Un feu follet traversa le ciel en ce moment, et disparut presque
aussitôt. Mes yeux, que la clarté du météore avait détournés un instant,
se reportèrent sur le balcon, et n'y virent plus que la petite
pantoufle. Ma voisine, dans sa retraite précipitée, avait oublié de la
reprendre. Je contemplai long-tems ce joli moule d'un pied digne du
ciseau de Praxitèle, avec une émotion dont je n'oserais avouer toute la
force; mais, ce qui pourra paraître bien singulier, et ce dont je ne
saurais me rendre raison à moi-même, c'est qu'un charme insurmontable
m'empêchait d'en détourner mes regards, malgré tous les efforts que je
faisais pour les porter sur d'autres objets.
On raconte que, lorsqu'un serpent regarde un rossignol, le malheureux
oiseau, victime d'un charme irrésistible, est forcé de s'approcher du
reptile vorace. Ses ailes rapides ne lui servent plus qu'à le conduire à
sa perte, et chaque effort qu'il fait pour s'éloigner le rapproche de
l'ennemi qui le poursuit de son regard inévitable.
Tel était sur moi l'effet de cette pantoufle, sans que cependant je
puisse dire avec certitude qui, de la pantoufle ou de moi, était le
serpent, puisque, selon les lois de la physique, l'attraction devait
être réciproque. Il est certain que cette influence funeste n'était
point un jeu de mon imagination. J'étais si réellement et si fortement
attiré, que je fus deux fois au moment de lâcher la main, et de me
laisser tomber. Cependant, comme le balcon sur lequel je voulais aller
n'était pas exactement sous ma fenêtre, mais un peu de côté, je vis fort
bien que, la force de gravitation inventée par Newton venant à se
combiner avec l'attraction oblique de la pantoufle, j'aurais suivi dans
ma chute une diagonale, et je serais tombé sur une guérite, qui ne me
paraissait pas plus grosse qu'un œuf, de la hauteur où je me
trouvais, en sorte que mon but aurait été manqué.... Je me cramponnai
donc plus fortement encore à la fenêtre, et, faisant un effort de
résolution, je parvins à lever les yeux et à regarder le ciel.