J'avouerai cependant de bonne foi que je ne comprends guère mieux mon
système que tous les autres systèmes éclos jusqu'à ce jour de
l'imagination des philosophes anciens et modernes; mais le mien a
l'avantage précieux d'être contenu dans quatre lignes, tout énorme
qu'il est. Le lecteur indulgent voudra bien observer aussi qu'il a été
composé tout entier au sommet d'une échelle. Je l'aurais cependant
embelli de commentaires et de notes, si, dans le moment où j'étais le
plus fortement occupé de mon sujet, je n'avais été distrait par des sons
enchanteurs qui vinrent frapper agréablement mon oreille. Une voix telle
que je n'en ai jamais entendu de plus mélodieuse, sans en excepter même
celle de Zénéide, une de ces voix qui sont toujours à l'unisson des
fibres de mon cœur, chantait tout près de moi une romance dont je ne
perdis pas un mot, et qui ne sortira jamais de ma mémoire. En écoutant
avec attention, je découvris que la voix partait d'une fenêtre plus
basse que la mienne: malheureusement je ne pouvais la voir, l'extrémité
du toit, au-dessus duquel s'élevait ma lucarne, la cachant à mes yeux.
Cependant le désir d'apercevoir la sirène qui me charmait par ses
accords augmentait à proportion du charme de la romance dont les paroles
touchantes auraient arraché des larmes à l'être le plus insensible.
Bientôt, ne pouvant plus résister à ma curiosité, je montai jusqu'au
dernier échelon, je mis un pied sur le bord du toit, et, me tenant d'une
main au montant de la fenêtre, je me suspendis ainsi sur la rue, au
risque de me précipiter.
Je vis alors sur un balcon à ma gauche, un peu au-dessous de moi, une
jeune femme en déshabillé blanc: sa main soutenait sa tête charmante,
assez penchée pour laisser entrevoir, à la lueur des astres, le profil
le plus intéressant, et son attitude semblait imaginée pour présenter
dans tout son jour, à un voyageur aérien comme moi, une taille svelte et
bien prise: un de ses pieds nus, jeté négligemment en arrière, était
tourné de façon qu'il m'était possible, malgré l'obscurité, d'en
présumer les heureuses dimensions, tandis qu'une jolie petite mule, dont
il était séparé, les déterminait encore mieux à mon œil curieux. Je
vous laisse à penser, ma chère Sophie, quelle était la violence de ma
situation. Je n'osais faire la moindre exclamation de peur
d'effaroucher ma belle voisine, ni le moindre mouvement de peur de
tomber dans la rue. Un soupir m'échappa cependant malgré moi, mais je
fus à tems d'en retenir la moitié; le reste fut emporté par un zéphyr
qui passait, et j'eus tout le loisir d'examiner la rêveuse, soutenu dans
cette position périlleuse par l'espoir de l'entendre chanter encore.
Mais, hélas! sa romance était finie, et mon mauvais destin lui fit
garder le silence le plus opiniâtre. Enfin, après avoir attendu bien
long-tems, je crus pouvoir me hasarder à lui adresser la parole: il ne
s'agissait plus que de trouver un compliment digne d'elle et des
sentimens qu'elle m'avait inspirés. Oh! combien je regrettai de n'avoir
pas terminé mon épître dédicatoire en vers! comme je l'aurais placée à
propos dans cette occasion! Ma présence d'esprit ne m'abandonna
cependant pas au besoin. Inspiré par la douce influence des astres, et
par le désir plus puissant encore de réussir auprès d'une belle, après
avoir toussé légèrement pour la prévenir, et pour rendre le son de ma
voix plus doux: "Il fait bien beau tems cette nuit," lui dis-je du ton
le plus affectueux qu'il me fut possible.