«Tenez, par exemple, le porc, voilà un sujet! Si vous voulez un sujet,
prenez le porc!
--C'est vrai, monsieur, reprit M. Wopsle, il y a plus d'un enseignement
moral à en tirer pour la jeunesse.»
Je savais bien qu'il ne manquerait pas de tourner ses yeux vers moi en
disant ces mots.
«As-tu écouté cela, toi?... Puisses-tu en profiter, me dit ma soeur»
d'un ton sévère, en matière de parenthèse.
Joe me donna encore un peu de sauce.
«Les pourceaux, continua M. Wopsle de sa voix la plus grave, en me
désignant avec sa fourchette, comme s'il eût prononcé mon nom de
baptême, les pourceaux furent les compagnons de l'enfant prodigue. La
gloutonnerie des pourceaux n'est-elle pas un exemple pour la jeunesse?
(Je pensais en moi-même que cela était très bien pour lui qui avait loué
le porc d'être aussi gras et aussi savoureux.) Ce qui est détestable
chez un porc est bien plus détestable encore chez un garçon.
--Ou chez une fille, suggéra M. Hubble.
--Ou chez une fille, bien entendu, monsieur Hubble, répéta M. Wopsle,
avec un peu d'impatience; mais il n'y a pas de fille ici.
--Sans compter, dit M. Pumblechook, en s'adressant à moi, que tu as à
rendre grâces de n'être pas né cochon de lait....
--Mais il l'était, monsieur! s'écria ma soeur avec feu, il l'était
autant qu'un enfant peut l'être.»
Joe me redonna encore de la sauce.
«Bien! mais je veux parler d'un cochon à quatre pattes, dit M.
Pumblechook. Si tu étais né comme cela, serais-tu ici maintenant? Non,
n'est-ce pas?
--Si ce n'est sous cette forme, dit M. Wopsle en montrant le plat.
--Mais je ne parle pas de cette forme, monsieur, repartit M.
Pumblechook, qui n'aimait pas qu'on l'interrompît. Je veux dire qu'il ne
serait pas ici, jouissant de la vue de ses supérieurs et de ses aînés,
profitant de leur conversation et se roulant au sein des voluptés.
Aurait-il fait tout cela?... Non, certes! Et quelle eût été ta
destinée, ajouta-t-il en me regardant de nouveau; on t'aurait vendu
moyennant une certaine somme, selon le cours du marché, et Dunstable, le
boucher, serait venu te chercher sur la paille de ton étable; il
t'aurait enlevé sous son bras gauche, et, de son bras droit il t'aurait
arraché à la vie à l'aide d'un grand couteau. Tu n'aurais pas été «élevé
à la main»... Non, rien de la sorte ne te fût arrivé!»
Joe m'offrit encore de la sauce, que j'avais honte d'accepter.
«Cela a dû être un bien grand tracas pour vous, madame, dit Mrs Hubble,
en plaignant ma soeur.
--Un enfer, madame, un véritable enfer, répéta ma soeur. Ah! si vous
saviez!...»
Elle commença alors à passer en revue toutes les maladies que j'avais
eues, tous les méfaits que j'avais commis, toutes les insomnies dont
j'avais été cause, toutes les mauvaises actions dont je m'étais rendu
coupable, tous les endroits élevés desquels j'étais tombé, tous les
trous au fond desquels je m'étais enfoncé, et tous les coups que je
m'étais donné. Elle termina en disant que toutes les fois qu'elle aurait
désiré me voir dans la tombe, j'avais constamment refusé d'y aller.
Je pensais alors, en regardant M. Wopsle, que les Romains avaient dû
pousser à bout les autres peuples avec leurs nez, et que c'est peut-être
pour cette raison qu'ils sont restés le peuple remuant que nous
connaissons. Quoi qu'il en soit, le nez de M. Wopsle m'impatientait si
fort que pendant le récit de mes fautes, j'aurais aimé le tirer jusqu'à
faire crier son propriétaire. Mais tout ce que j'endurais pendant ce
temps n'est rien auprès des affreux tourments qui m'assaillirent lorsque
fut rompu le silence qui avait succédé au récit de ma soeur, silence
pendant lequel chacun m'avait regardé, comme j'en avais la triste
conviction, avec horreur et indignation.
«Et pourtant, dit M. Pumblechook qui ne voulait pas abandonner ce sujet
de conversation, le porc... bouilli... est un excellent manger, n'est-ce
pas?
--Un peu d'eau-de-vie, mon oncle?» dit ma soeur.
Ô ciel! le moment était venu! l'oncle allait trouver qu'elle était
faible; il le dirait; j'étais perdu! Je me cramponnai au pied de la
table, et j'attendis mon sort.
Ma soeur alla chercher la bouteille de grès, revint avec elle, et versa
de l'eau-de-vie à mon oncle, qui était la seule personne qui en prît. Ce
malheureux homme jouait avec son verre; il le soulevait, le plaçait
entre lui et la lumière, le remettait sur la table; et tout cela ne
faisait que prolonger mon supplice. Pendant ce temps, Mrs Joe, et Joe
lui-même faisaient table nette pour recevoir le pâté et le pudding.
Je ne pouvais les quitter des yeux. Je me cramponnais toujours avec une
énergie fébrile au pied de la table, avec mes mains et mes pieds. Je vis
enfin la misérable créature porter le verre à ses lèvres, rejeter sa
tête en arrière et avaler la liqueur d'un seul trait. L'instant d'après,
la compagnie était plongée dans une inexprimable consternation. Jeter à
ses pieds ce qu'il tenait à la main, se lever et tourner deux ou trois
fois sur lui-même, crier, tousser, danser dans un état spasmodique
épouvantable, fut pour lui l'affaire d'une seconde; puis il se précipita
dehors et nous le vîmes, par la fenêtre, en proie à de violents efforts
pour cracher et expectorer, au milieu de contorsions hideuses, et
paraissant avoir perdu l'esprit.
Je tenais mon pied de table avec acharnement, pendant que Mrs Joe et Joe
s'élancèrent vers lui. Je ne savais pas comment, mais sans aucun doute
je l'avais tué. Dans ma terrible situation, ce fut un soulagement pour
moi de le voir rentrer dans la cuisine. Il en fit le tour en examinant
toutes les personnes de la compagnie, comme si elles eussent été cause
de sa mésaventure; puis il se laissa tomber sur sa chaise, en murmurant
avec une grimace significative:
«De l'eau de goudron!»
J'avais rempli la bouteille d'eau-de-vie avec la cruche à l'eau de
goudron, pour qu'on ne s'aperçût pas de mon larcin. Je savais ce qui
pouvait lui arriver de pire. Je secouais la table, comme un médium de
nos jours, par la force de mon influence invisible.
«Du goudron!... s'écria ma soeur, étonnée au plus haut point. Comment
l'eau de goudron a-t-elle pu se trouver là?»
Mais l'oncle Pumblechook, qui était tout puissant dans cette cuisine, ne
voulut plus entendre un seul mot de cette affaire: il repoussa toute
explication sur ce sujet en agitant la main, et il demanda un grog
chaud au gin. Ma soeur, qui avait commencé à réfléchir et à s'alarmer,
fut alors forcée de déployer toute son activité en cherchant du gin, de
l'eau chaude, du sucre et du citron. Pour le moment, du moins, j'étais
sauvé! Je continuai à serrer entre mes mains le pied de la table, mais
cette fois, c'était avec une affectueuse reconnaissance.
Bientôt je repris assez de calme pour manger ma part de pudding. M.
Pumblechook lui-même en mangea sa part, tout le monde en mangea. Lorsque
chacun fut servi, M. Pumblechook commença à rayonner sous la
bienheureuse influence du grog. Je commençais, moi, à croire que la
journée se passerait bien, quand ma soeur dit à Joe de donner des
assiettes propres... pour manger les choses froides.
Je ressaisis le pied de la table, que je serrai contre ma poitrine,
comme s'il eût été le compagnon de ma jeunesse et l'ami de mon coeur. Je
prévoyais ce qui allait se passer, et cette fois je sentais que j'étais
réellement perdu.
«Vous allez en goûter, dit ma soeur en s'adressant à ses invités avec la
meilleure grâce possible; vous allez en goûter, pour faire honneur au
délicieux présent de l'oncle Pumblechook!»
Devaient-ils vraiment y goûter! qu'ils ne l'espèrent pas!
«Vous saurez, dit ma soeur en se levant, que c'est un pâté, un savoureux
pâté au jambon.»
La société se confondit en compliments. L'oncle Pumblechook, enchanté
d'avoir bien mérité de ses semblables, s'écria:
«Eh bien! mistress Joe, nous ferons de notre mieux; donnez-nous une
tranche dudit pâté.»
Ma soeur sortit pour le chercher. J'entendais ses pas dans l'office. Je
voyais M. Pumblechook aiguiser son couteau. Je voyais l'appétit renaître
dans les narines du nez romain de M. Wopsle. J'entendais M. Hubble faire
remarquer qu'un morceau de pâté au jambon était meilleur que tout ce
qu'on pouvait s'imaginer, et n'avait jamais fait de mal à personne.
Quant à Joe, je l'entendis me dire à l'oreille:
«Tu y goûteras, mon petit Pip.»
Je n'ai jamais été tout à fait certain si, dans ma terreur, je proférai
un hurlement, un cri perçant, simplement en imagination, ou si les
oreilles de la société en entendirent quelque chose. Je n'y tenais plus,
il fallait me sauver; je lâchai le pied de la table et courus pour
chercher mon salut dans la fuite.
Mais je ne courus pas bien loin, car, à la porte de la maison, je me
trouvai en face d'une escouade de soldats armés de mousquets. L'un d'eux
me présenta une paire de menottes en disant:
«Ah! te voilà!... Enfin, nous le tenons; en route!...»