XIV

Le pique-nique fut plutôt bruyant et désordonné que gai. Après avoir

parcouru trois verstes on arriva à «La Chênaie». On appelait ainsi un

petit bois d’une quinzaine d’hectares couvrant la pente d’une colline,

que contournait une étroite rivière aux eaux limpides. De rares mais

superbes chênes centenaires s’élevaient au milieu d’épais taillis où les

premières pousses tendres et vertes mettaient une note de fraîcheur et

de gaieté.

Dans l’une de ces clairières attendaient les ordonnances envoyées à

l’avance avec les samovars et des paniers. On étendit des nappes sur

l’herbe: les dames disposèrent les mets et les assiettes; ces messieurs

les aidèrent avec un empressement comiquement exagéré. Olizar ceignit

une serviette en guise de tablier et en enroula une autre autour de sa

tête pour représenter ainsi le cuisinier du cercle des officiers,

Loukitch. Il fallut assez de temps pour placer les convives, chaque dame

devant se trouver entre deux cavaliers. On s’installa mi-couché,

mi-assis, dans des poses incommodes, ce qui parut nouveau et amusant et,

au joyeux étonnement de tous les convives, le taciturne Lechtchenko

proféra soudain sur un ton niaisement emphatique:

--Nous allons nous étendre, tels les anciens Gréco-Romains!

Chourotchka se plaça entre Talmann et Romachov. Elle était extrêmement

amusée, joyeuse, et tellement surexcitée que beaucoup s’en aperçurent.

Jamais Romachov ne l’avait trouvée si ravissante. Il devinait qu’un

nouveau sentiment, puissant et fébrile, tressaillait, bouillonnait en

elle, prêt à s’échapper. Par moment, elle se retournait vers Romachov et

le regardait en silence une demi-seconde peut-être de plus qu’elle

n’aurait dû, et chaque fois il subissait l’attraction de cette force

ardente et incompréhensible.

Ossadtchiï, qui présidait la table, se souleva sur les genoux. Après

avoir frappé du couteau sur son verre pour obtenir le silence, il

claironna d’une voix de poitrine qui se répercuta en ondes sonores dans

l’air pur de la forêt:

--Messieurs, vidons notre première coupe à la santé de notre belle et

chère hôtesse! Souhaitons-lui une bonne fête! Que Dieu lui donne tous

les bonheurs et le grade de générale!

Et, levant très haut son verre, il hurla de toute la force de son

formidable gosier:

--Hour-ra!

La chênaie entière frémit sous le rugissement léonin et de sourds

grondements roulèrent entre les arbres. Androussévitch, qui se trouvait

à côté d’Ossadtchiï, dans un accès de terreur comique, se jeta contre

terre, simulant un homme abasourdi. Tous les autres reprirent en chœur:

Hour-ra! Les hommes allèrent choquer leur verre à celui de Chourotchka.

Romachov attendit exprès le dernier. Elle le remarqua. Se tournant vers

lui, dans un sourire passionné, elle lui tendit son verre,

silencieusement. A cet instant, ses prunelles subitement se dilatèrent

et s’assombrirent et ses lèvres articulèrent sans bruit un mot

imperceptible. Mais elle se détourna aussitôt et, rieuse, engagea une

conversation avec Talmann. «Qu’a-t-elle dit?--songea Romachov--ah!

qu’a-t-elle dit?»--Cela l’intriguait et l’inquiétait. Il se prit le

visage dans ses mains et ses lèvres tâchaient d’imiter les mouvements de

lèvres de Chourotchka; il espérait ainsi trouver en son imagination les

mots qu’elle avait prononcés. Mais il n’y réussissait pas: «Mon bien

cher»? «Je vous aime»? «Romotchka»? Il savait seulement à coup sûr que

le mot ou la phrase ne formait que trois syllabes.

On but ensuite à la santé de Nicolaiev, à son succès dans la carrière

d’officier d’état-major, comme si personne n’eût jamais douté qu’il se

ferait enfin recevoir à l’École. Puis, sur la proposition de

Chourotchka, on but, plutôt mollement, à la santé de Romachov; on but à

la santé des dames présentes, à celle des dames absentes, puis à la

santé des dames en général; on but à la gloire du régiment, au triomphe

de l’invincible armée russe.

Talmann, déjà passablement ivre, se leva et cria d’une voix enrouée,

mais attendrie:

--Messieurs, je vous propose de boire à la santé de notre monarque

adoré, pour qui chacun d’entre nous est prêt à verser la dernière goutte

de son sang!

Il sifflota les derniers mots d’un ton aigre de fausset, car il manquait

de souffle pour finir. Ses yeux noirs de Bohémien à sclérotique jaunâtre

clignotèrent pitoyablement et de grosses larmes coulèrent le long de ses

joues basanées.

--L’hymne, l’hymne! réclama, enthousiasmée, la grosse petite Mme

Androussévitch.

Tous les convives se levèrent. Les officiers mirent la main à la visière

de la casquette. Des sons discordants mais frénétiques se perdirent dans

le bois; la voix fausse du sentimental capitaine Lechtchenko dominait

toutes les autres, mais son visage était encore plus morose que de

coutume.

On avait beaucoup bu, comme, du reste, il était d’usage au régiment,

soit en visite, soit au mess, soit aux repas de corps. Tous parlaient à

la fois et il devenait impossible de distinguer les voix. Chourotchka,

qui avait bu pas mal de vin blanc, avait le teint cramoisi, les lèvres

rouges et humides, et le dilatement des prunelles faisait paraître ses

yeux tout noirs. Elle se pencha vers Romachov.

--Je n’aime pas, dit-elle, les pique-niques de province, ils ont je ne

sais quoi de trivial et de mesquin. Nous avons été obligés d’organiser

celui-ci pour mon mari avant son départ, mais, Dieu, que cela est bête!

On aurait pu tout aussi bien se réunir chez nous, dans le jardin, vous

savez, dans notre vieux jardin, si beau, si ombragé. Et pourtant, je ne

sais pas pourquoi je suis aujourd’hui follement heureuse. Ah! que je

suis heureuse! Non! Romotchka! Je sais pourquoi, je vous le dirai plus

tard... plus tard... Je vous le dirai... Mais non, non, Romotchka, je ne

le sais pas moi-même, je ne sais rien... rien...

Elle ferma à demi les paupières: une impatience douloureuse se lisait

sur son visage superbement impudent. Romachov, sans qu’il s’en rendît

compte, et par un instinct secret, ressentait en lui-même le trouble

passionné qui venait d’envahir Chourotchka, et un tremblement voluptueux

courait dans tout son être.

--Comme vous êtes étrange aujourd’hui! Qu’avez-vous? lui murmura-t-il.

Elle répondit avec un doux et naïf étonnement:

--Je vous ai déjà dit que je ne le savais pas... Je ne sais pas...

Voyez, le ciel est bleu, la lumière est bleue... Mon esprit flotte aussi

dans l’azur. Quel étrange état d’âme! j’éprouve une joie bleue!...

Versez-moi encore du vin, Romotchka, mon cher garçon!...

A l’autre extrémité de la table, on commençait à parler de la guerre

avec l’Allemagne, que bien des gens considéraient alors comme imminente.

Une discussion bruyante et sans suite s’engagea: tous parlaient à la

fois. La voix autoritaire et mécontente d’Ossadtchiï retentit

subitement. Il était presque complètement ivre, ce que dénotaient

seulement son extrême pâleur et le regard encore plus assombri de ses

grands yeux noirs.

--Fadaises que tout cela! cria-t-il d’un ton tranchant. J’affirme que

tout cela n’est que billevesées. La guerre a dégénéré. Tout est dégénéré

maintenant sur terre. Les enfants viennent au monde imbéciles, les

femmes sont déhanchées, les hommes ont des nerfs!... «Ah! du sang!...

ah! je perds connaissance!...» nasilla-t-il en imitant un

neurasthénique. Et tout cela parce que l’époque de la vraie guerre est

passée, la guerre sauvage et sans merci. Qu’est-ce que les guerres d’à

présent? On tire sur vous à quinze verstes, boum! et vous revenez chez

vous héros. La belle vaillance, vraiment! Si vous êtes fait prisonnier:

«Ah! mon cher! ah! mon pauvre petit!... veux-tu du tabac? ou peut-être

du thé? As-tu chaud, pauvre malheureux? Es-tu bien dans ton lit?» Ouh!

ouh!--Ossadtchiï poussa un rugissement terrible et baissa la tête comme

un taureau prêt à s’élancer.--Au moyen âge, on savait se battre! Au

moins cela je le comprends! Assaut nocturne... La ville entière en

flammes. «Pendant trois jours je livre la ville au pillage.» On entre,

on met tout à feu et à sang. Les tonneaux de vin sont défoncés. Le vin

et le sang coulent dans les rues. Oh! les joyeux festins sur les ruines!

De belles femmes toutes nues, en larmes, traînées par les cheveux! On

ignorait la pitié!... Elles étaient l’alléchant butin des braves!

--N’entrez pas trop dans les détails! fit observer ironiquement Sophie

Pavlovna Talmann.

--Les maisons brûlaient dans la nuit; le vent soufflait et balançait les

corps accrochés aux potences et au-dessus desquels croassaient les

corbeaux. Sous ces potences flambaient des bûchers et tout autour

festoyaient les vainqueurs. Pas de prisonniers! A quoi bon des

prisonniers? Pourquoi immobiliser pour eux des forces utiles? Ah! ah!

gémit Ossadtchiï, les dents serrées,--quelle époque prodigieuse! Et les

combats! On se rencontrait poitrine contre poitrine, on se battait

durant des heures entières avec rage et sang-froid, avec un féroce

acharnement et une adresse stupéfiante. Quels hommes! De quelle

effroyable force physique ils étaient doués, messieurs!--Il se leva,

redressa sa haute stature et sa voix vibra d’enthousiasme et

d’arrogance.--Messieurs, je le sais! Vous tous, sortis des écoles

militaires, vous avez sur la guerre moderne humanitaire de pauvres

conceptions de scrofuleux. Mais moi, je bois, même si personne ne se

joint à moi, je bois à l’allégresse des guerres passées, à la cruauté

joyeuse et sanglante!

Tous se taisaient, comme écrasés par l’emballement extatique de cet

homme d’ordinaire sombre et silencieux, et ils le considéraient avec une

curiosité effrayée. Mais tout à coup Bek-Agamalov se leva d’une façon si

imprévue et si rapide que beaucoup tressaillirent et qu’une dame ne put

retenir un petit cri d’effroi. Ses yeux sortaient des orbites et

étincelaient sauvagement, ses mâchoires serrées découvraient ses dents

blanches d’oiseau de proie. Il étouffait et les mots ne lui venaient

pas...

--Oh!... oh!... Moi, je comprends!... ah!...--Il serra la main

d’Ossadtchiï et la secouant avec une force convulsive, presque

méchamment.--Au diable la sensiblerie! Au diable la pitié! Ah!...

S-sabrons!...

Il éprouvait un impérieux besoin de soulager son âme de barbare, où

couvait d’ordinaire la vieille cruauté ancestrale. Les yeux injectés de

sang, il jeta un regard autour de lui et, tirant soudain son sabre, en

frappa rageusement un taillis de chênes. Une pluie de branches et de

feuilles tomba sur la nappe et sur les convives.

--Bek! toqué! sauvage!--crièrent les dames.

Bek-Agamalov revint subitement à lui et regagna sa place. Il paraissait

honteux de sa crise de fureur, mais ses fines narines, d’où s’échappait

un souffle bruyant, se gonflaient et frémissaient, et ses yeux noirs,

décomposés par la colère, provoquaient de regards sournois les personnes

présentes.

Romachov n’avait qu’à moitié entendu Ossadtchiï. Il éprouvait une

étrange sensation et se sentait comme endormi, comme enivré par quelque

divin philtre inconnu à la terre. Il lui semblait qu’un voile léger

enveloppait mollement, paresseusement tout son corps, le chatouillait

doucement, et qu’un rire d’allégresse emplissait son âme. Souvent sa

main frôlait, comme par mégarde, celle de Chourotchka; mais ni lui ni

elle ne se regardaient plus. Romachov croyait sommeiller. Les voix

d’Ossadtchiï et de Bek-Agamalov lui arrivaient, sons creux et vides de

sens, à travers un brouillard lointain et fantastique: «Ossadtchiï!...

c’est un homme dur... il ne m’aime pas!--songeait Romachov, qui ne

voyait plus devant lui le véritable Ossadtchiï, mais un nouveau

personnage lointain et comme se mouvant sur un écran de

cinématographe.--Ossadtchiï a une petite femme maigre, pitoyable,

toujours enceinte... Il ne la sort jamais... L’année précédente, un bleu

s’est pendu chez lui... Ossadtchiï... Oui, qu’est cet Ossadtchiï? Voici

maintenant Bek qui crie... Quel homme est-ce?... Est-ce que je le

connais? Oui, je le connais. Pourquoi me paraît-il étrange, si lointain,

si incompréhensible? Voici encore quelqu’un à côté de moi... Qui es-tu,

toi dont émane une joie qui m’enivre? Joie bleue!... Et voici Nicolaiev

assis en face. Il est mécontent et ne dit mot. Il nous regarde à la

dérobée. Eh! qu’il se fâche si ça lui plaît! que m’importe!... O joie

bleue!...»

Le soir tombait. Doucement sur la clairière les arbres étendaient leurs

ombres lilas. La plus jeune des Mikhine cria soudain:

--Messieurs, nous oublions les violettes! On dit qu’il y en a ici une

grande quantité. Allons en cueillir!

--Il est tard, fit observer quelqu’un. Maintenant, on ne peut rien voir

dans l’herbe.

--A cette heure, il est plus facile de perdre que de trouver sur

l’herbe, ajouta Ditz avec un rire mauvais.

--Alors! allumons un feu, proposa Androussévitch.

On rassembla un grand tas de broutilles et de feuilles mortes et l’on y

mit le feu. Bientôt une large colonne enflammée s’éleva gaiement vers le

ciel. Comme effrayés, les derniers restes du jour disparurent et

cédèrent la place à l’obscurité qui, des profondeurs du bois, se

précipita sur le bûcher. Des taches de pourpre tremblotèrent,

craintives, aux faîtes des chênes, et les arbres parurent s’agiter, se

balancer.

Tout le monde se leva de table. Les ordonnances allumèrent des bougies

dans des lanternes de verre. Les jeunes officiers s’amusaient comme des

écoliers. Olizar luttait avec Mikhine et, à l’étonnement de tous, le

petit Mikhine, si maladroit d’apparence, fit toucher terre deux fois à

son adversaire, plus grand et mieux bâti. On se mit ensuite à sauter à

travers le feu. Androussévitch reproduisit le bruit d’une mouche battant

des ailes contre une vitre, le gloussement d’une vieille oiselière

appelant une poule, et caché derrière un buisson, imita le crissement

d’une scie et d’un couteau sur l’affiloir. Ditz lui-même jonglait

adroitement avec les bouteilles vides.

--Messieurs! Permettez-moi de vous montrer un tour extraordinaire, cria

tout à coup Talmann. Il ne s’agit ni de miracle, ni de magie, c’est

affaire de simple dextérité. Je prie l’honorable société de remarquer

que je n’ai rien en ce moment dans mes manches. Je commence: _Eins...

zwei... drei... Allez! Hop!!!_

Au milieu du rire général il sortit rapidement de sa poche deux jeux de

cartes neufs dont il fit sauter la bande avec un bruit sec.

--Un _vinte_, messieurs! proposa-t-il. En plein air! ah!...

Ossadtchiï, Nicolaiev et Androussévitch s’installèrent pour jouer aux

cartes; Lechtchenko se plaça derrière eux en soupirant profondément.

Nicolaiev, grommelant et bougonnant, fut long à se laisser persuader.

Avant de commencer, il se retourna plusieurs fois avec inquiétude,

cherchant des yeux Chourotchka; mais, comme la lumière du bûcher

l’empêchait de discerner les objets, chaque fois son visage se

renfrognait et prenait une lamentable et hideuse expression.

Les autres convives s’étaient dispersés dans la clairière, non loin du

bûcher. On avait commencé à jouer à la course, mais ce jeu cessa après

que l’aînée des Mikhine, qu’avait attrapée Ditz, eut refusé de jouer

davantage: sa voix tremblait d’indignation, mais elle ne voulut pas

expliquer le motif de son refus.

Romachov s’enfonça dans le bois, suivant un étroit sentier. Il ne

s’expliquait pas ce qu’il attendait; mais un vague et délicieux

pressentiment berçait langoureusement son cœur. Il s’arrêta. Il entendit

derrière lui le craquement des branches sèches, puis des pas rapides et

le froufrou soyeux d’une jupe de soie. Svelte et légère, Chourotchka

venait à lui, claire sylphide dont la robe blanche brillait parmi les

troncs noirs des grands arbres. Romachov alla à sa rencontre et, sans

mot dire, la serra dans ses bras. La course rapide avait essoufflé

Chourotchka: sa respiration chaude et précipitée caressait les joues et

les lèvres de Romachov qui, sous sa main, sentait battre le cœur de la

jeune femme.

--Asseyons-nous! dit Chourotchka.

Elle se laissa choir sur le gazon et des deux mains arrangea ses cheveux

sur la nuque. Romachov s’étendit à ses pieds et, comme le sol allait en

pente à cet endroit, il ne pouvait apercevoir que les lignes tendres et

imprécises de son cou et de son menton.

Subitement elle lui demanda d’une voix basse et frémissante:

--Romotchka, vous sentez-vous bien?

--Oh oui! répondit-il. Il réfléchit un instant, se rappela tous les

incidents de la journée et répéta avec chaleur: Oh! oui, je me sens si

bien aujourd’hui, si bien! Dites-moi, pourquoi êtes-vous ainsi

aujourd’hui?

--Comment suis-je donc?

Elle se pencha plus près de lui, plongeant ses yeux dans les siens, et

lui découvrant tout son visage.

--Vous êtes merveilleuse, surprenante! Jamais encore vous n’avez été

aussi belle. Je ne sais quoi chante et brille en vous. Il y a en vous

quelque chose de nouveau, de mystérieux. Mais... Vous me pardonnerez,

Alexandra Pétrovna... Ne craignez-vous pas qu’on vous cherche?

Elle rit doucement, d’un rire caressant dont l’écho éveilla un joyeux

frisson dans la poitrine de Romachov.

--Cher Romotchka! Cher et bon poltron de Romotchka! Ne vous ai-je pas

déjà dit que cette journée nous appartenait. Ne pensez à rien,

Romotchka! Savez-vous pourquoi je suis aujourd’hui si hardie? Non, vous

ne savez pas? Je suis amoureuse de vous aujourd’hui. Non, non, ne vous

faites pas d’illusions, demain ce sera passé...

Romachov tendit les bras vers elle, cherchant à l’enlacer:

--Alexandra Pétrovna... Chourotchka... Sacha[31]... l’implora-t-il.

[31] Autre diminutif plus intime d’Alexandra.--H. M.

--Ne m’appelle pas Chourotchka, je ne le veux pas! N’importe quoi, mais

pas ce nom... A propos, vous avez un bien beau nom, «George». C’est bien

plus beau que Iouriï... George! prononça-t-elle lentement en prêtant

l’oreille à chaque son de mot. Cela sonne fièrement.

--O chérie! s’écria Romachov avec passion.

--Attendez!... Eh bien, écoutez donc! c’est tout ce qu’il y a de plus

important. Je vous ai vu aujourd’hui en songe. Ah! quel beau, quel

merveilleux rêve! Nous dansions tous deux une valse dans une salle

extraordinaire. Oh! je la reconnaîtrais sur-le-champ dans ses moindres

détails. Il y avait beaucoup de tapis, un piano neuf, deux fenêtres avec

des rideaux rouges, mais seule une lanterne rouge l’éclairait--tout

était rouge. On entendait les sons d’un orchestre dissimulé et nous

dansions tous deux... Non! non! Il est impossible autrement que dans un

songe d’être aussi tendrement et sensiblement unis. Nous tournions vite,

vite, sans que nos pieds touchassent le plancher, nous voguions à

travers l’espace et nous tournions, tournions, tournions. Ah! cela dura

si longtemps et c’était si ineffablement délicieux!... Dites-moi,

Romotchka, est-ce que vous volez en rêve?

Romachov ne répondit pas tout de suite. Il semblait vivre un conte

étrange et charmant, à la fois réel et fantastique. Oui, c’était bien un

conte, cette obscure nuit chaude de printemps, ces arbres

silencieusement attentifs à l’entour, et cette délicieuse femme en robe

blanche, assise à ses côtés, tout près. Et pour échapper à cet

enchantement il lui fallut faire un effort sur soi-même.

--Oui, je vole, répliqua-t-il enfin. Mais plus bas d’année en année.

Jadis, dans mon enfance, je volais à la hauteur du plafond. C’était bien

amusant de regarder de là-haut les gens: ils semblaient marcher les

pieds en l’air! Ils tâchaient de m’attraper avec un balai, mais en vain:

je volais toujours et me moquais d’eux. Maintenant, je ne connais plus

de tels rêves: je ne fais plus que sautiller--soupira Romachov. Je

bondis en frappant la terre du pied et volette à un mètre à peine

au-dessus du sol.

Chourotchka s’étendit complètement sur le sol et, s’accoudant, appuya sa

tête sur sa main. Après un court silence, elle reprit, pensive:

--Ce matin, encore sous l’impression de ce songe, j’ai eu le désir de

vous voir, un irrésistible désir. Si vous n’étiez pas venu, je ne sais

ce que j’aurais fait. Il me semble que je serais allée vous voir

moi-même. C’est pour cela que je vous ai prié de ne pas venir avant

quatre heures. Je me méfiais de moi. Oh! cher, me comprenez-vous?

Tout près du visage de Romachov, reposaient, croisés l’un sur l’autre,

les pieds de Chourotchka, deux petits pieds chaussés de souliers et de

bas noirs à rayures blanches. La tête embrouillardée, les oreilles

bourdonnantes, Romachov mordit soudain, à travers le bas, cette chair

vive, froide, élastique.

--Romotchka... Laissez!--l’entendit-il murmurer faiblement, lentement,

indolemment.

Il releva la tête et de nouveau crut vivre un conte merveilleux, une

fabuleuse légende sylvestre. Sur la pente de la colline le bois étageait

régulièrement ses sombres taillis et ses arbres noirs qui somnolaient,

silencieux, immobiles et prêtant l’oreille à des bruits inconnus. Et

tout au sommet, par delà l’épaisse futaie, sur la ligne droite et haute

de l’horizon, flamboyait la barre étroite du crépuscule, couleur pourpre

foncé, couleur du charbon qui s’éteint ou de la flamme réfractée à

travers un vin rouge épais. Et sur cette colline, entre les arbres

noirs, sur l’herbe odorante, gisait, telle une hamadryade au repos, une

belle et mystérieuse dame en blanc.

Romachov s’approcha d’elle encore plus près. Son visage lui semblait

entouré d’une pâle auréole. Il ne distinguait pas ses yeux qui formaient

deux grandes taches sombres, mais il sentait qu’elle le regardait.

--C’est un conte, soupira-t-il d’un unique mouvement de lèvres.

--Oui, cher, c’est un conte!

Il se mit à embrasser sa robe, et, lui saisissant la main, il cacha son

visage dans cette petite paume chaude et parfumée, disant d’une voix

étouffée, entrecoupée:

--Sacha... je vous aime... je t’aime...

S’étant encore rapproché, il discernait distinctement ses yeux qui,

noirs et énormes maintenant, tantôt se contractaient, tantôt

s’agrandissaient démesurément, ce qui, dans l’obscurité, donnait à la

physionomie une expression fantastique et changeante. De ses lèvres

avides et desséchées, il cherchait la bouche de l’aimée, mais elle se

dérobait en secouant doucement la tête et répétait dans un long murmure:

--Non... non... non... mon bien cher!... Non!...

--Ma chérie... Quel bonheur! Je t’aime! répétait Romachov dans un joyeux

délire. Je t’aime! Regarde: la nuit, le silence... et personne à

l’entour... Oh! mon bonheur, comme je t’aime!

Mais elle reprenait son murmure: «Non... non...» et, la respiration

oppressée, gisait inerte sur le sol. Enfin d’une voix très douce, à

peine perceptible, elle reprit:

--Romotchka, pourquoi êtes-vous si faible? Je ne veux pas le cacher:

tout en vous m’attire et m’est cher: votre gaucherie, votre pureté,

votre tendresse. Je ne dirai pas que je vous aime, mais je pense

constamment à vous, je vous vois en rêve, je... je vous sens... Votre

approche me trouble, et votre contact... Mais pourquoi inspirez-vous la

pitié? La pitié est la sœur du mépris. Que voulez-vous? je ne puis vous

respecter. Oh! si vous étiez fort!--Elle lui enleva sa casquette et

lentement lui caressa les cheveux. Si vous étiez capable de conquérir un

grand nom, une haute situation!...

--J’en suis capable, je le serai! s’écria Romachov. Donnez-vous à moi

seulement! Venez à moi. Et toute ma vie...

Elle l’interrompit avec un sourire triste et caressant qui se refléta

dans le ton de sa voix:

--Je crois que vous êtes plein de bonnes intentions, mon cher, j’en suis

convaincue, mais vous n’êtes pas capable de les réaliser. Je le sais.

Oh! si j’avais la moindre confiance en vous, je quitterais tout et je

vous suivrais. Ah! Romotchka, mon chéri! J’ai entendu raconter cette

légende: Dieu créa d’abord les hommes en entier, puis, on ne sait

pourquoi, il les partagea chacun en deux moitiés, qu’il dispersa par

toute la terre. Et, depuis des siècles, ces moitiés séparées se

recherchent l’une l’autre sans pouvoir se rencontrer. Eh bien, mon cher,

vous et moi, ne sommes-nous pas ces moitiés? Tout nous est commun:

affections, haines, pensées, songes et désirs. Nous nous comprenons à

demi-mot--même sans mot dire--au moyen de nos âmes seules. Et me voilà

forcée de renoncer à toi! Ah! cela m’arrive pour la deuxième fois dans

la vie!

--Oui, je sais.

--Il te l’a dit? interrompit vivement Chourotchka.

--Non, mais je l’ai appris par hasard. Je sais.

Ils se turent. Les premières étoiles, scintillants points verts,

s’allumèrent au firmament. On percevait à peine, sur la droite, des

voix, des rires et des chants lointains. L’autre partie du bois

demeurait plongée dans une moelleuse obscurité, dans un silence sacré.

De cet endroit, on ne pouvait apercevoir le bûcher, mais parfois une

vacillante lueur rouge courait, tel le reflet d’un éclair de chaleur, au

sommet des chênes les plus rapprochés. Chourotchka caressait lentement

la chevelure et le visage de Romachov, et abandonnait sa main aux lèvres

du jeune homme.

--Je n’aime pas mon mari, dit-elle lentement--après un instant de

réflexion.--Il est grossier, sans tact ni délicatesse. Ah! j’ai honte de

l’avouer, mais nous autres femmes n’oublions jamais les premières

violences endurées. Puis il est si férocement jaloux! Jusqu’à présent il

me torture à cause de ce malheureux Nazanskiï. Il épie, s’accroche à des

bagatelles, fait des suppositions si monstrueuses, me pose des questions

abominables. Seigneur! C’était cependant un roman bien innocent, presque

enfantin! Et pourtant le seul nom de Nazanskiï suffit à le mettre en

rage.

Pendant qu’elle parlait, sa voix tremblait, et Romachov sentit

frissonner la main qui lui caressait les cheveux.

--Tu as froid? fit-il.

--Non, cher, je suis bien, dit-elle doucement.

Mais soudain, dans un irrésistible élan de passion, elle s’écria:

--Je suis si bien avec toi, mon amour!...

Alors il prit la main dans la sienne et, effleurant timidement ses

doigts frêles, il lui demanda d’un ton hésitant:

--Dis-moi, je t’en prie... Tu viens de dire que tu ne l’aimes pas...

Pourquoi dès lors êtes-vous encore ensemble?...

Elle se redressa brusquement, s’assit et passa nerveusement les mains

sur son front et ses joues, comme si elle sortait d’un long sommeil.

--Il est tard. Partons! Il ne manquerait plus qu’on nous recherchât!

dit-elle d’une voix tout autre, parfaitement calme.

Ils se levèrent, et demeuraient tous deux en face l’un de l’autre,

silencieux, haletants, se regardant sans se voir.

--Adieu!--cria-t-elle d’une voix sonore. Adieu, mon bonheur, mon court

bonheur!

Elle lui passa ses bras autour du cou, colla aux siennes ses lèvres

brûlantes et moites, et, les dents serrées, dans un gémissement

passionné, elle s’appuya contre lui de tout son corps. Romachov crut

voir les noirs troncs des chênes s’incliner d’un côté tandis que la

terre fuyait de l’autre, et il sentit le temps s’arrêter.

Mais Chourotchka, faisant un effort sur elle-même, se dégagea et

prononça d’un ton décidé:

--Adieu! C’est assez! Partons maintenant!

Romachov se laissa tomber sur l’herbe, et, presque couché, lui enlaça

les jambes et couvrit ses genoux de longs baisers fiévreux:

--Sacha! Sachenka, balbutiait-il. Pourquoi ne veux-tu pas te donner à

moi? Pourquoi?... Donne-toi à moi!

--Allons, partons!... pressa-t-elle. Mais levez-vous donc, Georges

Alexéievitch. On va s’apercevoir de notre absence. Partons!

Ils marchèrent dans la direction d’où venaient les voix. Romachov

sentait ses jambes fléchir; ses tempes battaient; il chancelait.

--Je ne veux tromper personne, disait Chourotchka d’une voix saccadée et

encore haletante. Ou plutôt non. Je suis au-dessus du mensonge, mais je

ne veux pas de lâcheté. La tromperie est toujours une lâcheté. Je te

dirai la vérité: je n’ai jamais trompé mon mari et je ne le tromperai

que le jour où je l’abandonnerai. Mais ses caresses, ses baisers me sont

insupportables, ils ne m’inspirent que dégoût et horreur. Tu sais, ce

n’est que tout à l’heure--non, plutôt auparavant, quand je songeais à

toi, à tes lèvres--que j’ai compris l’incroyable jouissance, l’extase

que l’on éprouve à se livrer à l’être aimé. Mais je ne veux pas de

lâcheté, pas de larcin caché! Et puis, attends! penche-toi plus près de

moi, je te le dirai à l’oreille, j’ai honte de l’avouer... Je ne veux

pas avoir d’enfant. Oh! quelle vilenie! Une femme d’officier subalterne,

quarante-huit roubles de solde, six enfants, des langes partout... la

misère... quelle horreur!

Romachov la regardait tout abasourdi.

--Mais vous avez un mari... Vous êtes sûre d’avoir des enfants! dit-il

avec hésitation.

Chourotchka éclata de rire. Il y avait quelque chose de désagréable dans

ce rire, et Romachov instinctivement sentit son cœur se glacer.

--Ro-mo-tchka... Oh! oh! oh! que vous êtes bê-ête! traîna-t-elle de

cette petite voix mutine, familière à Romachov. Est-il possible que vous

soyez à ce point ignorant? Mais dites-moi la vérité! Vous ne savez rien

de tout cela?

Décontenancé, il haussa les épaules. Il se sentait gêné de sa naïveté.

--Pardonnez-moi... Mais je suis obligé d’avouer... Parole d’honneur!...

--Eh bien! Que Dieu vous bénisse! Il est inutile que je vous fasse la

leçon! Que vous êtes pur, mon cher Romotchka! Mais quand vous serez

devenu grand, vous vous rappellerez ce que je vais vous dire: «Ce qu’on

peut faire avec son mari est impossible avec celui qu’on aime.» Ah! mais

je vous en supplie, ne pensez plus à cela! C’est bien vilain, mais que

faire?

Ils approchaient de la clairière. Derrière les arbres se devinait la

flamme du bûcher. Les troncs noueux semblaient des coulées de métal noir

entre lesquelles scintillait une lueur rouge à reflets changeants.

--Et si je deviens maître de moi? demanda Romachov. Si j’arrive à la

situation qu’ambitionne ton mari ou à une autre supérieure? Alors?

Elle appuya fortement sa joue contre son épaule et dit avec éclat:

--Alors! Oui! Oui! Oui! Oui!

Ils étaient déjà dans la clairière. On voyait distinctement le foyer et

les silhouettes des personnes à l’entour.

--Romotchka, un dernier mot, dit Alexandra Pétrovna en se hâtant, mais

avec, dans la voix, une note de tristesse et d’angoisse: Je ne voulais

pas vous gâter toute la soirée et c’est pourquoi je me suis tue jusqu’à

présent. Écoutez-moi bien: Vous ne devez plus venir nous voir!

Il s’arrêta interloqué.

--Pourquoi? O Sacha!

--Allons, dépêchons-nous. Mon mari est inondé de lettres anonymes.

J’ignore qui les écrit; il ne me les a pas montrées, mais il y a fait

allusion. On lui raconte des vilenies, des turpitudes sur vous et moi.

En un mot je vous prie de ne plus venir nous voir.

--Sacha!... gémit Romachov en tendant les bras vers elle.

--Ah! à moi aussi, cela me fait beaucoup de peine, mon chéri, mon amour,

ma tendresse! Mais c’est indispensable. Écoutez-moi donc, je ne crains

qu’une chose, c’est qu’il vous en parle lui-même. Je vous en supplie,

contenez-vous. Promettez-le-moi.

--Bien, fit tristement Romachov.

--Et c’est tout! Adieu, mon pauvre, mon pauvre ami. Donnez-moi votre

main. Serrez la mienne fortement... vigoureusement... à me faire mal...

c’est cela... Oh!... Adieu maintenant! Adieu, ma joie!...

Ils se quittèrent. Chourotchka marcha droit devant elle, Romachov fit un

détour par le bas, le long de la rivière. La partie de cartes n’était

pas terminée, mais leur absence avait été remarquée. Tout au moins, Ditz

regarda si effrontément Romachov, et toussa d’une façon si peu

naturelle, que le sous-lieutenant eut envie de lui lancer au visage un

tison enflammé.

Romachov vit ensuite Nicolaiev, pâle de colère, quitter le jeu, prendre

à l’écart Chourotchka et lui parler longuement avec des gestes

courroucés. Tout à coup, celle-ci se redressa, et laissa tomber quelques

mots, tandis que son visage reflétait, indigné, un inexprimable mépris.

Et le mari, grand et fort, se soumit aussitôt, baissa la tête et la

quitta, telle une bête domptée, couvant sa férocité.

Le pique-nique finit bientôt après. L’atmosphère se refroidissait et des

effluves humides montaient de la rivière. La gaieté de tous les convives

était depuis longtemps épuisée, et chacun se retira fatigué, mécontent,

avec une forte envie de dormir. Romachov fit de nouveau route avec les

demoiselles Mikhine et se tut tout le long du chemin. Dans sa mémoire

surgissaient de sombres arbres immobiles, une colline noire couronnée de

sanglantes lueurs crépusculaires, et la silhouette blanche d’une femme

étendue sur l’herbe odorante. Et cependant sa sincère et profonde

mélancolie ne l’empêchait pas de s’appliquer mentalement de temps à

autre cette phrase pathétique: «Un nuage de tristesse voilait son beau

visage.»

Le duel · 第 18 / 36 题