MASCARILLE.

Mon foi, pien choli, fenir pour marchantisse

Ou pien pour temanter à la palais choustice!

La procès il faut rien, il coûter tant t'archant!

La procurair larron, l'afocat pien méchant.

ANDRÈS.

Ce n'est pas pour cela.

MASCARILLE.

Fous tonc mener sti file

Pour fenir pourmener et recarter la file?

ANDRÈS.

A Célie.

Il m'importe. Je suis à vous dans un moment.

Je vais faire venir la vieille promptement,

Contremander aussi notre voiture prête.

MASCARILLE.

Li ne porte pas pien?

ANDRÈS.

Elle a mal à la tête.

MASCARILLE.

Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon.

Entre-fous, entre-fous tans mon petit maisson.

Célie, Andrès et Mascarille entrent dans la maison.

SCÈNE V.--LÉLIE.

Quel que soit le transport d'une âme impatiente,

Ma parole m'engage à rester en attente,

A laisser faire un autre, et voir, sans rien oser,

Comme de mes destins le ciel veut disposer.

SCÈNE VI.--ANDRÈS, LÉLIE.

LÉLIE, à Andrès qui sort de la maison.

Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure?

ANDRÈS.

C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure.

LÉLIE.

A mon père pourtant la maison appartient,

Et mon valet, la nuit, pour la garder s'y tient.

ANDRÈS.

Je ne sais; l'écriteau marque au moins qu'on la loue;

Lisez.

LÉLIE.

Certes, ceci me surprend, je l'avoue.

Qui diantre l'auroit mis? et par quel intérêt?...

Ah! ma foi, je devine à peu près ce que c'est!

Cela ne peut venir que de ce que j'augure.

ANDRÈS.

Peut-on vous demander quelle est cette aventure?

LÉLIE.

Je voudrois à tout autre en faire un grand secret,

Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret.

Sans doute l'écriteau que vous voyez paroître,

Comme je conjecture, au moins, ne sauroit être

Que quelque invention du valet que je di,

Que quelque nœud subtil qu'il doit avoir ourdi

Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne

Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne.

Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups.

ANDRÈS.

Vous l'appelez?

LÉLIE.

Célie.

ANDRÈS.

Eh! que ne disiez-vous?

Vous n'aviez qu'à parler, je vous aurois sans doute

Épargné tous les soins que ce projet vous coûte.

LÉLIE.

Quoi! vous la connoissez?

ANDRÈS.

C'est moi qui maintenant

Viens de la racheter.

LÉLIE.

O discours surprenant!

ANDRÈS.

Sa santé de partir ne nous pouvant permettre,

Au logis que voilà je venois de la mettre;

Et je suis très-ravi, dans cette occasion,

Que vous m'ayez instruit de votre intention.

LÉLIE.

Quoi! j'obtiendrois de vous le bonheur que j'espère?

Vous pourriez?...

ANDRÈS, allant frapper à la porte.

Tout à l'heure on va vous satisfaire.

LÉLIE.

Que pourrai-je vous dire? Et quel remercîment?...

ANDRÈS.

Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.

SCÈNE VII.--LÉLIE, ANDRÈS, MASCARILLE.

MASCARILLE, à part.

Eh bien, ne voilà pas mon enragé de maître!

Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre[144].

LÉLIE.

Sous ce grotesque habit qui l'auroit reconnu?

Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.

MASCARILLE.

Moi souis ein chant t'honneur, moi non point Maquerille;

Chai point fendre chamais le fame ni le fille.

LÉLIE.

Le plaisant baragouin! il est bon, sur ma foi!

MASCARILLE.

Allez fous pourmener, sans toi rire te moi.

LÉLIE.

Va, va, lève le masque, et reconnois ton maître.

MASCARILLE.

Partié! tiable, mon foi chamais toi chei connoître.

LÉLIE.

Tout est accommodé, ne te déguise point.

MASCARILLE.

Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing.

LÉLIE.

Ton jargon allemand est superflu, te dis-je;

Car nous sommes d'accord, et sa bonté m'oblige.

J'ai tout ce que mes vœux lui pouvoient demander,

Et tu n'as pas sujet de rien appréhender.

MASCARILLE.

Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême,

Je me dessuisse[145] donc et redeviens moi-même.

ANDRÈS.

Ce valet vous servoit avec beaucoup de feu.

Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu.

SCÈNE VIII.--LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Eh bien, que diras-tu?

MASCARILLE.

Que j'ai l'âme ravie

De voir d'un beau succès notre peine suivie.

LÉLIE.

Tu feignois à[146] sortir de ton déguisement,

Et ne pouvois me croire en cet événement.

MASCARILLE.

Comme je vous connois, j'étois dans l'épouvante,

Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.

LÉLIE.

Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup.

Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup,

Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.

MASCARILLE.

Soit; vous aurez été bien plus heureux que sage.

SCÈNE IX.--CÉLIE, ANDRÈS, LÉLIE, MASCARILLE.

ANDRÈS.

N'est-ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé?

LÉLIE.

Ah! quel bonheur au mien pourroit être égalé?

ANDRÈS.

Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable.

Si je ne l'avouois je serois condamnable:

Mais enfin ce bienfait auroit trop de rigueur,

S'il falloit le payer aux dépens de mon cœur.

Jugez, dans le transport où sa beauté me jette

Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette;

Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas:

Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pas.

SCÈNE X.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE, après avoir chanté.

Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie;

Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie;

Hem! vous m'entendez bien.

LÉLIE.

C'est trop; je ne veux plus

Te demander pour moi de secours superflus.

Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable,

Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable!

Va, cesse tes efforts pour un malencontreux,

Qui ne sauroit souffrir que l'on le rende heureux.

Après tant de malheurs, après mon imprudence,

Le trépas me doit seul prêter son assistance.

SCÈNE XI.--MASCARILLE.

Voilà le vrai moyen d'achever son destin;

Il ne lui manque plus que de mourir enfin,

Pour le couronnement de toutes ses sottises.

Mais en vain son dépit pour ses fautes commises

Lui fait licencier mes soins et mon appui,

Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui,

Et dessus son lutin obtenir la victoire.

Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire;

Et les difficultés dont on est combattu

Sont les dames d'atours qui parent la vertu.

SCÈNE XII.--CÉLIE, MASCARILLE.

CÉLIE, à Mascarille, qui lui a parlé bas.

Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose,

De ce retardement j'attends fort peu de chose.

Ce qu'on voit de succès peut bien persuader

Qu'ils ne sont pas encor fort près de s'accorder[147]:

Et je t'ai déjà dit qu'un cœur comme le nôtre

Ne voudroit pas pour l'un faire injustice à l'autre,

Et que très-fortement, par de différens nœuds,

Je me trouve attachée au parti de tous deux.

Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance,

Andrès pour son partage a la reconnoissance,

Qui ne souffrira point que mes pensers secrets

Consultent jamais rien contre ses intérêts.

Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme,

Si le don de mon cœur ne couronne sa flamme,

Au moins dois-je ce prix à ce qu'il fait pour moi

De n'en choisir point d'autre au mépris de sa foi,

Et de faire à mes vœux autant de violence

Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence.

Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir,

Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.

MASCARILLE.

Ce sont, à dire vrai, de très-fâcheux obstacles,

Et je ne sais point l'art de faire des miracles;

Mais je vais employer mes efforts plus puissans[148],

Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens

Pour tâcher de trouver un biais salutaire,

Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire.

SCÈNE XIII.--HIPPOLYTE, CÉLIE.

HIPPOLYTE.

Depuis votre séjour, les dames de ces lieux

Se plaignent justement des larcins de vos yeux,

Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles

Et de tous leurs amans faites des infidèles:

Il n'est guère de cœurs qui puissent échapper

Aux traits dont à l'abord vous savez les frapper;

Et mille libertés, à vos chaînes offertes,

Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes.

Quant à moi, toutefois je ne me plaindrois pas

Du pouvoir absolu de vos rares appas,

Si, lorsque mes amans sont devenus les vôtres,

Un seul m'eût consolé de la perte des autres;

Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous,

C'est un dur procédé dont je me plains à vous.

CÉLIE.

Voilà d'un air galant faire une raillerie;

Mais épargnez un peu celle qui vous en prie.

Vos yeux, vos propres yeux, se connoissent trop bien[149],

Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien,

Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes,

Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.

HIPPOLYTE.

Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé

Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé;

Et, sans parler du reste, on sait bien que Célie

A causé des désirs à Léandre et Lélie.

CÉLIE.

Je crois qu'étant tombé dans cet aveuglement,

Vous vous consoleriez de leur perte aisément,

Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable

Qui d'un si mauvais choix se trouveroit capable.

HIPPOLYTE.

Au contraire, j'agis d'un air tout différent,

Et trouve en vos beautés un mérite si grand;

J'y vois tant de raisons capables de défendre

L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre,

Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux

Dont envers moi Léandre a parjuré ses vœux,

Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère,

Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père.

SCÈNE XIV.--CÉLIE, HIPPOLYTE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Grande, grande nouvelle, et succès surprenant,

Que ma bouche vous vient annoncer maintenant!

CÉLIE.

Qu'est-ce donc?

MASCARILLE.

Écoutez; voici sans flatterie...

CÉLIE.

Quoi?

MASCARILLE.

La fin d'une vraie et pure comédie.

La vieille Égyptienne à l'heure même...

CÉLIE.

Eh bien?

MASCARILLE.

Passait dedans la place, et ne songeoit à rien,

Alors qu'une autre vieille assez défigurée,

L'ayant de près au nez longtemps considérée

Par un bruit enroué de mots injurieux

A donné le signal d'un combat furieux,

Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches,

Ne faisoit voir en l'air que quatre griffes sèches,

Dont ces deux combattans s'efforçoient d'arracher

Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair.

On n'entend que ces mots: chienne, louve, bagasse[150].

D'abord leurs scoffions[151] ont volé par la place,

Et, laissant voir à nu deux têtes sans cheveux,

Ont rendu le combat risiblement affreux.

Andrès et Truffaldin, à l'éclat du murmure,

Ainsi que force monde, accourus d'aventure,

Ont à les décharpir[152] eu de la peine assez,

Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés.

Cependant que chacune, après cette tempête,

Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête,

Et que l'on veut savoir qui causoit cette humeur,

Celle qui la première avoit fait la rumeur,

Malgré la passion dont elle étoit émue,

Ayant sur Truffaldin tenu longtemps la vue:

C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux,

Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux,

A-t-elle dit tout haut; ô rencontre opportune!

Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune

Me fait vous reconnoître, et dans le même instant

Que pour votre intérêt je me tourmentois tant.

Lorsque Naples vous vit quitter votre famille,

J'avois, vous le savez, en mes mains votre fille,

Dont j'élevois l'enfance, et qui, par mille traits,

Faisoit voir, dès quatre ans, sa grâce et ses attraits.

Celle que vous voyez, cette infâme sorcière,

Dedans notre maison se rendant familière,

Me vola ce trésor. Hélas! de ce malheur

Votre femme, je crois, conçut tant de douleur,

Que cela servit fort pour avancer sa vie:

Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie

Me faisant redouter un reproche fâcheux,

Je vous fis annoncer la mort de toutes deux.

Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue

Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue.

Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix,

Pendant tout ce récit, répétoit plusieurs fois,

Andrès, ayant changé quelque temps de visage,

A Truffaldin surpris a tenu ce langage:

Quoi donc! le ciel me fait trouver heureusement

Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement,

Et que j'avois pu voir, sans pourtant reconnoître

La source de mon sang et l'auteur de mon être!

Oui, mon père, je suis Horace votre fils.

D'Albert, qui me gardoit, les jours étant finis,

Me sentant naître au cœur d'autres inquiétudes

Je sortis de Bologne, et, quittant mes études,

Portai durant six ans mes pas en divers lieux,

Selon que me poussoit un désir curieux:

Pourtant, après ce temps, une secrète envie

Me pressa de revoir les miens et ma patrie,

Mais dans Naples, hélas! je ne vous trouvai plus,

Et n'y sus votre sort que par des bruits confus.

Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines,

Venise pour un temps borna mes courses vaines;

Et j'ai vécu depuis, sans que de ma maison

J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom.

Je vous laisse à juger si, pendant ces affaires,

Truffaldin ressentoit des transports ordinaires.

Enfin, pour retrancher ce que plus à loisir

Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir

Par la confession de votre Égyptienne,

Truffaldin maintenant vous reconnoît pour sienne;

Andrès est votre frère; et, comme de sa sœur

Il ne peut plus songer à se voir possesseur,

Une obligation qu'il prétend reconnoître

A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître,

Dont le père, témoin de tout l'événement,

Donne à cet hyménée un plein consentement,

Et, pour mettre une joie entière en sa famille,

Pour le nouvel Horace a proposé sa fille.

Voyez que d'incidens à la fois enfantés?

CÉLIE.

Je demeure immobile à tant de nouveautés.

MASCARILLE.

Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes,

Qui du combat encor remettent leurs personnes.

Léandre est de la troupe, et votre père aussi,

Moi je vais avertir mon maître de ceci,

Et que, lorsque à ses vœux on croit le plus d'obstacle,

Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.

Mascarille sort.

HIPPOLYTE.

Un tel ravissement rend mes esprits confus,

Que[153] pour mon propre sort je n'en aurois pas plus.

Mais les voici venir.

SCÈNE XV.--TRUFFALDIN, ANSELME, PANDOLFE, CÉLIE, HIPPOLYTE, LÉANDRE,

ANDRÈS.

TRUFFALDIN.

Ah! ma fille!

CÉLIE.

Ah! mon père!

TRUFFALDIN.

Sais-tu déjà comment le ciel nous est prospère?

CÉLIE.

Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux.

HIPPOLYTE, à Léandre.

En vain vous parleriez pour excuser vos feux,

Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.

LÉANDRE.

Un généreux pardon est ce que je désire:

Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain

Mon père fait bien moins que mon propre dessein.

ANDRÈS, à Célie.

Qui l'auroit jamais cru que cette ardeur si pure

Pût être condamnée un jour par la nature!

Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir,

Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.

CÉLIE.

Pour moi, je me blâmois, et croyois faire faute,

Quand je n'avois pour vous qu'une estime très-haute.

Je ne pouvois savoir quel obstacle puissant

M'arrêtoit sur un pas si doux et si glissant,

Et détournoit mon cœur de l'aveu d'une flamme

Que mes sens s'efforçoient d'introduire en mon âme[154].

TRUFFALDIN, à Célie.

Mais, en te recouvrant, que diras-tu de moi,

Si je songe aussitôt à me priver de toi,

Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée?

CÉLIE.

Que de vous maintenant dépend ma destinée.

SCÈNE XVI.--TRUFFALDIN, ANSELME, PANDOLFE, CÉLIE, HIPPOLYTE, LÉLIE,

LÉANDRE, ANDRÈS, MASCARILLE.

MASCARILLE, à Lélie.

Voyons si votre diable aura bien le pouvoir

De détruire à ce coup un si solide espoir;

Et si, contre l'excès du bien qui nous arrive,

Vous armerez encor votre imaginative.

Par un coup imprévu des destins les plus doux,

Vos vœux sont couronnés, et Célie est à vous.

LÉLIE.

Croirai-je que du ciel la puissance absolue...

TRUFFALDIN.

Oui, mon gendre, il est vrai.

PANDOLFE.

La chose est résolue.

ANDRÈS, à Lélie.

Je m'acquitte par là de ce que je vous dois.

LÉLIE, à Mascarille.

Il faut que je t'embrasse et mille et mille fois,

Dans cette joie...

MASCARILLE.

Aï! aï! doucement, je vous prie.

Il m'a presque étouffé. Je crains fort pour Célie,

Si vous la caressez avec tant de transport:

De vos embrassemens on se passeroit fort.

TRUFFALDIN, à Lélie.

Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie;

Mais, puisqu'un même jour nous met tous dans la joie,

Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé,

Et que son père aussi nous soit vite amené.

MASCARILLE.

Vous voilà tous pourvus. N'est-il point quelque fille

Qui pût accommoder le pauvre Mascarille?

A voir chacun se joindre à sa chacune ici,

J'ai des démangeaisons de mariage aussi.

ANSELME.

J'ai ton fait.

MASCARILLE.

Allons donc; et que les cieux prospères

Nous donnent des enfans dont nous soyons les pères!

[141] Un écriteau, suspendu à une des maisons de la place, doit annoncer

une maison meublée.

[142] Imitation malheureuse de la nouvelle de Cervantès intitulée _la

Bohémienne_, et dont Molière a fait son dénoûment en le gâtant.

[143] Pour: n'ont de but que. Archaïsme populaire.

[144] Archaïsme populaire remontant aux Romains: fatalité qu'on ne peut

écarter. Altération du mot _bissexte_, de _bis sextus_, l'année

bissextile ayant toujours été regardée comme vouée aux plus grands

malheurs. De là _faire un bissêtre_, faire un malheur.

[145] Mot composé comme Molière en fait beaucoup: désosier, tartuffier.

[146] Pour: éluder, avoir peine à. Archaïsme perdu aujourd'hui.

[147] Amphigouri. Probablement l'auteur veut dire: Ce qui se passe n'est

pas de nature à faire croire que Lélie et Andrès soient prêts à

s'accorder.

[148] Pour: les plus puissants. Licence archaïque.

[149] Se connaissent trop bien? O Molière!

[150] Mot provençal et napolitain. Le plus célèbre poëme qui existe en

patois napolitain est la _Vaiasseïde_.

[151] _Escoffions_, nom ancien d'une coiffe de femme. On disait

également _escoffions_ ou _scoffions_. On dit encore, dans le patois

languedocien, _coïfa_, pour désigner les coiffures des femmes du peuple.

[152] Pour: forcer deux personnes qui s'écharpent de se lâcher.

Archaïsme populaire.

[153] Pour: si bien que.

[154] Galimatias. Célie veut exprimer un combat secret qu'elle éprouvait

en présence d'Andrès.

FIN DE L'ÉTOURDI.

LE DÉPIT AMOUREUX

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A MONTPELLIER AU MOIS DE DÉCEMBRE 1654

ET A PARIS SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON AU MOIS DE DÉCEMBRE 1658.

«N'est-il point, disait Molière (parlant sous le masque à la fin de son

brillant rôle de Mascarille),

...... N'est-il point quelque fille

Qui pût accommoder le pauvre Mascarille?»

C'était aux habitants de Lyon qu'il se plaignait ainsi; et ce fut après

le succès éclatant de l'_Étourdi_ que commença la vie amoureuse de

Molière, vie si sérieuse et si folle, si vive et si désespérée. Tendre

et passionné comme Shakspeare, sensuel et méditatif comme lui; placé au

milieu de femmes de théâtre belles ou coquettes, souvent l'un et

l'autre; indépendant, grâce aux licences de son odyssée comique, des

entraves que la convenance sociale impose; il éprouva et reproduisit sur

la scène, tant que dura sa vie d'artiste, les douleurs, les caprices et

les ivresses de sa passion favorite.

Cette empreinte nouvelle s'annonce dans le _Dépit amoureux_, dont elle

constitue la valeur. Le décousu de scènes mal enchaînées, le calque

maladroit de l'une des plus faibles intrigues du théâtre italien

(l'_Interesse_ de Nicolo Secchi), l'impropriété du langage, la folle

complication des narrations romanesques et la mauvaise entente du

théâtre, s'y joignent à l'emploi des vieux ressorts espagnols, remis en

œuvre par les Italiens; on y trouve encore ces frères qui deviennent

des sœurs, ces sœurs qui se changent en frères;--enfants perdus et

retrouvés,--toute la défroque de Rotrou, Garnier et Hardy. Sous cette

mosaïque d'emprunt, l'ardente et immortelle peinture de deux jeunes

cœurs épris l'un de l'autre trahit le génie de Molière et le fond d'une

âme involontairement attendrie. D'autres signes indicateurs annoncent le

développement de son génie; tels sont le bon sens populaire de

Gros-René, espèce de Sancho en livrée; quelques vives parodies de

l'emphase et du raffinement espagnol; enfin les deux personnages du

traducteur pédant et du spadassin méridional, l'un Métaphraste, emprunté

sans cérémonie à un prédécesseur peu connu[155]; l'autre, ce charmant la

Rapière, matamore du Midi, le poing sur la hanche, l'épée toujours au

vent et dont les spectateurs languedociens durent reconnaître les

originaux. On sait avec quelle peine le prince de Conti venait d'obtenir

de la noblesse languedocienne la promesse signée d'observer les édits

contre les duels.

[155] La Tessonnerie.

_La Rapière_, costumé en bretteur de Callot; _Métaphraste_, en rabat et

en longue robe de docteur; _Mascarille_, en valet sicilien, c'est-à-dire

le demi-masque sur la face, le feutre sur l'oreille et la plume sur le

feutre;--la jeune fille _Ascagne_, vêtue en brillant cavalier de Louis

XIII, jouèrent cette œuvre aimable et incomplète devant les États

présidés par le prince de Conti; on ne sait si ce fut à Montpellier en

décembre 1654, ou à Béziers en décembre 1655.

Paris et la cour devaient, en 1658, ratifier le jugement favorable des

spectateurs méridionaux. Lope de Vega dans le _Chien du jardinier_,

Horace dans sa charmante idylle lyrique[156], ont sans doute inspiré

Molière; la complication et l'obscurité romanesque du sujet

appartiennent en propre à l'auteur italien.

[156] _Donec gratus eram tibi._

Il faut à ce jeune esprit cinq années de nouvelles aventures, de

douleurs et d'études, enfin Paris, le centre du mouvement civilisé, pour

qu'il abdique ses prétendus maîtres et prenne conscience de lui-même.

PERSONNAGES ACTEURS

ÉRASTE, amant de Lucile. BÉJART aîné.

ALBERT, père de Lucile et d'Ascagne. MOLIÈRE.

GROS-RENÉ, valet d'Éraste. DUPARC.

VALÈRE, fils de Polidore. BÉJART jeune.

LUCILE, fille d'Albert. Mlle DEBRIE.

MARINETTE, suivante de Lucile. Madel. BÉJART.

POLIDORE, père de Valère.

FROSINE, confidente d'Ascagne.

ASCAGNE, fille d'Albert, déguisée en homme.

MASCARILLE, valet de Valère.

MÉTAPHRASTE[157], pédant. DU CROISY.

LA RAPIÈRE, bretteur. DEBRIE.

La scène est à Paris.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE.

Veux-tu que je te die[158]? une atteinte secrète

Ne laisse point mon âme en une bonne assiette;

Oui, quoi qu'à mon amour tu puisses repartir,

Il craint d'être la dupe, à ne te point mentir;

Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe,

Ou du moins qu'avec moi toi-même on ne te trompe.

GROS-RENÉ.

Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour,

Je dirai (n'en déplaise à monsieur votre amour)

Que c'est injustement blesser ma prud'homie,

Et se connoître mal en physionomie.

Les gens de mon minois ne sont point accusés

D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés.

Cet honneur qu'on nous fait, je ne le démens guères

Et suis homme fort rond de toutes les manières.

Pour que l'on me trompât, cela se pourroit bien,

Le doute est mieux fondé; pourtant je n'en crois rien.

Je ne vois point encore, ou je suis une bête,

Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête[159].

Lucile, à mon avis, vous montre assez d'amour;

Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour;

Et Valère, après tout, qui cause votre crainte,

Semble n'être à présent souffert que par contrainte.

ÉRASTE.

Souvent d'un faux espoir un amant est nourri:

Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri;

Et tout ce que d'ardeur font paroître les femmes

Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes.

Valère enfin, pour être un amant rebuté,

Montre depuis un temps trop de tranquillité;

Et ce qu'à ces faveurs, dont tu crois l'apparence,

Il témoigne de joie ou bien d'indifférence,

M'empoisonne à tous coups leurs plus charmans appas,

Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas,

Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile

Une entière croyance aux propos de Lucile.

Je voudrois, pour trouver un tel destin plus doux,

Y voir entrer un peu de son transport jaloux,

Et, sur ses déplaisirs et son impatience,

Mon âme prendroit lors une pleine assurance.

Toi-même penses-tu qu'on puisse, comme il fait,

Voir chérir un rival d'un esprit satisfait?

Et, si tu n'en crois rien, dis-moi, je t'en conjure,

Si j'ai lieu de rêver dessus cette aventure?

GROS-RENÉ.

Peut-être que son cœur a changé de désirs,

Connoissant qu'il poussoit d'inutiles soupirs.

ÉRASTE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 8 / 22 段