Le même jour--c’était un mercredi--Romachov reçut cette brève note
officielle:
«Le tribunal des officiers du régiment d’infanterie de N... invite le
sous-lieutenant Romachov à se présenter à six heures au salon du mess.
Tenue habituelle.
«_Le Président du Tribunal_,
«Lieutenant-Colonel MIGOUNOV»
Romachov ne put retenir un pâle sourire involontaire; cette tenue
«habituelle», qui comportait la tunique avec les pattes d’épaules et la
ceinture de couleur, ne sert jamais que dans des circonstances
officielles, comparutions désagréables devant les chefs.
Il arriva au mess à six heures et se fit annoncer par le planton au
président du tribunal. On le pria d’attendre. Il s’assit dans la salle à
manger près de la fenêtre ouverte, prit un journal, le parcourut
machinalement sans comprendre, sans intérêt. Trois officiers présents
dans la salle le saluèrent sèchement et engagèrent une conversation
entre eux à voix basse de façon à ce qu’il n’entendît pas. Seul le
sous-lieutenant Mikhine lui serra longuement et vigoureusement la main,
les yeux humides, mais il ne souffla mot, rougit, s’habilla vivement,
maladroitement, et partit!
Bientôt Nicolaiev entra par la porte de l’office. Pâle, les paupières
noircies, une tumeur au-dessous de la tempe; il tremblait convulsivement
de la joue gauche.
Romachov se rappela nettement la pénible scène de la veille: courbé,
accablé, écrasé sous le poids de ces souvenirs ignominieux, il se
renfrogna, rentra la tête dans ses épaules, ferma les yeux et se
dissimula derrière son journal.
Il entendit Nicolaiev demander au buffet un petit verre de cognac, et
faire ses adieux à quelqu’un. Puis il le sentit passer près de lui. La
porte se ferma. Quelques instants après, il perçut derrière son dos un
chuchotement circonspect venant de la cour.
--Ne vous retournez pas! Restez assis, tranquillement. Écoutez-moi.
C’était Nicolaiev qui parlait. Le journal trembla dans les mains de
Romachov.
--En vérité, je n’ai pas le droit de vous parler. Mais au diable tous
ces raffinements français! Il est impossible de réparer ce qui est
arrivé. Je vous tiens néanmoins pour un galant homme. Je vous en prie,
vous entendez? je vous prie: pas un mot au sujet de ma femme, au sujet
des lettres anonymes. Vous m’avez compris?
Romachov, se cachant derrière son journal, acquiesça à cette demande
d’un lent signe de tête. Des pas firent craquer le sable de la cour. Au
bout de cinq minutes seulement Romachov se retourna et regarda dans la
cour, Nicolaiev n’était déjà plus là.
--Votre Noblesse! lui dit le planton, surgi soudain devant lui, Sa Haute
Noblesse vous prie d’entrer.
Dans le salon, plusieurs tables de jeu avaient été réunies et
recouvertes d’un tapis vert. Les juges avaient pris place le dos tourné
à la fenêtre, ce qui laissait leur visage dans l’ombre. Au centre
siégeait le président, le lieutenant-colonel Migounov, gros homme
hautain, court de cou et de carrure épaisse. Il avait pour assesseurs
les lieutenants-colonels Rafalskiï et Lekh, et plus loin, du côté droit,
les capitaines Ossadtchiï et Peterson et, du côté gauche, les capitaines
Duvernois et Dorochenko. La table était complètement nue; seul
Dorochenko, en tant que greffier du tribunal, avait devant lui une main
de papier. Il faisait sombre et presque froid dans cette grande salle
vide, sentant le moisi, le vieux bois, et les tapisseries usées.
Le président posa à plat sur le tapis vert ses deux grosses mains
blanches et les considérant l’une après l’autre commença d’une voix
d’automate:
--Sous-lieutenant Romachov, le tribunal des officiers, réuni sur les
ordres du colonel, est chargé d’établir dans quelles circonstances a eu
lieu l’altercation regrettable survenue hier entre le lieutenant
Nicolaiev et vous. Je vous prie de vouloir bien nous exposer l’affaire
dans ses moindres détails.
Romachov se tenait devant le tribunal, les bras ballants et chiffonnant
sa casquette. Il se sentait maladroit, décontenancé, désemparé, comme
jadis à l’école, lorsqu’il ratait un examen. D’une voix entrecoupée et
mugissante, avec des phrases embrouillées, sans lien, et ponctuées de
stupides interjections, il se mit à exposer les faits. En même temps, il
promenait son regard sur ses juges et analysait l’impression qu’il
produisait sur chacun d’eux. «Migounov est indifférent; on le dirait en
pierre, mais il est très flatté de son rôle inaccoutumé de président et
de la puissance que cette charge lui confère. Le lieutenant-colonel
Brehm a le regard chargé de pitié, un regard presque féminin. Ah! mon
cher Brehm, te rappelles-tu que je t’ai emprunté dix roubles? Le vieux
Lekh joue à l’homme sérieux. Il n’est pas ivre aujourd’hui. Il a sous
les yeux des poches profondes comme des cicatrices. Il ne m’est pas
hostile, mais il a tant fait de scandales au mess pendant sa longue
carrière qu’il croira devoir jouer le rôle de défenseur sévère et
inflexible de l’honneur des officiers. Quant à Ossadtchiï et Peterson,
ce sont de véritables ennemis. La loi m’autorise à faire relever
Ossadtchiï, l’affaire ne s’est produite qu’à cause de son office des
morts, mais tant pis! Qu’est-ce que cela peut faire? Peterson sourit
légèrement d’un seul coin de la bouche; il y a quelque chose de mauvais,
de bas, de reptilien dans ce sourire. Est-il possible qu’il soit au
courant des lettres anonymes? Duvernois a un visage endormi et des yeux
comme de grosses boules troubles. Duvernois ne m’aime pas. Dorochenko
non plus. Un sous-lieutenant qui émarge sa solde sans jamais la toucher!
Vos affaires ne sont pas brillantes, mon cher Iouriï Alexéievitch.»
--Pardon, une minute, dit soudain Ossadtchiï, monsieur le colonel,
m’autorisez-vous à poser une question?
--Je vous en prie, faites! acquiesça Migounov avec une altière
inclinaison de tête.
--Sous-lieutenant Romachov, commença Ossadtchiï, en scandant les mots,
veuillez nous dire où vous avez passé votre soirée hier, avant de venir
au mess dans l’état où vous étiez?
Romachov rougit et sentit instantanément des gouttes de sueur perler à
son front.
--J’ai été... j’ai été... dans un certain endroit... et il ajouta
presque en chuchotant... dans une maison publique.
--Ah! vous êtes allé dans une maison publique? reprit Ossadtchiï, avec
une insistance cruelle et en haussant à dessein la voix; il est probable
que vous avez bu quelque chose dans cet établissement.
--Oui, j’ai bu, répondit brièvement Romachov.
--Bien. Je n’ai plus rien à demander, dit Ossadtchiï se tournant vers le
président.
--Je vous prie de continuer votre exposé, dit Migounov. Vous nous
disiez, je crois, que vous aviez jeté de la bière au visage du
lieutenant Nicolaiev... Continuez!
Romachov raconta avec incohérence, mais sincèrement et sans omettre
aucun détail, toute l’histoire de la veille. Il commençait déjà à dire,
non sans une raideur timide, combien il regrettait sa conduite, lorsque
le capitaine Peterson l’interrompit. Se frottant, comme s’il les
essuyait, ses mains osseuses et jaunes aux ongles bleus et aux longs
doigts inertes, il dit sur un ton de politesse exagérée, presque
caressant et insinuant:
--Oui, évidemment, tout cela est très bien et fait honneur à vos beaux
sentiments. Mais, dites-nous, sous-lieutenant Romachov... avant cette
triste et regrettable histoire... n’avez-vous jamais fréquenté la maison
du lieutenant Nicolaiev?
Romachov se tint sur ses gardes, et sans regarder Peterson, répondit
assez sèchement en se tournant vers le président:
--Si! mais je ne vois pas le rapport que cela peut avoir avec notre
affaire.
--Attendez. Je vous prie de ne répondre qu’aux questions posées, observa
Peterson. Je veux vous demander si, en dehors du service, il n’existait
pas entre le lieutenant et vous des raisons d’hostilité particulières,
de caractère privé, intime?
Romachov se redressa et lança un regard haineux à Peterson.
--Je n’allais pas plus souvent chez les Nicolaiev que chez mes autres
connaissances, dit-il sèchement, aucune haine n’existait auparavant
entre nous. Tout cela est arrivé par hasard et à l’improviste, parce que
tous deux nous étions ivres.
--Hé!... hé!... hé!... Nous en avons déjà entendu parler de votre
ivresse, interrompit Peterson, mais je veux vous demander si vous
n’aviez pas eu déjà tous deux une altercation? Non, pas une dispute,
comprenez-moi bien, mais simplement un malentendu quelconque, à
propos... disons d’une différence d’opinion ou peut-être... d’une
intrigue. Hein?
--Monsieur le Président, puis-je ne pas répondre à certaines questions?
demanda subitement Romachov.
--Oui, vous le pouvez, répondit froidement Migounov. Vous pouvez même,
si vous le jugez à propos, ne pas répondre du tout, ou bien donner vos
réponses par écrit. C’est votre droit.
--Dans ce cas, je déclare que je ne répondrai pas aux questions posées
par le capitaine Peterson, ajouta Romachov. Cela vaudra mieux aussi bien
pour lui que pour moi.
On l’interrogea encore sur certains détails insignifiants, et ensuite le
président lui annonça qu’il était libre. Cependant on le fit revenir
deux fois pour donner des renseignements complémentaires: la première
fois, le soir même; la seconde, le jeudi suivant au matin. Malgré son
peu d’expérience, Romachov se rendait bien compte que le tribunal menait
l’affaire très négligemment, d’une façon très imparfaite, commettant une
quantité de fautes et de maladresses. Et ce qui était surtout grave,
c’est que, malgré l’article 149 du règlement sur la discipline qui
prescrivait expressément le secret des délibérations, les membres du
Tribunal ne se gênaient pas pour bavarder. Ils racontaient les
événements de chaque séance à leurs femmes qui en parlaient aux dames de
leur connaissance; celles-ci, à leur tour, tenaient au courant les
couturières, les sages-femmes et jusqu’aux domestiques. En vingt-quatre
heures, Romachov devint le héros du jour. Quand il passait dans la rue,
on le regardait des fenêtres, par les portes entr’ouvertes, par les
fentes des clôtures. Les femmes se le montraient du doigt et il
entendait constamment chuchoter son nom derrière son dos. En ville, on
était certain d’un duel entre Nicolaiev et lui. On engageait même des
paris à qui serait vainqueur.
Le jeudi matin, il allait au mess quand, passant devant la maison des
Lykatchev, il s’entendit appeler:
--Iouriï Alexéievitch, Iouriï Alexéievitch, venez ici. Il s’arrêta et
releva la tête. Katia Lykatchev était debout, derrière la palissade sur
un banc du jardin. Elle était vêtue d’un peignoir japonais dont
l’échancrure triangulaire laissait voir sa fine et ravissante gorge de
jeune fille. Elle était si fraîche, si rose, si appétissante que
Romachov se sentit, pour un instant, tout joyeux.
Penchée par-dessus la palissade, elle lui tendait la main encore froide
et humide de ses ablutions matinales, et jacassait en zézayant:
--Pourquoi ne venez-vous plus? C’est honteux de négliger ses amis.
Méchant... méchant... méchant... ts...ts...ts... je sais tout... tout...
tout...
Subitement, elle fit des yeux effrayés:
--Prenez cela et pendez-le à votre cou, je le veux, je le veux,
pendez-le à votre cou.
Elle sortit de sa poitrine un sachet de soie bleue retenu par des
cordons et le mit vivement dans la main de Romachov. Le sachet
conservait encore la tiédeur de son corps.
--Une amulette! préserve-t-elle au moins? demanda en plaisantant
Romachov. Qu’est-ce au juste?
--C’est un secret. Je vous défends de vous moquer, vilain mécréant.
«Comme je suis en vogue maintenant!... Charmante gamine!» pensa
Romachov, en prenant congé de Katia. Mais il ne put se retenir cette
fois encore de s’adresser mentalement une belle phrase à la troisième
personne: «Un débonnaire sourire passa sur le visage sévère du vieux
bretteur.»
Le soir de ce jour-là on le convoqua de nouveau devant le tribunal, mais
cette fois avec Nicolaiev. Les deux ennemis se tenaient debout, devant
la table, presque à côté l’un de l’autre. Ils ne se regardèrent pas une
seule fois, mais chacun sentait la disposition d’esprit de l’autre et
s’en montrait troublé. Tous deux regardaient fixement le président quand
il leur lut le jugement du tribunal:
«Le tribunal des officiers du régiment d’infanterie de N...--suivaient
les grades et les noms des juges--réuni sous la présidence du
lieutenant-colonel Migounov, ayant étudié l’affaire concernant
l’altercation survenue au mess entre le lieutenant Nicolaiev et le
sous-lieutenant Romachov, a décidé qu’étant donné les offenses graves
échangées, cette altercation ne pouvait finir autrement que par un duel,
seul moyen permettant de donner satisfaction à l’honneur offensé. L’avis
du tribunal est confirmé par le colonel.»
Ayant terminé la lecture du jugement, le lieutenant-colonel Migounov
enleva ses lunettes et les remit dans leur étui.
--Il ne vous reste plus, messieurs, dit-il d’un ton solennel et dur,
qu’à choisir vos témoins, deux pour chaque adversaire, et de les envoyer
ce soir à neuf heures, ici, au mess, où ils discuteront avec nous les
conditions du duel. Cependant, ajouta-t-il en se levant, et en remettant
son étui à lunettes dans sa poche de côté, cependant la décision du
tribunal n’a pas pour vous force de loi. Chacun de vous est libre de se
battre ou de...--il fit une pause et un grand geste avec les bras--ou de
quitter le service. Et maintenant, messieurs, vous êtes libres. Encore
deux mots... mais ce n’est plus en ma qualité de président du tribunal,
mais en tant que camarade plus ancien. Je vous conseille de vous
abstenir de revenir au mess avant le duel. Ceci pour éviter des
complications... Au revoir.
Nicolaiev se tourna brusquement et sortit de la salle à pas rapides.
Romachov le suivit d’une allure plus lente. Il n’avait pas peur, mais il
se sentait affreusement seul, séparé du reste du monde. En sortant du
mess, il contempla, dans un muet étonnement, le ciel, les arbres, les
vaches dans l’enclos voisin, les moineaux qui se roulaient dans la
poussière au milieu de la route, et il songeait: «Tout cela vit, pousse,
se remue, s’agite, tandis que moi, je n’ai plus besoin de rien et ne
m’intéresse plus à rien. Je suis condamné... je suis seul...»
Mollement, comme à regret, il se mit à la recherche de Bek-Agamalov et
de Vietkine qu’il avait décidé de prendre comme témoins. Tous deux
acceptèrent volontiers: Bek-Agamalov avec une sombre retenue, Vietkine
avec de chaleureux serrements de mains.
Romachov ne voulait pas rentrer chez lui. Dans ces pénibles moments
d’impuissance morale et d’isolement, il avait besoin d’un ami sincère,
compatissant, au cœur tendre et à l’esprit fin.
Et soudain il pensa à Nazanskiï.