riant toujours. Voulez-vous un
second verre?
--Avec vous, répondit le sergent, nous trinquerons. Quelle jolie musique
que le choc des verres! À votre santé.... Puissiez-vous vivre mille ans,
et ne jamais en boire de plus mauvais!»
Le sergent vida son second verre et paraissait tout prêt à en vider un
troisième. Je remarquai que, dans son hospitalité généreuse, M.
Pumblechook semblait oublier qu'il avait déjà fait présent du vin à ma
soeur; il prit la bouteille des mains de Mrs Joe, et en fit les honneurs
avec beaucoup d'effusion et de gaieté. Moi-même j'en bus un peu. Il alla
jusqu'à demander une seconde bouteille, qu'il offrit avec la même
libéralité, quant on eut vidé la première.
En les voyant aller et venir dans la forge, gais et contents, je pensai
à la terrible trempée qui attendait, pour son dîner, mon ami réfugié
dans les marais. Avant le repas, ils étaient beaucoup plus tranquilles
et ne s'amusaient pas le quart autant qu'ils le firent après; mais le
festin les avait animés et leur avait donné cette excitation qu'il
produit presque toujours. Et maintenant qu'ils avaient la perspective
charmante de s'emparer des deux misérables; que le soufflet semblait
ronfler pour ceux-ci, le feu briller à leur intention et la fumée
s'élancer en toute hâte, comme si elle se mettait à leur poursuite; que
je voyais Joe donner des coups de marteau et faire résonner la forge
pour eux, et les ombres fantastiques sur la muraille, qui semblaient les
atteindre et les menacer, pendant que la flamme s'élevait et
s'abaissait; que les étincelles rouges et brillantes jaillissaient, puis
se mouraient, le pâle déclin du jour semblait presqu'à ma jeune
imagination compatissante s'affaiblir à leur intention... les pauvres
malheureux....
Enfin, la besogne de Joe était terminée. Les coups de marteau et la
forge s'étaient arrêtés. En remettant son habit, Joe eut le courage de
proposer à quelques uns de nous d'aller avec les soldats pour voir
comment les choses se passeraient. M. Pumblechook et M. Hubble
s'excusèrent en donnant pour raison la pipe et la société des dames;
mais M. Wopsle dit qu'il irait si Joe y allait. Joe répondit qu'il ne
demandait pas mieux, et qu'il m'emmènerait avec la permission de Mrs
Joe. C'est à la curiosité de Mrs Joe que nous dûmes la permission
qu'elle nous accorda; elle n'était pas fâchée de savoir comment tout
cela finirait, et elle se contenta de dire:
«Si vous me ramenez ce garçon la tête brisée et mise en morceaux à coups
de mousquets, ne comptez pas sur moi pour la raccommoder.»
Le sergent prit poliment congé des dames et quitta M. Pumblechook comme
un vieux camarade. Je crois cependant que, dans ces circonstances
difficiles, il exagérait un peu ses sentiments à l'égard de M.
Pumblechook, lorsque ses yeux se mouillèrent de larmes naissantes. Ses
hommes reprirent leurs mousquets et se remirent en rang. M. Wopsle, Joe
et moi reçûmes l'ordre de rester à l'arrière-garde, et de ne plus dire
un mot dès que nous aurions atteint les marais. Une fois en plein air,
je dis à Joe:
«J'espère, Joe, que nous ne les trouverons pas.»
Et Joe me répondit:
«Je donnerais un shilling pour qu'ils se soient sauvés, mon petit Pip.»
Aucun flâneur du village ne vint se joindre à nous; car le temps était
froid et menaçant, le chemin difficile et la nuit approchait. Il y
avait de bons feux dans l'intérieur des maisons, et les habitants
fêtaient joyeusement le jour de Noël. Quelques têtes se mettaient aux
fenêtres pour nous regarder passer; mais personne ne sortait. Nous
passâmes devant le poteau indicateur, et, sur un signe du sergent, nous
nous arrêtâmes devant le cimetière, pendant que deux ou trois de ses
hommes se dispersaient parmi les tombes ou examinaient le portail de
l'église. Ils revinrent sans avoir rien trouvé. Alors nous reprîmes
notre marche et nous nous enfonçâmes dans les marais. En passant par la
porte de côté du cimetière, un grésil glacial, poussé par le vent d'est,
nous fouetta le visage, et Joe me prit sur son dos.
À présent que nous étions dans cette lugubre solitude, où l'on ne se
doutait guère que j'étais venu quelques heures auparavant, et où j'avais
vu les deux hommes se cacher, je me demandai pour la première fois, avec
une frayeur terrible, si le forçat, en supposant qu'on l'arrêtât,
n'allait pas croire que c'était moi qui amenais les soldats? Il m'avait
déjà demandé si je n'étais pas un jeune drôle capable de le trahir, et
il m'avait dit que je serais un fier limier si je le dépistais.
Croirait-il que j'étais à la fois un jeune drôle et un limier de police,
et que j'avais l'intention de le trahir?
Il était inutile de me faire cette question alors; car j'étais sur le
dos de Joe, et celui-ci s'avançait au pas de course, comme un chasseur,
en recommandant à M. Wopsle de ne pas tomber sur son nez romain et de
rester avec nous. Les soldats marchaient devant nous, un à un, formant
une assez longue ligne, en laissant entre chacun d'eux un intervalle
assez grand. Nous suivions le chemin que j'avais voulu prendre le matin,
et dans lequel je m'étais égaré à cause du brouillard, qui ne s'était
pas encore dissipé complètement, ou que le vent n'avait pas encore
chassé. Aux faibles rayons du soleil couchant, le phare, le gibet, le
monticule de la Batterie et le bord opposé de la rivière, tout
paraissait plat et avoir pris la teinte grise et plombée de l'eau.
Perché sur les larges épaules du forgeron, je regardais au loin si je
ne découvrirais pas quelques traces des forçats. Je ne vis rien; je
n'entendis rien. M. Wopsle m'avait plus d'une fois alarmé par son
souffle et sa respiration difficiles; mais, maintenant, je savais
parfaitement que ces sons n'avaient aucun rapport avec l'objet de notre
poursuite. Il y eut un moment où je tressaillis de frayeur. J'avais cru
entendre le bruit de la lime.... Mais c'était tout simplement la
clochette d'un mouton. Les brebis cessaient de manger pour nous regarder
timidement, et les bestiaux, détournant leurs têtes du vent et du
grésil, s'arrêtaient pour nous regarder en colère, comme s'ils nous
eussent rendus responsables de tous leurs désagréments; mais à part ces
choses et le frémissement de chaque brin d'herbe qui se fermait à la fin
du jour, on n'entendait aucun bruit dans la silencieuse solitude des
marais.
Les soldats s'avançaient dans la direction de la vieille Batterie, et
nous les suivions un peu en arrière, quand soudain tout le monde
s'arrêta, car, sur leurs ailes, le vent et la pluie venaient de nous
apporter un grand cri. Ce cri se répéta; il semblait venir de l'est, à
une assez grande distance; mais il était si prolongé et si fort qu'on
aurait pu croire que c'étaient plusieurs cris partis en même temps, s'il
eût été possible à quelqu'un de juger quelque chose dans une si grande
confusion de sons.
Le sergent en causait avec ceux des hommes qui étaient le plus rapproché
de lui, quand Joe et moi les rejoignîmes. Après s'être concertés un
moment, Joe (qui était bon juge) donna son avis. M. Wopsle (qui était un
mauvais juge) donna aussi le sien. Enfin, le sergent, qui avait la
décision, ordonna qu'on ne répondrait pas au cri, mais qu'on changerait
de route, et qu'on se rendrait en toute hâte du côté d'où il paraissait
venir. En conséquence, nous prîmes à droite, et Joe détala avec une
telle rapidité, que je fus obligé de me cramponner à lui pour ne pas
perdre l'équilibre.
C'était une véritable chasse maintenant, ce que Joe appela aller comme
le vent, dans les quatre seuls mots qu'il prononça dans tout ce temps.
Montant et descendant les talus, franchissant les barrières, pataugeant
dans les fossés, nous nous élancions à travers tous les obstacles, sans
savoir où nous allions. À mesure que nous approchions, le bruit devenait
de plus en plus distinct, et il nous semblait produit par plusieurs
voix: quelquefois il s'arrêtait tout à coup; alors les soldats aussi
s'arrêtaient; puis, quand il reprenait, les soldats continuaient leur
course avec une nouvelle ardeur et nous les suivions. Bientôt, nous
avions couru avec une telle rapidité, que nous entendîmes une voix
crier:
«Assassin!»
Et une autre voix:
«Forçats!... fuyards!... gardes!... soldats!... par ici!... Voici les
forçats évadés!...»
Puis toutes les voix se mêlèrent comme dans une lutte, et les soldats se
mirent à courir comme des cerfs. Joe fit comme eux. Le sergent courait
en tête. Le bruit cessa tout à coup. Deux de ses hommes suivaient de
près le sergent, leurs fusils armés et prêts à tirer.
«Voilà nos deux hommes! s'écria le sergent luttant déjà au fond d'un
fossé. Rendez-vous, sauvages que vous êtes, rendez-vous tous les deux!»
L'eau éclaboussait... la boue volait... on jurait... on se donnait des
coups effroyables.... Quand d'autres hommes arrivèrent dans le fossé au
secours du sergent, ils s'emparèrent de mes deux forçats l'un après
l'autre, et les traînèrent sur la route; tous deux blasphémant, se
débattant et saignant. Je les reconnus du premier coup d'oeil.
«Vous savez, dit mon forçat, en essuyant sa figure couverte de sang avec
sa manche en loques, que c'est moi qui l'ai arrêté, et que c'est moi qui
vous l'ai livré; vous savez cela.
--Cela n'a pas grande importance ici, dit le sergent, et cela vous fera
peu de bien, mon bonhomme, car vous êtes dans la même situation. Vite,
des menottes!
--Je n'en attends pas de bien non plus, dit mon forçat avec un rire
singulier. C'est moi qui l'ai pris; il le sait, et cela me suffit.»
L'autre forçat était effrayant à voir: il avait la figure toute
déchirée; il ne put ni remuer, ni parler, ni respirer, jusqu'à ce qu'on
lui eût mis les menottes; et il s'appuya sur un soldat pour ne pas
tomber.
«Vous le voyez, soldats, il a voulu m'assassiner! furent ses premiers
mots.
--Voulu l'assassiner?... dit mon forçat avec dédain, allons donc! est-ce
que je sais ce que c'est que vouloir et ne pas faire?... Je l'ai arrêté
et livré aux soldats, voilà ce que j'ai fait! Non seulement je l'ai
empêché de quitter les marais, mais je l'ai amené jusqu'ici, en le
tirant par les pieds. C'est un gentleman, s'il vous plaît, que ce
coquin. C'est moi qui rends au bagne ce gentleman... l'assassiner!...
Pourquoi?... quand je savais faire pire en le ramenant au bagne!»
L'autre râlait et s'efforçait de dire:
«Il a voulu me tuer... me tuer... vous en êtes témoins.
--Écoutez! dit mon forçat au sergent, je me suis échappé des pontons;
j'aurais bien pu aussi m'échapper de vos pattes: voyez mes jambes, vous
n'y trouverez pas beaucoup de fer. Je serais libre, si je n'avais appris
qu'il était ici; mais le laisser profiter de mes moyens d'évasion, non
pas!... non pas!... Si j'étais mort là-dedans, et il indiquait du geste
le fossé où nous l'avions trouvé, je ne l'aurais pas lâché, et vous
pouvez être certain que vous l'auriez trouvé dans mes griffes.»
L'autre fugitif, qui éprouvait évidemment une horreur extrême à la vue
de son compagnon, répétait sans cesse:
«Il a voulu me tuer, et je serais un homme mort si vous n'étiez pas
arrivés....
--Il ment! dit mon forçat avec une énergie féroce; il est né menteur, et
il mourra menteur. Regardez-le... n'est-ce pas écrit sur son front?
Qu'il me regarde en face, je l'en défie.»
L'autre, s'efforçant de trouver un sourire dédaigneux, ne réussit
cependant pas, malgré ses efforts, à donner à sa bouche une expression
très nette; il regarda les soldats, puis les nuages et les marais, mais
il ne regarda certainement pas son interlocuteur.
«Le voyez-vous, ce coquin? continua mon forçat. Voyez comme il me
regarde avec ses yeux faux et lâches. Voilà comment il me regardait
quand nous avons été jugés ensemble. Jamais il ne me regardait en face.»
L'autre, après bien des efforts, parvint à fixer ses yeux sur son ennemi
en disant:
«Vous n'êtes pas beau à voir.»
Mon forçat était tellement exaspéré qu'il se serait précipité sur lui,
si les soldats ne se fussent interposés.
«Ne vous ai-je pas dit, fit l'autre forçat, qu'il m'assassinerait s'il
le pouvait?»
On voyait qu'il tremblait de peur; et il sortait de ses lèvres une
petite écume blanche comme la neige.
«Assez parlé, dit le sergent, allumez des torches.»
Un des soldats, qui portait un panier au lieu de fusil, se baissa et se
mit à genoux pour l'ouvrir. Alors mon forçat, promenant ses regards pour
la première fois autour de lui, m'aperçut. J'avais quitté le dos de Joe
en arrivant au fossé, et je n'avais pas bougé depuis. Je le regardais,
il me regardait; je me mis à remuer mes mains et à remuer ma tête;
j'avais attendu qu'il me vît pour l'assurer de mon innocence. Il ne me
fut pas bien prouvé qu'il comprît mon intention, car il me lança un
regard que je ne compris pas non plus; ce regard ne dura qu'un instant;
mais je m'en souviens encore, comme si je l'eusse considéré une heure
durant, et même pendant toute une journée.
Le soldat qui tenait le panier se fût bientôt procuré de la lumière, et
il alluma trois ou quatre torches, qu'il distribua aux autres.
Jusqu'alors il avait fait presque noir; mais en ce moment l'obscurité
était complète. Avant de quitter l'endroit où nous étions, quatre
soldats déchargèrent leurs armes en l'air. Bientôt après, nous vîmes
d'autres torches briller dans l'obscurité derrière nous, puis d'autres
dans les marais et d'autres encore sur le bord opposé de la rivière.
«Tout va bien! dit le sergent. En route!
Nous marchions depuis peu, quand trois coups de canons retentirent tout
près de nous, avec tant de force que je croyais avoir quelque chose de
brisé dans l'oreille.
«On vous attend à bord, dit le sergent à mon forçat; on sait que nous
vous amenons. Avancez, mon bonhomme, serrez les rangs.»
Les deux hommes étaient séparés et entourés par des gardes différents.
Je tenais maintenant Joe par la main, et Joe tenait une des torches. M.
Wopsle aurait voulu retourner au logis, mais Joe était déterminé à tout
voir, et nous suivîmes le groupe des soldats et des prisonniers. Nous
marchions en ce moment sur un chemin pas trop mauvais qui longeait la
rivière, en faisant çà et là un petit détour où se trouvait un petit
fossé avec un moulin en miniature et une petite écluse pleine de vase.
En me retournant, je voyais les autres torches qui nous suivaient,
celles que nous tenions jetaient de grandes lueurs de feu sur les
chemins, et je les voyais toutes flamber, fumer et s'éteindre. Autour de
nous, tout était sombre et noir; nos lumières réchauffaient l'air qui
nous enveloppait par leurs flammes épaisses. Les prisonniers n'en
paraissaient pas fâchés, en s'avançant au milieu des mousquets. Comme
ils boitaient, nous ne pouvions aller très vite, et ils étaient si
faibles que nous fûmes obligés de nous arrêter deux ou trois fois pour
les laisser reposer.
Après une heure de marche environ, nous arrivâmes à une hutte de bois et
à un petit débarcadère. Il y avait un poste dans la hutte. On questionna
le sergent. Alors nous entrâmes dans la hutte où régnait une forte odeur
de tabac et de chaux détrempée. Il y avait un bon feu, une lampe, un
faisceau de mousquets, un tambour et un grand lit de camp en bois,
capable de contenir une douzaine de soldats à la fois. Trois ou quatre
soldats, étendus tout habillés sur ce lit, ne firent guère attention à
nous; mais ils se contentèrent de lever un moment leurs têtes
appesanties par le sommeil, puis les laissèrent retomber. Le sergent fit
ensuite une espèce de rapport et écrivit quelque chose sur un livre.
Alors, seulement, le forçat que j'appelle l'autre, fut emmené entre deux
gardes pour passer à bord le premier.
Mon forçat ne me regarda jamais, excepté cette fois. Tout le temps que
nous restâmes dans la hutte, il se tint devant le feu, en me regardant
d'un air rêveur; ou bien, mettant ses pieds sur le garde-feu, il se
retournait et considérait tristement ses gardiens, comme pour les
plaindre de leur récente aventure. Tout à coup, il fixa ses yeux sur le
sergent, et dit:
«J'ai quelque chose à dire sur mon évasion. Cela pourra empêcher
d'autres personnes d'être soupçonnées à cause de moi.
--Dites ce que vous voulez, répondit le sergent qui le regardait les
bras croisés; mais ça ne servira à rien de le dire ici. L'occasion ne
vous manquera pas d'en parler là-bas avant de... vous savez bien ce que
je veux dire....
--Je sais, mais c'est une question toute différente et une tout autre
affaire; un homme ne peut pas mourir de faim, ou du moins, moi, je ne le
pouvais pas. J'ai pris quelques vivres là-bas, dans le village, près de
l'église.
--Vous voulez dire que vous les avez volés, dit le sergent.
--Oui, et je vais vous dire où. C'est chez le forgeron.
--Holà! dit le sergent en regardant Joe.
--Holà! mon petit Pip, dit Joe en me regardant.
--C'étaient des restes, voilà ce que c'était, et une goutte de liqueur
et un pâté.
--Dites-donc, forgeron, avez-vous remarqué qu'il vous manquât quelque
chose, comme un pâté? demanda le sergent.
--Ma femme s'en est aperçue au moment même où vous êtes entré, n'est-ce
pas, mon petit Pip?
--Ainsi donc, dit mon forçat en tournant sur Joe des yeux timides sans
les arrêter sur moi, ainsi donc, c'est vous qui êtes le forgeron? Alors
je suis fâché de vous dire que j'ai mangé votre pâté.
--Dieu sait si vous avez bien fait, en tant que cela me concerne,
répondit Joe en pensant à Mrs Joe. Nous ne savons pas ce que vous avez
fait, mais nous ne voudrions pas vous voir mourir de faim pour cela,
pauvre infortuné!... N'est-ce pas, mon petit Pip?»
Le bruit que j'avais déjà entendu dans la gorge de mon forçat se fit
entendre de nouveau, et il se détourna. Le bateau revint le prendre et
la garde qui était prête; nous le suivîmes jusqu'à l'embarcadère, formé
de pierres grossières, et nous le vîmes entrer dans la barque qui
s'éloigna aussitôt, mise en mouvement par un équipage de forçats comme
lui. Aucun d'eux ne paraissait ni surpris, ni intéressé, ni fâché, ni
bien aise de le revoir; personne ne parla, si ce n'est quelqu'un, qui
dans le bateau cria comme à des chiens:
«Nagez, vous autres, et vivement!»
Ce qui était le signal pour faire jouer les rames. À la lumière des
torches, nous pûmes distinguer le noir ponton, à très peu de distance de
la vase du rivage, comme une affreuse arche de Noé. Ainsi ancré et
retenu par de massives chaînes rouillées, le ponton semblait, à ma jeune
imagination, être enchaîné comme les prisonniers. Nous vîmes le bateau
arriver au ponton, le tourner, puis disparaître. Alors on jeta le bout
des torches dans l'eau. Elles s'éteignirent, et il me sembla que tout
était fini pour mon pauvre forçat.