En approchant de sa demeure, Romachov vit avec étonnement une lumière
indécise poindre à la fenêtre, parmi la chaude obscurité de cette nuit
d’été. «Qu’y a-t-il donc? se dit-il avec inquiétude et il pressa
involontairement le pas. Mes témoins sont peut-être revenus pour
m’annoncer les conditions du duel.» Dans l’antichambre, il heurta
Gaïnane qu’il n’avait pas aperçu, prit peur, tressaillit, et s’écria,
courroucé:
--Ah! diable! C’est toi, Gaïnane? Qui est chez moi?
Malgré l’obscurité, il comprit que Gaïnane, suivant son habitude,
sautillait sur place.
--Une dame est venue. Elle t’attend.
Romachov ouvrit la porte. Les dernières flammèches de la lampe, dont le
pétrole était consumé, s’éteignaient en pétillant. Il aperçut vaguement,
dans la demi-obscurité une silhouette de femme immobile assise sur le
lit.
--Chourotchka! dit Romachov oppressé, et doucement, sur la pointe des
pieds, il s’approcha du lit.--Chourotchka, c’est vous!
--Chut! Asseyez-vous, répondit-elle dans un chuchotement hâtif. Éteignez
la lumière...
Il souffla la lampe. La timide petite flamme bleue mourut: l’obscurité
envahit la chambre, et dans le silence, le réveille-matin qui semblait
jusqu’alors muet, précipita son tic-tac. Romachov s’assit à côté
d’Alexandra Pétrovna sans la regarder. Un étrange sentiment de crainte
et d’émotion arrêtait les battements de son cœur et l’empêchait de
parler.
--Qu’y a-t-il derrière ce mur? demanda Chourotchka. Peut-on entendre ce
qui se passe ici?
--Non, il y a là une chambre vide... de vieux meubles... Mon
propriétaire est menuisier. Nous pouvons causer à haute voix.
Cependant, ils continuèrent à parler tout bas; ce chuchotement saccadé
et furtif, dans les ténèbres, décelait leur crainte et leur confusion.
Ils se touchaient presque l’un l’autre, Romachov sentait le sang affluer
à ses tempes en de sourds bourdonnements.
--Pourquoi, pourquoi avez-vous fait cela? commença-t-elle doucement,
mais en donnant à sa voix une inflexion de reproche passionné.
Elle lui posa la main sur les genoux. A travers ses vêtements, il en
sentit la chaleur nerveuse, soupira longuement et ferma les yeux:
l’obscurité ne lui parut pas plus profonde, mais de noirs ovales
entourés d’un halo bleu flottèrent, tels des lacs de rêve, devant ses
yeux.
--Rappelez-vous, je vous avais pourtant prié de vous contenir. Non, non,
je ne vous fais pas de reproches. Vous ne lui avez pas cherché querelle,
je le sais. Mais au moment où la bête sauvage s’est éveillée en vous,
vous auriez dû au moins penser à moi, ne fût-ce qu’un instant, et vous
maîtriser. Vous ne m’avez jamais aimée.
--Je vous aime, fit doucement Romachov, et de ses doigts tremblants, il
lui prit la main, timidement.
Chourotchka la retira au bout d’un instant, doucement, doucement,
presque à regret et comme si elle eût craint de lui faire de la peine.
--Oui, je sais que ni vous, ni lui ne m’avez nommée, mais votre
chevaleresque courtoisie a été bien inutile, les cancans vont leur
train.
--Pardonnez-moi, je n’étais plus maître de moi... La jalousie
m’aveuglait, dit péniblement Romachov.
Un petit rire sarcastique agita longuement Chourotchka:
--La jalousie? Croyez-vous qu’après votre rixe mon mari ait été assez
magnanime pour ne pas se donner le plaisir de me raconter où vous aviez
passé votre soirée avant de venir au mess?... Il m’a aussi parlé de
Nazanskiï.
--Pardonnez-moi, répétait Romachov. Je n’ai rien fait de mal là-bas.
Pardonnez-moi.
Soudain elle éleva la voix, et d’un ton ferme et sévère:
--Écoutez, Georges Alexéievitch. Les minutes me sont précieuses. Je vous
ai déjà attendu près d’une heure. Aussi parlons affaires,
voulez-vous?... Vous savez ce que Volodia est pour moi. Je ne l’aime
pas, mais j’ai usé la moitié de mon être pour lui. J’ai plus
d’amour-propre que lui. Il a raté deux fois ses examens d’entrée à
l’Académie, et cela m’a causé plus de dépit et de chagrin qu’à lui-même.
Tous ces rêves d’état-major n’appartiennent qu’à moi, entièrement à moi.
J’ai entraîné mon mari de toutes mes forces, je l’ai aiguillonné, je lui
ai seriné toutes les matières de l’examen, j’ai excité son orgueil, je
l’ai relevé dans ses moments de découragement. En un mot, c’est mon
œuvre de prédilection, mon point faible. Je ne puis arracher ces rêves
de mon cœur. Malgré tout, il entrera à l’Académie d’État-Major.
Romachov demeurait silencieux, la tête basse, le menton entre les mains.
Il sentit soudain Chourotchka lui caresser doucement les cheveux.
Triste, perplexe, il s’enquit:
--Que puis-je faire?
Elle lui jeta ses bras autour du cou et, tendrement, l’attira contre sa
poitrine. Elle n’avait pas de corset. Troublé, Romachov sentit sur sa
joue le contact de ce corps élastique à l’odeur chaude et voluptueuse.
Quand elle parlait, son souffle lui effleurait les cheveux.
--Tu te rappelles... le soir du pique-nique? Je t’ai dit ce jour-là
toute la vérité. Je ne l’aime pas. Mais songe! quatre ans, quatre ans
entiers d’espérances, de rêves, de projets et de travail acharné et
assommant! Tu le sais bien, je déteste jusqu’à en mourir cette vie
d’officiers, mesquine et misérable. Je veux être toujours bien habillée,
belle, élégante, j’ai soif d’égards, je suis ambitieuse! Et voilà que
pour une rixe stupide d’ivrognes, pour un scandale d’officiers--tout est
fini, brisé! Oh! mais c’est terrible! Je n’ai jamais été mère, mais j’en
ai les sentiments: j’ai un enfant qui grandit--enfant aimé,
choyé,--toutes mes espérances reposent sur lui, je lui ai consacré tous
mes soucis, mes larmes, mes nuits sans sommeil... et soudain--par une
absurdité, un hasard fatal, mon enfant joue près de la fenêtre; sa bonne
se détourne et le voilà qui tombe sur les pavés. Oui, cher, ce n’est
qu’avec ce désespoir maternel que je puis comparer mon malheur et ma
colère. Mais je ne t’accuse pas.
Replié sur lui-même, Romachov était assis dans une position incommode,
et craignait que le poids de son corps ne fût par trop lourd pour
Chourotchka, mais il serait resté ainsi avec joie des heures entières,
heureux d’entendre, dans une sorte d’enivrement, les battements rapides
et précis de son petit cœur.
--Tu m’écoutes? demanda-t-elle, penchée sur lui.
--Oui... oui... parle... Si c’est possible, je ferai tout ce que tu
voudras...
--Non, non. Écoute-moi jusqu’au bout. Si tu le tues ou si on ne le
laisse pas se présenter à l’Académie, tout sera fini. Ce jour-là, je
m’en irai n’importe où, à Pétersbourg, à Odessa, à Kiev. Ne crois pas
que ce soit là un truc de roman feuilleton. Je ne cherche pas à
t’effrayer par des phrases à effet. Mais je sais que je suis jeune,
intelligente, instruite. Pas jolie, c’est vrai, mais je saurai être plus
attrayante que beaucoup de belles personnes qui, dans les bals publics,
reçoivent des prix de beauté sous forme de plateaux en maillechort ou de
réveils à musique. Je me consumerai rapidement, mais au moins aurai-je
brûlé un instant d’un magnifique éclat, tel un beau feu d’artifice.
Romachov considérait la fenêtre. Ses yeux, habitués maintenant à
l’obscurité, discernaient les contours indécis des croisillons.
--Ne parle pas ainsi, cela me fait mal. Si tu veux, je refuserai demain
de me battre, je lui ferai toutes les excuses nécessaires. Est-ce cela
que tu désires?
Un instant, elle garda le silence. Le réveil emplissait, de son tic-tac
métallique, tous les coins de la chambre. Enfin, d’une voix presque
imperceptible, elle dit avec une expression que Romachov ne put saisir:
--Je savais bien que tu me proposerais cela.
Il releva brusquement la tête et, bien qu’elle le retînt par le cou, il
se redressa:
--Je n’ai pas peur, dit-il d’une voix sourde.
--Non, non, reprit-elle, dans un gémissement suppliant et passionné.
Rapproche-toi de moi... comme avant... Viens donc!...
Elle l’enlaça de nouveau de ses bras et lui murmura, tandis que sa fine
chevelure lui chatouillait le visage et que son souffle chaud lui
caressait la joue:
--Tu ne m’as pas comprise. Mon idée est toute différente. Mais tu
m’intimides. Tu es si pur, si bon, je suis toute gênée de te parler de
ces choses. Je calcule trop, je suis si mauvaise...
--Non, dis tout. Je t’aime.
--Alors, écoute, balbutia-t-elle, et Romachov devina plutôt qu’il
n’entendit ses paroles.--Si tu refuses de te battre, que de hontes et de
douleurs retomberont sur toi!... Non, non, ce n’est pas encore ce que je
voulais te dire. Ah! mon Dieu! je ne veux pas te mentir en cet
instant... Mon chéri, j’ai tout réfléchi, j’ai tout pesé depuis
longtemps. Suppose que tu refuses de te battre: mon mari est réhabilité;
mais, comprends-moi bien, une réconciliation de cette sorte laisse
toujours le champ libre aux malentendus et aux suppositions
injurieuses... Me comprends-tu? demanda-t-elle avec une tendresse
mélancolique en l’embrassant craintivement sur les cheveux.
--Oui, eh bien?
--Eh bien! Il est presque certain qu’on ne laisserait plus mon mari se
présenter à l’examen. La réputation d’un officier d’état-major doit être
irréprochable. Tandis que si vous vous battez, c’est différent. Il y a
dans le duel un côté héroïque. On pardonne beaucoup, beaucoup, aux
hommes qui se comportent bien sur le terrain... Après le duel, tu
pourras faire des excuses... si tu veux... mais ceci est ton affaire...
Étroitement enlacés, visage contre visage, haleine contre haleine, ils
parlaient à voix très basse, tels des conspirateurs. Mais Romachov
sentait se glisser entre eux un invisible mauvais génie, et un souffle
mystérieux glacer son âme. Il voulut de nouveau se dégager, mais elle ne
le lâchait pas. S’efforçant de cacher sa sourde irritation, il lui dit
sèchement:
--De grâce, explique-toi franchement! Je consens à tout.
Alors elle se mit à lui parler impérieusement, tout près de la bouche,
et ses paroles semblaient de rapides et palpitants baisers:
--Il faut absolument que vous vous battiez demain. Mais personne ne sera
blessé. Comprends, comprends-moi... et ne me condamne pas. Je suis la
première à mépriser les poltrons. Je suis femme. Pourtant, fais cela
pour moi, Georges. Non, ne me demande rien au sujet de mon mari, il est
prévenu. J’ai tout, tout arrangé.
Il était enfin parvenu à dégager sa tête de l’étreinte de ces bras si
doux et si forts. Il se leva et dit avec fermeté:
--C’est entendu. J’y consens.
Elle se leva également. L’obscurité cachait ses mouvements à Romachov;
pourtant, il devinait qu’elle rajustait ses cheveux.
--Tu pars? demanda-t-il.
--Adieu! soupira-t-elle faiblement. Embrasse-moi pour la dernière fois.
Le cœur de Romachov tressaillit de pitié et d’amour. Il la chercha à
tâtons dans l’ombre et, l’ayant trouvée, il couvrit de baisers ses yeux
et ses joues baignées de larmes silencieuses. Il en fut tout ému.
--Ma chérie... ne pleure pas... Sacha... chérie... répétait-il
tendrement.
Subitement, elle se jeta à son cou; lui pressant la bouche, elle se
colla tout contre lui et, de ses lèvres brûlantes, elle balbutia,
frissonnante et respirant à peine:
--Je ne puis te quitter ainsi! Nous ne nous reverrons plus. Ne craignons
plus rien... Je le veux, je le veux. Une fois au moins... prenons notre
bonheur... Chéri, viens donc, viens!
Et tous deux furent pris d’un brûlant, d’un divin délire. Un
irrésistible tourbillon les emporta, et avec eux toute la chambre et
tout l’univers. Un instant, sur la tache blanche de l’oreiller, Romachov
entrevit, comme en un conte, les yeux de Chourotchka rayonnant d’une
félicité suprême, et leurs lèvres, avidement, se rencontrèrent...
--Puis-je te reconduire? demanda-t-il en accompagnant Chourotchka
jusqu’à la porte de la cour.
--Au nom du ciel, cher... ne fais pas cela! Je ne suis déjà restée que
trop longtemps avec toi. Quelle heure est-il?
--Je ne sais pas... attends, je vais allumer.
--Inutile, qu’importe. Adieu!
Elle tardait à partir et restait debout, appuyée contre la porte. De la
terre et des pavés montait l’odeur sèche et capiteuse des nuits chaudes.
Il faisait sombre, mais, à travers l’obscurité, Romachov s’aperçut,
comme naguère dans le bois, qu’une étrange lueur blanche illuminait le
visage de Chourotchka et qu’elle devenait semblable à une statue de
marbre.
--Allons, adieu, cher, dit-elle enfin d’une voix brisée. Adieu!
Ils s’embrassèrent, mais les lèvres de Chourotchka étaient maintenant
froides et immobiles. A pas pressés, elle traversa la cour et disparut
aussitôt dans les ténèbres.
Romachov demeura sur le seuil jusqu’au moment où il entendit le guichet
se refermer. Alors il revint à sa chambre. Une forte, mais délicieuse
fatigue l’accablait: il s’endormit à peine déshabillé, s’enivrant une
dernière fois de l’odeur légère et douce qui se dégageait de l’oreiller,
l’odeur des cheveux de Chourotchka, de son parfum, de son jeune corps.