Je ne sais; mais enfin,

Si quelque obscurité se trouve en son destin,

Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces

Qui, pour tirer[91] les cœurs, ont d'incroyables forces.

MASCARILLE.

Sa vertu, dites-vous?

LÉANDRE.

Quoi? que murmures-tu?

Achève, explique-toi sur ce mot de vertu.

MASCARILLE.

Monsieur, votre visage en un moment s'altère,

Et je ferai bien mieux peut-être de me taire.

LÉANDRE.

Non, non, parle.

MASCARILLE.

Eh bien donc, très-charitablement

Je veux vous retirer de votre aveuglement.

Cette fille...

LÉANDRE

Poursuis.

MASCARILLE.

N'est rien moins qu'inhumaine.

Dans le particulier elle oblige sans peine,

Et son cœur, croyez-moi, n'est point roche, après tout,

A quiconque la sait prendre par le bon bout;

Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude:

Mais je puis en parler avecque certitude.

Vous savez que je suis quelque peu d'un métier

A me devoir connoître en un pareil gibier.

LÉANDRE.

Célie...

MASCARILLE.

Oui, sa pudeur n'est que franche grimace,

Qu'une ombre de vertu qui garde mal sa place,

Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir,

Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir.

LÉANDRE.

Las! que dis-tu? Croirai-je un discours de la sorte?

MASCARILLE.

Monsieur, les volontés sont libres: que m'importe?

Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,

Prenez cette matoise, et lui donnez la main;

Toute la ville en corps reconnoîtra ce zèle,

Et vous épouserez le bien public en elle.

LÉANDRE.

Quelle surprise étrange!

MASCARILLE, à part.

Il a pris l'hameçon.

Courage! s'il s'y peut enferrer tout de bon,

Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine.

LÉANDRE.

Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine.

MASCARILLE.

Quoi! vous pourriez...

LÉANDRE.

Va-t'en jusqu'à la poste, et voi

Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.

Seul, après avoir rêvé.

Qui ne s'y fût trompé? Jamais l'air d'un visage,

Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.

SCÈNE III.--LÉLIE, LÉANDRE.

LÉLIE.

Du chagrin qui vous tient quel peut être l'objet?

LÉANDRE.

Moi?

LÉLIE.

Vous-même.

LÉANDRE.

Pourtant je n'en ai point sujet.

LÉLIE.

Je vois bien ce que c'est, Célie en est la cause.

LÉANDRE.

Mon esprit ne court pas après si peu de chose.

LÉLIE.

Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins.

Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vains.

LÉANDRE.

Si j'étois assez sot pour chérir ses caresses,

Je me moquerois bien de toutes vos finesses.

LÉLIE.

Quelles finesses donc?

LÉANDRE.

Mon Dieu! nous savons tout.

LÉLIE.

Quoi?

LÉANDRE.

Votre procédé de l'un à l'autre bout.

LÉLIE.

C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.

LÉANDRE.

Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre;

Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien

Où je serois fâché de vous disputer rien.

J'aime fort la beauté qui n'est point profanée,

Et ne veux point brûler pour une abandonnée.

LÉLIE.

Tout beau, tout beau, Léandre!

LÉANDRE.

Ah! que vous êtes bon:

Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupçon;

Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes.

Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes;

Mais en revanche aussi le reste est fort commun.

LÉLIE.

Léandre, arrêtons là ce discours importun.

Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle;

Mais, surtout, retenez cette atteinte mortelle:

Sachez que je m'impute[92] à trop de lâcheté

D'entendre mal parler de ma divinité;

Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance

A souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense.

LÉANDRE.

Ce que j'avance ici me vient de bonne part.

LÉLIE.

Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pendard.

On ne peut imposer de tache à cette fille,

Je connois bien son cœur.

LÉANDRE.

Mais enfin Mascarille

D'un semblable procès est juge compétent:

C'est lui qui la condamne.

LÉLIE.

Oui?

LÉANDRE.

Lui-même.

LÉLIE.

Il prétend

D'une fille d'honneur insolemment médire,

Et que peut-être encor je n'en ferai que rire!

Gage qu'il se dédit.

LÉANDRE.

Et moi gage que non.

LÉLIE.

Parbleu! je le ferois mourir sous le bâton,

S'il m'avoit soutenu des faussetés pareilles.

LÉANDRE.

Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles,

S'il n'étoit pas garant de tout ce qu'il m'a dit.

SCÈNE IV.--LÉLIE, LÉANDRE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Ah! bon, bon, le voilà. Venez çà, chien maudit!

MASCARILLE.

Quoi?

LÉLIE.

Langue de serpent, fertile en impostures,

Vous osez sur Célie attacher vos morsures,

Et lui calomnier[93] la plus rare vertu

Qui puisse faire éclat sous un sort abattu!

MASCARILLE, bas à Lélie.

Doucement, ce discours est de mon industrie[94].

LÉLIE.

Non, non, point de clin d'œil et point de raillerie,

Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit;

Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.

Et sur ce que j'adore oser porter le blâme,

C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme.

Tous ces signes sont vains. Quels discours as-tu faits?

MASCARILLE.

Mon Dieu! point ne cherchons querelle, ou je m'en vais.

LÉLIE.

Tu n'échapperas pas.

MASCARILLE.

Aï!

LÉLIE.

Parle donc, confesse.

MASCARILLE, bas à Lélie.

Laissez-moi, je vous dis que c'est un tour d'adresse.

LÉLIE.

Dépêche, qu'as-tu dit? Vide entre nous ce point.

MASCARILLE, bas à Lélie.

J'ai dit ce que j'ai dit: ne vous emportez point.

LÉLIE, mettant l'épée à la main.

Ah! je vous ferai bien parler d'une autre sorte!

LÉANDRE, l'arrêtant.

Halte un peu, retenez l'ardeur qui vous emporte.

MASCARILLE, à part.

Fut-il jamais au monde un esprit moins sensé?

LÉLIE.

Laissez-moi contenter mon courage offensé.

LÉANDRE.

C'est trop que de vouloir le battre en ma présence.

LÉLIE.

Quoi! châtier mes gens n'est pas en ma puissance[95]?

LÉANDRE.

Comment, vos gens?

MASCARILLE, à part.

Encore! Il va tout découvrir.

LÉLIE.

Quand j'aurois volonté de le battre à mourir,

Eh bien, c'est mon valet.

LÉANDRE.

C'est maintenant le nôtre.

LÉLIE.

Le trait est admirable! Et comment donc le vôtre?

LÉANDRE.

Sans doute...

MASCARILLE, bas à Lélie.

Doucement.

LÉLIE.

Hem! que veux-tu conter?

MASCARILLE, à part.

Ah! le double bourreau, qui me va tout gâter,

Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne!

LÉLIE.

Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne.

Il n'est pas mon valet?

LÉANDRE.

Pour quelque mal commis,

Hors de votre service il n'a pas été mis?

LÉLIE.

Je ne sais ce que c'est.

LÉANDRE.

Et, plein de violence,

Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance?

LÉLIE.

Point du tout. Moi, l'avoir chassé, roué de coups?

Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.

MASCARILLE, à part.

Pousse, pousse, bourreau; tu fais bien tes affaires.

LÉANDRE, à Mascarille.

Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires?

MASCARILLE.

Il ne sait ce qu'il dit; sa mémoire...

LÉANDRE.

Non, non,

Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon.

Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne.

Mais pour l'invention, va, je te le pardonne.

C'est bien assez pour moi qu'il m'a désabusé,

De voir par quels motifs tu m'avois imposé[96],

Et que, m'étant commis à ton zèle hypocrite,

A si bon compte encor je m'en sois trouvé quitte:

Ceci doit s'appeler un _avis au lecteur_,

Adieu, Lélie, adieu, très-humble serviteur.

SCÈNE V.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Courage, mon garçon, tout heur[97] nous accompagne:

Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne,

Faisons _l'Olibrius, l'occiseur d'innocens_[98].

LÉLIE.

Il t'avoit accusé de discours médisans

Contre...

MASCARILLE.

Et vous ne pouviez souffrir mon artifice,

Lui laisser son erreur, qui vous rendoit service,

Et par qui son amour s'en étoit presque allé?

Non, il a l'esprit franc, et point dissimulé.

Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse,

Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse,

Il me la fait manquer avec de faux rapports.

Je veux de son rival alentir[99] les transports,

Mon brave incontinent vient qui le désabuse;

J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse;

Point d'affaire: il poursuit sa pointe jusqu'au bout,

Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout.

Grand et sublime effort d'une imaginative

Qui ne le cède point à personne qui vive!

C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi,

Qu'on en fasse présent au cabinet d'un roi.

LÉLIE.

Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes;

A moins d'être informé des choses que tu tentes,

J'en ferois encor cent de la sorte.

MASCARILLE.

Tant pis.

LÉLIE.

Au moins, pour t'emporter à de justes dépits,

Fais-moi dans tes desseins entrer de[100] quelque chose;

Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,

C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert[101].

MASCARILLE.

Je crois que vous seriez un maître d'arme expert;

Vous savez à merveille, en toutes aventures,

Prendre les contre-temps et rompre les mesures[102].

LÉLIE.

Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser.

Mon rival, en tout cas, ne peut me traverser;

Et, pourvu que tes soins en qui je me repose...

MASCARILLE.

Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose.

Je ne m'apaise pas, non, si facilement;

Je suis trop en colère. Il faut premièrement

Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite

Si je dois de vos feux reprendre la conduite.

LÉLIE.

S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas.

As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras?

MASCARILLE.

De quelle vision sa cervelle est frappée!

Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée[103]

Que l'on trouve toujours plus prompts à dégainer

Qu'à tirer un teston, s'il falloit le donner[104].

LÉLIE.

Que puis-je donc pour toi?

MASCARILLE.

C'est que de votre père

Il faut absolument apaiser la colère.

LÉLIE.

Nous avons fait la paix.

MASCARILLE.

Oui, mais non pas pour nous.

Je l'ai fait, ce matin, mort pour l'amour de vous;

La vision le choque, et de pareilles feintes

Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes,

Qui sur l'état prochain de leur condition,

Leur font faire à regret triste réflexion,

Le bonhomme, tout vieux[105], chérit fort la lumière,

Et ne veut point de jeu dessus cette matière;

Il craint le pronostic; et, contre moi fâché,

On m'a dit qu'en justice il m'avoit recherché.

J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,

De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure,

Que j'aye peine aussi d'en sortir par après[106].

Contre moi dès longtemps l'on a force décrets

Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,

Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie.

Allez donc le fléchir.

LÉLIE.

Oui, nous le fléchirons;

Mais aussi tu promets...

MASCARILLE.

Ah! mon Dieu! nous verrons.

Lélie sort.

Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues.

Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues,

Et de nous tourmenter de même qu'un lutin.

Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,

Et Célie arrêtée avecque l'artifice...

SCÈNE VI[107].--ERGASTE, MASCARILLE.

ERGASTE.

Je te cherchois partout pour te rendre un service,

Pour te donner avis d'un secret important.

MASCARILLE.

Quoi donc?

ERGASTE.

N'avons-nous point ici quelque écoutant?

MASCARILLE.

Non.

ERGASTE.

Nous sommes amis autant qu'on le peut être.

Je sais bien tes desseins et l'amour de ton maître;

Songez à vous tantôt. Léandre fait parti[108]

Pour enlever Célie; et j'en suis averti

Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade

D'entrer chez Truffaldin par une mascarade,

Ayant su qu'en ce temps, assez souvent, le soir,

Des femmes du quartier en masque l'alloient voir.

MASCARILLE.

Oui? Suffit; il n'est pas au comble de sa joie;

Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie;

Et contre cet assaut je sais un coup fourré

Par qui je veux qu'il soit de lui-même enferré.

Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue.

Adieu, nous boirons pinte à la première vue.

SCÈNE VII.--MASCARILLE.

Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux

Pourroit avoir en soi ce projet amoureux[109],

Et, par une surprise adroite et non commune,

Sans courir le danger, en tenter la fortune.

Si je vais me masquer pour devancer ses pas,

Léandre assurément ne nous bravera pas,

Et là, premier[110] que lui, si nous faisons la prise,

Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise;

Puisque, par son dessein déjà presque éventé,

Le soupçon tombera toujours de son côté,

Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites,

De ce coup hasardeux ne craindrons point de suites.

C'est ne se point commettre à faire de l'éclat,

Et tirer les marrons[111] de la patte du chat.

Allons donc nous masquer avec quelques bons frères:

Pour prévenir nos gens, il ne faut tarder guères.

Je sais où gît le lièvre, et me puis, sans travail,

Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.

Croyez que je mets bien mon adresse en usage:

Si j'ai reçu du ciel les fourbes en partage,

Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés

Qui cachent les talens que Dieu leur a donnés.

SCÈNE VIII.--LÉLIE, ERGASTE.

LÉLIE.

Il prétend l'enlever avec sa mascarade?

ERGASTE.

Il n'est rien plus certain. Quelqu'un de sa brigade

M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter,

A Mascarille lors j'ai couru tout conter,

Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie

Par une invention dessus le champ bâtie;

Et, comme je vous ai rencontré par hasard,

J'ai cru que je devois de tout vous faire part.

LÉLIE.

Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle:

Va, je reconnoîtrai ce service fidèle.

SCÈNE IX.--LÉLIE.

Mon drôle assurément leur jouera quelque trait;

Mais je veux de ma part seconder son projet.

Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche

Je ne me sois non plus remué qu'une souche.

Voici l'heure, ils seront surpris à mon aspect.

Foin! Que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect[112]!

Mais vienne qui voudra contre notre personne,

J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.

Holà! quelqu'un, un mot.

SCÈNE X.--TRUFFALDIN, à sa fenêtre, LÉLIE.

TRUFFALDIN.

Qu'est-ce? qui me vient voir?

LÉLIE.

Fermez soigneusement votre porte ce soir.

TRUFFALDIN.

Pourquoi?

LÉLIE.

Certaines gens font une mascarade

Pour vous venir donner une fâcheuse aubade;

Ils veulent enlever votre Célie.

TRUFFALDIN.

O dieux!

LÉLIE.

Et sans doute bientôt ils viennent en ces lieux.

Demeurez; vous pourrez voir tout de la fenêtre.

Eh bien, qu'avois-je dit? Les voyez-vous paroître?

Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront.

Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt[113].

SCÈNE XI.--LÉLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE et sa suite, masqués.

TRUFFALDIN.

Oh! les plaisants robins[114], qui pensent me surprendre!

LÉLIE.

Masques, où courez-vous? le pourroit-on apprendre?

Truffaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon[115].

A Mascarille, déguisé en femme.

Bon Dieu, qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon!

Eh quoi! vous murmurez? Mais, sans vous faire outrage,

Peut-on lever le masque, et voir votre visage?

TRUFFALDIN.

Allez, fourbes méchants, retirez-vous d'ici,

Canaille; et vous, seigneur, bonsoir et grand merci.

SCÈNE XII.--LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE, après avoir démasqué Mascarille.

Mascarille, est-ce toi?

MASCARILLE.

Nenni-da, c'est quelque autre.

LÉLIE.

Hélas! quelle surprise! et quel sort est le nôtre!

L'aurois-je deviné, n'étant point averti

Des secrètes raisons qui t'avoient travesti?

Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque

Été, sans y penser, te faire cette frasque!

Il me prendroit envie, en ce juste courroux,

De me battre moi-même, et me donner cent coups.

MASCARILLE.

Adieu, sublime esprit, rare imaginative.

LÉLIE.

Las! si de ton secours ta colère me prive,

A quel saint me vouerai-je?

MASCARILLE.

Au grand diable d'enfer!

LÉLIE.

Ah! si ton cœur pour moi n'est de bronze ou de fer,

Qu'encore un coup du moins mon imprudence ait grâce!

S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse,

Vois-moi...

MASCARILLE.

Tarare! allons, camarade, allons:

J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.

SCÈNE XIII.--LÉANDRE et sa suite, masqués, TRUFFALDIN, à sa fenêtre.

LÉANDRE.

Sans bruit; ne faisons rien que de la bonne sorte.

TRUFFALDIN.

Quoi! masques toute nuit[116] assiégeront ma porte!

Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir;

Tout cerveau qui le fait est certes de loisir[117].

Il est un peu trop tard pour enlever Célie;

Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie;

La belle est dans le lit, et ne peut vous parler;

J'en suis fâché pour vous. Mais, pour vous régaler[118]

Du souci qui pour elle ici vous inquiète,

Elle vous fait présent de cette cassolette[119].

LÉANDRE.

Fi! cela sent mauvais, et je suis tout gâté.

Nous sommes découverts, tirons de ce côté.

[85] Parodie des monologues métaphysiques de Corneille, empruntés à

l'Espagne, et spécialement à Calderon:

O colère! ô pitié? sourdes à mes désirs,

Vous négligez mon crime...

(_Horace_, acte IV, scène VII.)

[86] Divertir, du latin _divertere_, détourner.

[87] Lors, pour: alors. Archaïsme.

[88] Pour: du temps. Ellipse archaïque.

[89] Phrase maladroite et embarrassée, qui signifie: au moyen duquel on

a voulu nous détourner d'acheter Célie.

[90] Imprimé, pour: impressionné. La Bruyère, cinquante ans plus tard,

dans son discours de réception à l'Académie, parlait «des choses dont

nous sommes le plus fortement imprimés.»

[91] Pour: attirer, dans le sens italien: _la calamita tira il ferro_,

l'aimant attire le fer.

[92] Pour: je me répute trop lâche d'entendre. Comme le verbe a deux

datifs, «imputer à soi à trop de lâcheté,» la faute de français est

évidente.

[93] Lui, amené par la nécessité du vers, est aussi une faute de

français et une cheville. On ne dit pas: «calomnier à elle la plus rare

vertu.»

[94] Pour: inventé par mon adresse.

[95] Les mœurs du temps comportaient ce détail de la vie domestique.

[96] Pour: en imposer. Archaïsme. La règle suivie aujourd'hui à cet

égard n'était pas encore fixée.

[97] Pour: bonheur. Voyez plus haut.

[98] Expression proverbiale pour: faire le fanfaron. Elle se rapporte,

dit-on, au rôle ridicule prêté par les anciens mystères au personnage

d'Olibrius, gouverneur des Gaules. Occiseur, du latin _occidere_.

Archaïsme.

[99] N'est pas synonyme de: ralentir. On ralentit le pas d'un cheval qui

va trop vite: on alentit un pas trop lent que l'on veut modérer

davantage encore. Ces finesses et ces libertés de langage ont disparu

depuis le seizième siècle.

[100] Au lieu de: entrer pour. Idiotisme familier.

[101] Pour: mis hors de mes gardes. Proverbe populaire qui fait allusion

à une coutume germanique devenue française. Chacun, le premier jour de

mai, devait se parer d'une branche verte, et quiconque était _pris sans

vert_ payait l'amende. C'est ce que les Anglais appellent _to go a

maying_.

[102] Terme d'escrime: forcer son adversaire à changer son attaque.

[103] Pour: compagnon de duel. Trait de mœurs du temps de Louis XIII.

C'était la mode de prêter son épée et de donner son sang à gens que l'on

n'estimait ni n'aimait.

[104] Petite monnaie fabriquée en 1513, portant pour effigie la tête de

Louis XII, et valant dix sous tournois. Elle ne fut démonétisée que sous

Henri III.

[105] Ellipse archaïque pour: tout vieux qu'il soit.

[106] Archaïsme populaire qui signifie: dans le temps qui suivra, et qui

n'a pas pour équivalent exact le mot _après_, indiquant la succession

des faits.

[107] Toute la fin de cet acte appartient à l'Étourdi italien de

Barbieri, l'_Innavertito_.

[108] Pour: réunit une troupe. Archaïsme, du mot espagnol _partido_.

[109] Phrase embrouillée, qui signifie: il faut prendre avantage des

projets amoureux de Léandre.

[110] Premier, pris adverbialement. Les mots, à cette époque, avaient

une souplesse et une flexibilité qu'ils ont perdues.

[111] Proverbe populaire. Voyez la fable de La Fontaine, _Bertrand et

Raton_.

[112] Probablement un bâton; ce qui ne se comprend guère, puisqu'il a

une épée et deux pistolets.

[113] Métaphore populaire: la corde de l'arc.

[114] Pour: robin-mouton. Expression populaire pour: idiot vêtu d'une

robe de laine.

[115] Pour: momerie, farce de carnaval. Archaïsme dont l'étymologie est

Momus, dieu de la folie, et qui indiquait une troupe de masque

s'introduisant dans les maisons pour y danser.

[116] Ellipse archaïque, pour: toute la nuit.

[117] Pour: en a le loisir, la permission.

[118] Au lieu de: tourner en joie le souci qui vous inquiète, du mot

italien _far gala_, réjouir.

[119] On devine quel présent plus que populaire Truffaldin, aux grands

éclats de rire de la foule, faisait aux ravisseurs de Célie.

ACTE IV

SCÈNE I[120].--LÉLIE, déguisé en Arménien, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte.

LÉLIE.

Tu ranimes par là mon espérance morte.

MASCARILLE.

Toujours de ma colère on me voit revenir,

J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.

LÉLIE.

Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance,

Que tu seras content de ma reconnoissance,

Et que, quand je n'aurois plus qu'un seul morceau de pain...

MASCARILLE.

Baste! songez à vous dans ce nouveau dessein.

Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise,

Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise;

Votre rôle en ce jeu par cœur doit être su.

LÉLIE.

Mais comment Truffaldin chez lui t'a-t-il reçu?

MASCARILLE.

D'un zèle simulé j'ai bridé[121] le bon sire;

Avec empressement je suis venu lui dire,

S'il ne songeoit à lui, que l'on le surprendroit;

Que l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit,

Celle dont il a vu qu'une lettre en avance

Avoit si faussement divulgué la naissance;

Qu'on avoit bien voulu m'y mêler quelque peu;

Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu,

Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde,

Je venois l'avertir de se donner de garde.

De là, moralisant, j'ai fait de grands discours

Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours;

Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme,

Je voulois travailler au salut de mon âme,

A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement

Près de quelque honnête homme être paisiblement;

Que, s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie

Que de passer chez lui le reste de ma vie;

Et que même à tel point il m'avoit su ravir,

Que, sans lui demander gages pour le servir,

Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines,

Quelque bien de mon père, et le fruit de mes peines

Dont, avenant que Dieu de ce monde m'ôtât,

J'entendois tout de bon que lui seul héritât.

C'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse.

Et comme, pour résoudre[122] avec votre maîtresse

Des biais qu'on doit prendre à terminer vos vœux,

Je voulois en secret vous aboucher tous deux,

Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle

De pouvoir hautement vous loger avec elle,

Venant m'entretenir d'un fils privé du jour,

Dont cette nuit en songe il a vu le retour.

A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite,

Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite.

LÉLIE.

C'est assez, je sais tout: tu me l'as dit deux fois.

MASCARILLE.

Oui, oui; mais, quand j'aurois passé jusques à trois,

Peut-être encor qu'avec toute sa suffisance

Votre esprit manquera dans quelque circonstance.

LÉLIE.

Mais à tant différer je me fais de l'effort.

MASCARILLE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 1 · 第 6 / 22 段