Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible,

D'accuser un enfant si sage et si paisible!

Las! il vit comme un saint, et dedans la maison

Du matin jusqu'au soir il est en oraison!

Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature,

Et fait du jour la nuit, ô la grande imposture!

Qu'il n'a considéré père ni parenté

En vingt occasions: horrible fausseté!

Que de fraîche mémoire un furtif hyménée

A la fille d'Albert a joint sa destinée,

Sans craindre de la suite un désordre puissant;

On le prend pour un autre, et le pauvre innocent

Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire!

Ah! chien, que j'ai reçu du ciel pour mon martyre,

Te croiras-tu toujours? et ne pourrai-je pas

Te voir être une fois sage avant mon trépas?

VALÈRE, seul et rêvant.

D'où peut venir ce coup? Mon âme embarrassée

Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée.

Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu.

Il faut user d'adresse, et me contraindre un peu

Dans ce juste courroux.

SCÈNE VII.--VALÈRE, MASCARILLE.

VALÈRE.

Mascarille, mon père,

Que je viens de trouver, sait toute notre affaire.

MASCARILLE.

Il la sait?

VALÈRE.

Oui.

MASCARILLE.

D'où diantre a-t-il pu la savoir?

VALÈRE.

Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir;

Mais enfin d'un succès[203] cette affaire est suivie,

Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie.

Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux

Il excuse ma faute, il approuve mes feux

Et je voudrois savoir qui peut être capable

D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable.

Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçoi.

MASCARILLE.

Et que me diriez-vous, monsieur, si c'étoit moi

Qui vous eût procuré cette heureuse fortune?

VALÈRE.

Bon! bon! tu voudrois bien ici m'en donner d'une.

MASCARILLE.

C'est moi, vous dis-je, moi dont le patron le sait,

Et qui vous ai produit ce favorable effet.

VALÈRE.

Mais, là, sans te railler?

MASCARILLE.

Que le diable m'emporte

Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte!

VALÈRE, mettant l'épée à la main.

Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement

Tu n'en vas recevoir le juste payement!

MASCARILLE.

Ah! monsieur, qu'est ceci? Je défends la surprise[204].

VALÈRE.

C'est la fidélité que tu m'avais promise?

Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avoué

Le trait que j'ai bien cru que tu m'avois joué.

Traître, de qui la langue à causer trop habile

D'un père contre moi vient d'échauffer la bile,

Qui me perds tout à fait, il faut sans discourir,

Que tu meures.

MASCARILLE.

Tout beau. Mon âme, pour mourir,

N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure,

Attendre le succès qu'aura cette aventure.

J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler

Un hymen que vous-même aviez peine à celer.

C'étoit un coup d'État, et vous verrez l'issue

Condamner la fureur que vous avez conçue.

De quoi vous fâchez-vous, pourvu que vos souhaits,

Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits,

Et voient mettre à fin la contrainte où vous êtes?

VALÈRE.

Et si tous ces discours ne sont que des sornettes?

MASCARILLE.

Toujours serez-vous lors à temps de me tuer.

Mais enfin mes projets pourront s'effectuer.

Dieu fera pour les siens, et, content dans la suite,

Vous me remercierez de ma rare conduite.

VALÈRE.

Nous verrons. Mais Lucile...

MASCARILLE.

Alte! son père sort.

SCÈNE VIII.--ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.

ALBERT, les cinq premiers vers sans voir Valère.

Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord,

Plus je me sens piqué de ce discours étrange,

Sur qui ma peur prenoit un si dangereux change:

Car Lucile soutient que c'est une chanson,

Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon.

Ah! monsieur, est-ce vous de qui l'audace insigne

Met en jeu mon honneur et fait ce conte indigne?

MASCARILLE.

Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux,

Et contre votre gendre ayez moins de courroux.

ALBERT.

Comment, gendre! Coquin! tu portes bien la mine

De pousser les ressorts d'une telle machine

Et d'en avoir été le premier inventeur.

MASCARILLE.

Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur.

ALBERT.

Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille,

Et faire un tel scandale à toute une famille?

MASCARILLE.

Le voilà prêt de faire en tout vos volontés.

ALBERT.

Que voudrois-je, sinon qu'il dît des vérités?

Si quelque intention le pressoit pour Lucile,

La recherche en pouvoit être honnête et civile;

Il falloit l'attaquer du côté du devoir,

Il falloit de son père implorer le pouvoir,

Et non pas recourir à cette lâche feinte,

Qui porte à la pudeur une sensible atteinte.

MASCARILLE.

Quoi! Lucile n'est pas, sous des liens secrets,

A mon maître?

ALBERT.

Non, traître, et n'y sera jamais.

MASCARILLE.

Tout doux: et, s'il est vrai que ce soit chose faite,

Voulez-vous l'approuver, cette chaîne secrète?

ALBERT.

Et, s'il est constant, toi, que cela ne soit pas,

Veux-tu te voir casser les jambes et les bras?

VALÈRE.

Monsieur, il est aisé de vous faire paroître

Qu'il dit vrai.

ALBERT.

Bon! voilà l'autre encor! digne maître

D'un semblable valet! O les menteurs hardis!

MASCARILLE.

D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis.

VALÈRE.

Quel seroit notre but de vous en faire accroire?

ALBERT, à part.

Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire.

MASCARILLE.

Mais venons à la preuve; et, sans nous quereller,

Faites sortir Lucile, et la laissez parler.

ALBERT.

Et si le démenti par elle vous en reste?

MASCARILLE.

Elle n'en fera rien, monsieur, je vous proteste.

Promettez à leurs vœux votre consentement,

Et je veux m'exposer au plus dur châtiment,

Si de sa propre bouche elle ne vous confesse

Et la foi qui l'engage, et l'ardeur qui la presse.

ALBERT.

Il faut voir cette affaire.

Il va frapper à sa porte.

MASCARILLE, à Valère.

Allez, tout ira bien.

ALBERT.

Holà! Lucile, un mot.

VALÈRE, à Mascarille.

Je crains...

MASCARILLE.

Ne craignez rien.

SCÈNE IX.--LUCILE, ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Seigneur Albert, au moins silence. Enfin, madame,

Toute chose conspire au bonheur de votre âme;

Et monsieur votre père, averti de vos feux,

Vous laisse votre époux et confirme vos vœux.

Pourvu que, bannissant toutes craintes frivoles,

Deux mots de votre aveu confirment nos paroles.

LUCILE.

Que me vient donc conter ce coquin assuré?

MASCARILLE.

Bon! me voilà déjà d'un beau titre honoré.

LUCILE.

Sachons un peu, monsieur, quelle belle saillie

Fait ce conte galant qu'aujourd'hui l'on publie?

VALÈRE.

Pardon, charmant objet! un valet a parlé,

Et j'ai vu malgré moi, notre hymen révélé.

LUCILE.

Notre hymen?

VALÈRE.

On sait tout, adorable Lucile,

Et vouloir déguiser est un soin inutile.

LUCILE.

Quoi! l'ardeur de mes feux vous a fait mon époux?

VALÈRE.

C'est un bien qui me doit faire mille jaloux;

Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme

A l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme.

Je sais que vous avez sujet de vous fâcher,

Que c'étoit un secret que vous vouliez cacher,

Et j'ai de mes transports forcé la violence

A ne point violer votre expresse défense;

Mais...

MASCARILLE.

Eh bien, oui, c'est moi; le grand mal que voilà!

LUCILE.

Est-il une imposture égale à celle-là?

Vous l'osez soutenir en ma présence même,

Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème?

O le plaisant amant, dont la galante ardeur

Veut blesser mon honneur au défaut de mon cœur,

Et que mon père, ému par l'éclat d'un sot conte,

Paye avec mon hymen qui me couvre de honte!

Quand tout contribueroit à votre passion,

Mon père, les destins, mon inclination,

On me verroit combattre, en ma juste colère,

Mon inclination, les destins et mon père,

Perdre même le jour avant que de m'unir

A qui par ce moyen auroit cru m'obtenir.

Allez; et, si mon sexe avecque bienséance

Se pouvait emporter à quelque violence,

Je vous apprendrois bien à me traiter ainsi!

VALÈRE, à Mascarille.

C'en est fait, son courroux ne peut être adouci.

MASCARILLE.

Laissez-moi lui parler. Eh! madame, de grâce,

A quoi bon maintenant toute cette grimace?

Quelle est votre pensée, et quel bourru[205] transport

Contre vos propres vœux vous fait roidir si fort?

Si monsieur votre père étoit homme farouche,

Passe; mais il permet que la raison le touche;

Et lui-même m'a dit qu'une confession

Vous va tout obtenir de son affection.

Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte

A faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte;

Mais, s'il vous a fait prendre un peu de liberté,

Par un bon mariage on voit tout rajusté;

Et, quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme[206],

Le mal n'est pas si grand que de tuer un homme.

On sait que la chair est fragile quelquefois,

Et qu'une fille, enfin, n'est ni caillou ni bois.

Vous n'avez pas été, sans doute, la première,

Et vous ne serez pas, je le crois[207], la dernière.

LUCILE.

Quoi! vous pouvez ouïr ces discours effrontés,

Et vous ne dites mot à ces indignités?

ALBERT.

Que veux-tu que je die? Une telle aventure

Me met tout hors de moi.

MASCARILLE.

Madame, je vous jure

Que déjà vous devriez avoir tout confessé.

LUCILE.

Et quoi donc confesser?

MASCARILLE.

Quoi? ce qui s'est passé

Entre mon maître et vous. La belle raillerie!

LUCILE.

Et que s'est-il passé, monstre d'effronterie,

Entre ton maître et moi?

MASCARILLE.

Vous devez, que je croi,

En savoir un peu plus de nouvelles que moi;

Et pour vous cette nuit fut trop douce pour croire

Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire.

LUCILE.

C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet!

Elle lui donne un soufflet.

SCÈNE X[208].--ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet.

ALBERT.

Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue

De faire une action dont son père la loue.

MASCARILLE.

Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant,

M'emporte, si j'ai dit rien que de très-constant!

ALBERT.

Et, nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille,

Si tu portes fort loin une audace pareille!

MASCARILLE.

Voulez-vous deux témoins qui me justifieront?

ALBERT.

Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront?

MASCARILLE.

Leur rapport doit au mien donner toute créance...

ALBERT.

Leurs bras peuvent du mien réparer l'impuissance.

MASCARILLE.

Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi.

ALBERT.

Je te dis que j'aurai raison de tout ceci.

MASCARILLE.

Connoissez-vous Ormin, ce gros notaire habile?

ALBERT.

Connois-tu bien Grimpant, le bourreau de la ville?

MASCARILLE.

Et Simon le tailleur, jadis si recherché?

ALBERT.

Et la potence mise au milieu du marché?

MASCARILLE.

Vous verrez confirmer par eux cet hyménée.

ALBERT.

Tu verras achever par eux ta destinée.

MASCARILLE.

Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi.

ALBERT.

Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi.

MASCARILLE.

Et ces yeux les ont vus s'entre-donner parole.

ALBERT.

Et ces yeux te verront faire la capriole[209].

MASCARILLE.

Et, pour signe, Lucile avoit un voile noir.

ALBERT.

Et, pour signe, ton front nous le fait assez voir.

MASCARILLE.

O l'obstiné vieillard!

ALBERT.

O le fourbe damnable!

Va, rends grâce à mes ans, qui me font incapable

De punir sur-le-champ l'affront que tu me fais

Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets.

SCÈNE XI.--VALÈRE, MASCARILLE.

VALÈRE.

Eh bien, ce beau succès que tu devois produire...

MASCARILLE.

J'entends à demi-mot ce que vous voulez dire:

Tout s'arme contre moi; pour moi de tous côtés,

Je vois coups de bâton et gibets apprêtés.

Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême,

Je me vais d'un rocher précipiter moi-même,

Si, dans le désespoir dont mon cœur est outré,

Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré.

Adieu, monsieur.

VALÈRE.

Non, non, ta fuite est superflue:

Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue.

MASCARILLE.

Je ne saurois mourir quand je suis regardé,

Et mon trépas ainsi se verroit retardé.

VALÈRE.

Suis-moi, traître, suis-moi; mon amour en furie

Te fera voir si c'est matière à raillerie.

MASCARILLE, seul.

Malheureux Mascarille, à quels maux aujourd'hui

Te vois-tu condamné pour le péché d'autrui!

[193] Les trois scènes suivantes sont empruntées de l'_Interesse_, de

Secchi.

[194] Le pluriel amis, _amici_, est un idiotisme italien encore en usage

et que Molière traduit littéralement.

[195] Pour: dis-lui que je.

[196] La fin de cette scène est une imitation de l'_Innavertito_, de

Barbieri, qui a servi à Molière pour son _Étourdi_.

[197] Albert veut dire: quelqu'un m'a trahi par l'espoir d'une

récompense. Le style de Molière n'est pas encore formé.

[198] Au lieu de: pour ma réputation. Estime dans le sens passif.

Archaïsme.

[199] Scène imitée, mais avec supériorité, de l'_Interesse_, de Secchi.

[200] Pour: si cela contribue à vous soulager. Remarquons, une fois pour

toutes, l'emploi du verbe faire dans le même sens et avec la même valeur

que les Anglais donnent au mot _to do_.

[201] Pour: ne rappelons pas dans notre esprit. Archaïsme excellent, et

perdu.

[202] Pour: s'accroît volontiers. Expression doublement impropre.

[203] Pour: d'un dénoûment, du latin _succedere, cedere sub-_.

[204] Pour: je proteste contre la surprise. Expression impropre.

[205] Pour: chagrin, bizarre.

[206] Pour: consume. Archaïsme suranné. On était encore incertain sur le

sens de ces deux mots à l'époque de Vaugelas et de Th. Corneille.

_Consommer_ indique l'absorption, et _consumer_, la destruction.

[207] Ellipse archaïque, pour: à ce que je crois.

[208] Scène empruntée à Secchi, mais embellie. Voy. p. 149.

[209] Pour: cabriole. Archaïsme; du latin, _capra_, chèvre.

ACTE IV

SCÈNE I.--ASCAGNE, FROSINE.

FROSINE.

L'aventure est fâcheuse.

ASCAGNE.

Ah! ma chère Frosine,

Le sort absolument a conclu ma ruine.

Cette affaire, venue au point où la voilà,

N'est pas assurément pour en demeurer là;

Il faut qu'elle passe outre; et Lucile et Valère,

Surpris des nouveautés d'un semblable mystère,

Voudront chercher un jour, dans ces obscurités,

Par qui tous mes projets se verront avortés.

Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème,

Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui-même,

S'il arrive une fois que mon sort éclairci

Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi,

Jugez s'il aura lieu de souffrir ma présence:

Son intérêt détruit me laisse à ma naissance;

C'est fait de sa tendresse; et, quelque sentiment

Où pour ma fourbe alors pût être mon amant,

Voudra-t-il avouer pour épouse une fille

Qu'il verra sans appui de biens et de famille?

FROSINE.

Je trouve que c'est là raisonner comme il faut;

Mais ces réflexions devaient venir plus tôt.

Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière?

Il ne falloit pas être une grande sorcière

Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui,

Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui;

L'action le disoit; et, dès que je l'ai sue,

Je n'en ai prévu guère une meilleure issue.

ASCAGNE.

Que dois-je faire enfin? Mon trouble est sans pareil:

Mettez-vous à ma place, et me donnez conseil.

FROSINE.

Ce doit être vous-même, en prenant votre place,

A me donner conseil dessus cette disgrâce;

Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi:

Conseillez-moi, Frosine; au point où je me voi,

Quel remède trouver? Dites, je vous en prie.

ASCAGNE.

Hélas! ne traitez point ceci de raillerie;

C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis

Que de rire et de voir les termes où j'en suis.

FROSINE.

Non, vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible,

Et pour vous en tirer je ferois mon possible.

Mais que puis-je, après tout? Je vois fort peu de jour

A tourner cette affaire au gré de votre amour.

ASCAGNE.

Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure.

FROSINE.

Ah! pour cela toujours il est assez bonne heure:

La mort est un remède à trouver quand on veut,

Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut.

ASCAGNE.

Non, non, Frosine, non, si vos conseils propices

Ne conduisent mon sort parmi ces précipices,

Je m'abandonne toute aux traits du désespoir.

FROSINE.

Savez-vous ma pensée? Il faut que j'aille voir

La... Mais Éraste vient, qui pourroit nous distraire.

Nous pourrons, en marchant, parler de cette affaire.

Allons, retirons-nous.

SCÈNE II.--ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE.

Encore rebuté?

GROS-RENÉ.

Jamais ambassadeur ne fut moins écouté.

A peine ai-je voulu lui porter la nouvelle

Du moment d'entretien que vous souhaitez d'elle,

Qu'elle m'a répondu, tenant son quant-à-moi[210]:

Va, va, je fais état de lui comme de toi;

Dis-lui qu'il se promène, et, sur ce beau langage,

Pour suivre son chemin m'a tourné le visage,

Et Marinette aussi, d'un dédaigneux museau,

Lâchant un: Laissez-nous, beau valet de carreau!

M'a planté là comme elle; et mon sort et le vôtre

N'ont rien à se pouvoir reprocher l'un à l'autre.

ÉRASTE.

L'ingrate! recevoir avec tant de fierté

Le prompt retour d'un cœur justement emporté!

Quoi! le premier transport d'un amour qu'on abuse

Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse?

Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal,

Devoit être insensible au bonheur d'un rival?

Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place,

Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace?

De mes justes soupçons suis-je sorti trop tard?

Je n'ai point attendu de serments de sa part;

Et, lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire,

Ce cœur impatient lui rend toute sa gloire,

Il cherche à s'excuser; et le sien voit si peu

Dans ce profond respect la grandeur de mon feu!

Loin d'assurer une âme et lui fournir des armes

Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes,

L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport,

Et rejette de moi message, écrit, abord!

Ah! sans doute un amour a peu de violence,

Qu'est capable d'éteindre une si foible offense;

Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur

Découvre assez pour moi tout le fond de son cœur,

Et de quel prix doit être à présent à mon âme

Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme.

Non, je ne prétends plus demeurer engagé

Pour un cœur où je vois le peu de part que j'ai;

Et, puisque l'on témoigne une froideur extrême

A conserver les gens, je veux faire de même.

GROS-RENÉ.

Et moi de même aussi. Soyons tous deux fâchés,

Et mettons notre amour au rang des vieux péchés.

Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage,

Et lui faire sentir que l'on a du courage.

Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir.

Si nous avions l'esprit de nous faire valoir,

Les femmes n'auroient pas la parole si haute.

Oh! qu'elles nous sont bien fières par notre faute!

Je veux être pendu, si nous ne les verrions

Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions,

Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes

Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes.

ÉRASTE.

Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend;

Et, pour punir le sien par un autre aussi grand,

Je veux mettre en mon cœur une nouvelle flamme.

GROS-RENÉ.

Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme;

A toutes je renonce, et crois, en bonne foi,

Que vous feriez fort bien de faire comme moi,

Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon maître,

Un certain animal difficile à connoître,

Et de qui la nature est fort encline au mal:

Et, comme un animal est toujours animal,

Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie

Dureroit cent mille ans; aussi, sans repartie,

La femme est toujours femme, et jamais ne sera

Que femme, tant qu'entier le monde durera:

D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe

Pour un sable mouvant. Car, goûtez bien, de grâce,

Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts:

Ainsi que la tête est comme le chef du corps,

Et que le corps sans chef est pire qu'une bête;

Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête,

Que tout ne soit pas bien réglé par le compas,

Nous voyons arriver de certains embarras;

La brutale partie alors veut prendre empire

Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire

A dia, l'autre à hurhaut; l'un demande du mou,

L'autre du dur; enfin tout va sans savoir où;

Pour montrer qu'ici-bas, ainsi qu'on l'interprète,

La tête d'une femme est comme la girouette

Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent:

C'est pourquoi le cousin d'Aristote souvent

La compare à la mer; d'où vient qu'on dit qu'au monde

On ne peut rien trouver de si stable que l'onde.

Or, par comparaison (car la comparaison

Nous fait distinctement comprendre une raison,

Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude,

Une comparaison qu'une similitude);

Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît,

Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroit,

Vient à se courroucer, le vent souffle et ravage,

Les flots contre les flots font un remû-ménage

Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonier,

Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier:

Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque,

On voit une tempête en forme de bourrasque,

Qui veut compétiter par de certains... propos,

Et lors un... certain vent, qui, par... de certains flots,

De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable...

Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable.

ÉRASTE.

C'est fort bien raisonner.

GROS-RENÉ.

Assez bien, Dieu merci.

Mais je les vois, monsieur, qui passent par ici.

Tenez-vous ferme au moins!

ÉRASTE.

Ne te mets pas en peine.

GROS-RENÉ.

J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne.

SCÈNE III[211].--LUCILE, ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.

MARINETTE.

Je l'aperçois encor, mais ne vous rendez point.

LUCILE.

Ne me soupçonne pas d'être faible à ce point.

MARINETTE.

Il vient à nous.

ÉRASTE.

Non, non, ne croyez pas, madame,

Que je revienne encor vous parler de ma flamme.

C'en est fait; je me veux guérir, et connois bien

Ce que de votre cœur a possédé le mien.

Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense

M'a trop bien éclairé de[212] votre indifférence,

Et je dois vous montrer que les traits du mépris

Sont sensibles surtout aux généreux esprits.

Je l'avouerai, mes yeux observoient dans les vôtres

Des charmes qu'ils n'ont point trouvé dans tous les autres,

Et le ravissement où j'étois de mes fers

Les auroit préférés à des sceptres offerts.

Oui, mon amour pour vous sans doute étoit extrême,

Je vivois tout en vous; et, je l'avouerai même,

Peut-être qu'après tout j'aurai, quoique outragé,

Assez de peine encore à m'en voir dégagé:

Possible que[213], malgré la cure qu'elle essaye,

Mon âme saignera longtemps de cette plaie,

Et qu'affranchi d'un joug qui faisoit tout mon bien,

Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien.

Mais enfin il n'importe, et, puisque votre haine

Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous ramène,

C'est la dernière ici des importunités

Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.

LUCILE.

Vous pouvez faire aux miens la grâce tout entière,

Monsieur, et m'épargner encor cette dernière.

ÉRASTE.

Eh bien, madame, eh bien, ils seront satisfaits.

Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais,

Puisque vous le voulez. Que je perde la vie

Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie!

LUCILE.

Tant mieux; c'est m'obliger.

ÉRASTE.

Non, non, n'ayez pas peur

Que je fausse parole; eussé-je un foible cœur

Jusques à n'en pouvoir effacer votre image,

Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage

De me voir revenir.

LUCILE.

Ce seroit bien en vain.

ÉRASTE.

Moi-même de cent coups je percerois mon sein,

Si j'avois jamais fait cette bassesse insigne

De vous revoir après ce traitement indigne.

LUCILE.

Soit; n'en parlons donc plus.

ÉRASTE.

Oui, oui, n'en parlons plus;

Et, pour trancher ici tout propos superflus,

Et vous donner, ingrate une preuve certaine

Que je veux sans retour sortir de votre chaîne,

Je ne veux rien garder qui puisse retracer

Ce que de mon esprit il me faut effacer.

Voici votre portrait; il présente à la vue

Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue;

Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands,

Et c'est un imposteur, enfin je vous le rends.

GROS-RENÉ.

Bon!

LUCILE.

Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre,

Voilà le diamant que vous m'aviez fait prendre.

MARINETTE.

Fort bien!

ÉRASTE.

Il est à vous encor, ce bracelet.

LUCILE.

Et cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachet.

ÉRASTE lit.

«Vous m'aimez d'un amour extrême,

«Éraste, et de mon cœur voulez être éclairci;

«Si je n'aime Éraste de même,

«Au moins aimé-je fort qu'Éraste m'aime ainsi.

«LUCILE.»

Vous m'assuriez par là d'agréer mon service;

C'est une fausseté digne de ce suplice.

Il déchire la lettre.

LUCILE lit.

«J'ignore le destin de mon amour ardente,

«Et jusqu'à quand je souffrirai;

«Mais je sais, ô beauté charmante!

«Que toujours je vous aimerai.

«ÉRASTE.»

Voilà qui m'assuroit à jamais de vos feux;

Et la main et la lettre ont menti toutes deux.

Elle déchire la lettre.

GROS-RENÉ.

Poussez!

ÉRASTE.

Elle est de vous. Suffit, même fortune.

MARINETTE, à Lucile.

Ferme!

LUCILE.

J'aurois regret d'en épargner aucune.

GROS-RENÉ, à Éraste.

N'ayez pas le dernier.

MARINETTE, à Lucile.

Tenez bon jusqu'au bout.

LUCILE.

Enfin voilà le reste.

ÉRASTE.

Et, grâce au ciel, c'est tout.

Que sois-je exterminé si je ne tiens parole!

LUCILE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 11 / 22 段