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LE MONDE
DE LA MER
Paris.--Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIII.
P. Lackerbauer Chr. Lith. d'après C. Vogt. Imp. Becquet à Paris.
APOLÉMIE CONTOURNÉE.
MÉDUSE DE LA CÔTE DE NICE]
LE MONDE
DE LA MER
PAR
ALFRED FRÉDOL
ILLUSTRÉ
DE 22 PLANCHES TIRÉES EN COULEUR
DE 14 PLANCHES EN NOIR TIRÉES A PART
ET DE 320 VIGNETTES INTERCALÉES DANS LE TEXTE
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE et Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
1866
Droit de traduction réservé.
[Illustration]
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
Le _Monde de la mer_ est l'œuvre posthume d'un savant dont la carrière
a été consacrée aux plus sérieuses spéculations de la science.
L'auteur s'est proposé, comme délassement à ses travaux, d'initier le
plus grand nombre à la science qu'il cultivait avec amour et qui fut la
grande passion de sa vie. Il a rassemblé, dans une histoire naturelle
sans nomenclature barbare, sans prétention scientifique, sans anatomie
repoussante, un nombre considérable de faits intéressants et d'aperçus
nouveaux.
Frappé d'admiration à la vue du tableau grandiose de l'Océan, touché du
magique spectacle de la vie des eaux, l'auteur peint le monde de la
mer dans son luxe et ses agitations.
Il décrit les êtres avec originalité et poésie; il expose leurs
développements et leurs métamorphoses, leurs ruses et leurs industries,
leurs combats et leurs amours; il insiste sur les produits de la mer,
sur l'abondance de ses fruits, sur l'utilité de sa culture; parfois il
descend dans la description des organismes, et fait «admirer, et la
magnificence de l'Exécution, et la simplicité du Dessin».
La mort a surpris l'auteur alors que ce livre était presque terminé. Sa
famille s'est fait un pieux devoir de le publier tel qu'il l'a laissé,
et de respecter, à tous égards, ses dernières volontés. Le _Monde de
la mer_ a paru sous le pseudonyme d'A. FRÉDOL, l'auteur du _Noyer de
Maguelonne_, des _Jujubes de Montpellier_, etc.
Des savants distingués, des amis, ont obligeamment contribué au _Monde
de la mer_. MM. C. Vogt, de Genève; Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Coste,
de Quatrefages, E. Blanchard, Deshayes, Lacaze-Duthiers; P. H. Gosse,
d'Angleterre; Sabin Berthelot, des îles Canaries; Aug. Duméril, Gerbe,
Lespés, Auzias-Turenne....., ont communiqué des notes curieuses ou
importantes, et des dessins inédits d'animaux parfois inconnus.
M. Gudin et M. Biard ont bien voulu permettre la reproduction de leurs
tableaux de la _Mer calme_, de la _Mer agitée_ et de la _Chasse aux
Morses_.
Que ces savants et ces artistes reçoivent l'expression d'une gratitude
que l'auteur eût été heureux de leur témoigner lui-même.
Paris, novembre 1864.
[Illustration]
[Illustration]
AVERTISSEMENT
DE LA DEUXIÈME ÉDITION.
L'accueil fait au _Monde de la mer_ nous engage à publier aujourd'hui
cette seconde édition, que nous avons cru devoir enrichir des conquêtes
nouvelles de la science et des progrès récents de la culture des eaux.
Un long séjour sur les bords de la mer, dans les laboratoires de
Concarneau, nous a permis d'ajouter des observations nouvelles, et de
donner, d'après nature, un plus grand nombre de dessins.
L'ouvrage est en outre augmenté d'un aperçu du développement des êtres;
on peut suivre dans une série de planches les phases successives de
leur formation.
Les savants et les amis qui s'étaient intéressés à la première édition
du _Monde de la mer_ ont bien voulu continuer leur précieux concours.
Nous devons surtout des remercîments à MM. Coste, Milne Edwards,
Gratiolet, Lacaze-Duthiers, Charles Robin, Gerbe, Lespés, L.
Hautefeuille, Sabin Berthelot, Balestrier, qui nous ont aidé de leur
science et de leurs découvertes, et ont mis à notre disposition des
dessins originaux.
Puisse le lecteur retrouver dans ce tableau de la vie des eaux un peu
du coloris du Modèle!
OLIVIER FRÉDOL.
Concarneau, septembre 1865.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE PREMIER
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
«Il nomma aussi l'amas des eaux, _mers_;
et Dieu vit que cela étoit bon.»
(_Genèse._)
Ἄριστον μὲν ὕδωρ
(PINDARE.)
I
Tout le monde sait que la mer couvre à peu près les deux tiers de la
surface de la terre. Voici le calcul exact donné par les savants.
La surface de la terre est évaluée à 5 098 857 myriamètres carrés.
La partie occupée par les eaux est de 3 832 558 myriamètres carrés
environ, et celle qui compose les continents et les îles, de 1 266 299.
D'où il suit que la surface baignée est à la surface non baignée comme
3,8 est à 1,2. Par conséquent, l'eau recouvre un peu plus des sept
dixièmes ou un peu moins des trois quarts de la surface entière.
A la surface du globe, l'eau est la généralité, la terre est
l'exception. (Michelet.)
Ce volume d'eau est divisé par les géographes en cinq grands océans: le
_Glacial arctique_, l'_Atlantique_, l'_Indien_, le _Pacifique_ et le
_Glacial antarctique_.
L'océan Glacial arctique s'étend depuis le pôle jusqu'au cercle
polaire; il est situé entre l'Asie, l'Europe et l'Amérique.
L'océan Atlantique commence au cercle polaire arctique et arrive
jusqu'au cap Horn. Il est situé entre l'Amérique, l'Europe et
l'Afrique. Il présente une longueur d'environ 9000 milles, sur une
largeur moyenne de 2700. Il couvre une surface de 25 millions de milles
carrés. Il est situé entre l'ancien et le nouveau monde. Au delà du
cap des Tempêtes, il n'est plus séparé que par une ligne imaginaire
des vastes mers du Sud, immenses plaines où prennent naissance les
ondes qui sont la principale source des marées, et qui se propagent en
grandes vagues à travers l'Atlantique. (Maury.)
L'océan Indien est borné au nord par l'Asie, à l'ouest par l'Afrique,
et à l'est par la presqu'île de Malacca, les îles de la Sonde et
l'Australie.
L'océan Pacifique, ou grand Océan, s'étend du nord au sud, depuis
le cercle polaire arctique jusqu'au cercle polaire antarctique. Il
est borné d'un côté par l'Asie, les îles de la Sonde et l'Australie,
et de l'autre par l'Amérique. Cet océan contraste d'une manière
frappante avec l'Atlantique. L'un a sa plus grande dimension nord et
sud; l'autre, est et ouest. Les courants du premier sont larges et
lents; ceux du second, étroits et rapides. Les marées de celui-ci sont
très-basses; celles de celui-là, très-hautes. Si l'on représente le
volume des eaux pluviales qui tombent dans le Pacifique par 1, celui
que reçoit l'Atlantique sera représenté par un cinquième. L'océan
Pacifique est la plus tranquille des mers; l'océan Atlantique est la
plus orageuse.
L'océan Glacial antarctique s'étend depuis le cercle polaire
antarctique jusqu'au pôle austral.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. I.
P. Lackerbauer del. Desjardins et Picart. fac-simile sc.
MER CALME
Une vue de Gibraltar d'après Gudin.
_Imp. Geny-Gros 28, r. du Plâtre St. Jacques, Paris._]
Il est remarquable qu'une moitié du globe soit entièrement couverte
d'eau, tandis que l'autre contient moins d'eau que de terre. De plus,
la distribution des mers et des terres est encore très-inégale, si, en
faisant abstraction de la forme des bassins océaniques, on compare les
hémisphères séparés par l'équateur, et les moitiés boréale et australe
du globe.
[Illustration]
Les océans communiquent avec les continents et les îles par des
_côtes_, lesquelles sont dites _escarpées_, quand un sol de roche
s'étend et arrive brusquement jusqu'aux rivages, comme en Bretagne, en
Norvége et en Écosse. Dans ce genre de côtes, certaines sont dentelées,
c'est-à-dire ceintes de rochers, soit au-dessus, soit au-dessous de
l'eau, formant souvent des labyrinthes d'îles. D'autres s'enfoncent
tout d'un coup, laissent la mer libre, et produisent des _falaises_:
telles sont les côtes de la Manche. Les côtes sont dites _basses_,
quand elles sont formées par des terrains argileux et mous qui
s'abaissent en pentes douces. On en distingue de deux sortes, celles
par collines et celles par dunes.
II
Quelle est la profondeur de la mer? Il est bien difficile de répondre
exactement à cette question, à cause des grandes difficultés qu'on
rencontre dans les sondages, déterminées par les déviations des
courants sous-marins.
Laplace a trouvé, par des considérations astronomiques, que la
profondeur moyenne de l'Océan ne peut pas dépasser 3000 mètres.
Humboldt admet le même chiffre. Le docteur Young attribue à l'océan
Atlantique une profondeur moyenne d'environ 1000 mètres, et à l'océan
Pacifique une profondeur de 4000.
Dupetit-Thouars, pendant son voyage scientifique sur la frégate _la
Vénus_, a exécuté deux sondages très-remarquables. L'un, dans le grand
Océan méridional, n'a pas donné de fond à 2411 brasses, c'est-à-dire à
un peu moins de 4000 mètres; le second, dans le grand Océan équinoxial,
a indiqué un fond à 3790.
Dans la dernière expédition à la recherche d'un passage au pôle
nord-ouest, le capitaine Ross n'a pu, par 76° et 77° de latitude nord,
rencontrer le fond à une profondeur de 9143 mètres.
Le lieutenant américain Walsh a trouvé, non loin des côtes des
États-Unis, une profondeur de 10 424 mètres: c'est la plus grande que
l'on connaisse; elle est supérieure à la hauteur des sommets les plus
élevés de l'Inde et de l'Amérique.
La profondeur de la Méditerranée n'est pas considérable. Entre
Gibraltar et Ceuta, le capitaine Smith a compté 1740 mètres, et
seulement de 915 à 293 dans les parties les plus resserrées du
détroit. Près de Nice, Saussure a rencontré le fond à 990 mètres. On
dit que ce fond est moins bas dans la mer Adriatique, et qu'il n'arrive
qu'à 44 mètres entre les côtes de la Dalmatie et l'embouchure du Pô.
La mer Baltique est une des mers les moins profondes du globe. Son
maximum ne dépasse pas 200 mètres.
Le fond de la mer paraît avoir des inégalités semblables à celles
qu'on observe à la surface des continents. Il y a des montagnes et des
vallées, des collines et des plaines.
III
Quelques auteurs ont calculé que toutes les eaux de la mer réunies
formeraient une sphère de 50 à 60 lieues de diamètre, et, en supposant
la surface du globe parfaitement unie, ces eaux la submergeraient
d'environ 200 mètres.
En admettant que la profondeur moyenne de la mer soit de 4000 mètres,
on a calculé que l'Océan doit contenir à peu près deux milliards deux
cent cinquante millions de milles cubes d'eau. On croit que si la mer
était mise à sec, tous les fleuves de la terre devraient verser leurs
eaux pendant 40 000 ans pour en combler de nouveau le bassin.
IV
Si nous imaginons le globe entier divisé en 1786 parties égales en
poids, nous trouverons approximativement que le poids total des eaux de
l'Océan est équivalent à une de ces parties. (J. Herschel.)
Le poids spécifique de l'eau de la mer est un peu au-dessus de celui de
l'eau douce. Tandis que celle-ci pèse un kilogramme par litre, ou 1000
kilogrammes par mètre cube, l'eau de la mer pèse 1027.
La mer Morte, ne recevant pas assez d'eau douce pour se maintenir
au niveau des mers voisines, acquiert un degré de salure plus
considérable, et pèse 1228 kilogrammes au lieu de 1027.
Le poids spécifique de l'eau de la mer est à peu près celui du lait de
femme.
V
A une grande distance du rivage, l'Océan paraît bleu et le plus souvent
d'une belle couleur d'azur (_cœruleum mare_). Cette teinte s'adoucit
insensiblement jusqu'à ce qu'elle se confonde avec le ciel. Tout près
de la côte, elle devient d'un vert plus ou moins glauque et plus ou
moins brillant. Il y a des jours où l'Océan se montre un peu livide, et
d'autres jours où il est d'un vert assez pur. Mise dans un vase, l'eau
de la mer paraît transparente et sans couleur. D'après Scoresby, les
régions polaires sont d'une teinte bleu d'outremer. Suivant Costaz, la
Méditerranée est bleu céleste. Suivant Tuckey, l'Atlantique équinoxial
est d'un bleu vif.
Plusieurs causes locales influent sur la couleur des eaux marines.
L'eau semble blanche dans le golfe de Guinée, jaunâtre près du Japon,
verdâtre à l'ouest des Canaries, et noire autour des îles Maldives. La
Méditerranée, vers l'Archipel, devient quelquefois plus ou moins rouge.
La mer _Vermeille_, près de la Californie, présente une teinte analogue.
Les noms de _mer Blanche_ et de _mer Noire_ paraissent provenir
seulement des glaces de la première de ces deux mers et des tempêtes de
la seconde.
Près des côtes où de fortes marées agitent un fond vaseux ou
sablonneux, la teinte de la mer devient plus ou moins grisâtre; mais,
quand dans les eaux les plus pures et les plus calmes, la couleur
jaunâtre du fond se laisse voir à travers l'azur du liquide, il en
résulte une teinte verte que les rayons du soleil nuancent quelquefois
de reflets brillants, comme les feux de l'émeraude et du saphir.
Quand on descend dans l'Océan, on voit s'évanouir peu à peu les teintes
azurées. A l'éclat du jour succède une lumière douce et uniforme;
bientôt, on entre dans un crépuscule rougeâtre et terne; les couleurs
se fondent, s'assombrissent, et l'on arrive par degrés à une nuit
profonde.
VI
La mer présente une salure particulière, légèrement âcre, mêlée à une
amertume un peu nauséabonde. Elle a une odeur _sui generis_. Elle est
faiblement visqueuse.
On sait que l'eau pure est le produit de la combinaison de 1 volume
d'oxygène et de 2 volumes d'hydrogène. Ce qui fait, en poids, 100
oxygène et 12,50 hydrogène. L'eau de la mer est composée de même;
mais on y trouve, en sus, d'autres éléments dont les chimistes nous
ont révélé la présence. Sur 100 grammes d'eau de l'océan Atlantique,
l'analyse a montré:
Grammes.
Eau 96,470
Chlorure de sodium 2,700
Chlorure de magnésium 0,360
Chlorure de potassium 0,070
Bromure de magnésium 0,002
Sulfate de magnésie 0,230
Sulfate de chaux 0,140
Carbonate de chaux 0,003
Résidu 0,025
Outre ces substances, on a découvert encore, dans l'eau de la mer, en
quantité minime il est vrai, de l'iode, du soufre, de la silice, de
l'ammoniaque, du fer et du cuivre.
En examinant, à Valparaiso, des feuilles de cuivre retirées de la
carène d'un bâtiment depuis longtemps submergé, on y a constaté des
traces d'argent déposées par la mer.
Enfin, on trouve encore, en dissolution dans les eaux de l'Océan, une
mucosité particulière, qui semble de nature végéto-animale, matière
organique provenant de la décomposition successive des innombrables
générations qui ont paru et disparu depuis l'origine du monde vivant.
Cette matière a été parfaitement décrite par le comte Marsigli, qui la
désigne tantôt sous le nom de _glu_, tantôt sous celui d'_onctuosité_.
Les sels nombreux qui existent dans l'Océan ne peuvent ni se déposer
dans son lit, ni être enlevés par les vapeurs pour être restitués
au sol par les pluies. Des agents particuliers les retiennent, les
transforment et les empêchent de s'accumuler. De cette manière, les
eaux possèdent toujours le même degré de salure et d'amertume, et
l'Océan d'aujourd'hui présente les mêmes caractères chimiques ou
physiques que l'Océan d'autrefois.
D'après les calculs du professeur Schafhäutl, de Munich, le total des
sels contenus en dissolution dans la mer donnerait une masse de 4
millions et demi de lieues cubes. Le sel commun en compose, à lui seul,
dans cette masse, 3 051 342, ce qui fait un corps d'un tiers plus petit
que l'Himalaya et cinq fois aussi considérable que les Alpes.
La salure de la Méditerranée est plus forte que celle de l'Océan,
probablement parce que cette mer perd, par l'évaporation, plus d'eau
qu'elle n'en reçoit de ses fleuves. Par une raison contraire, la mer
Noire et la mer Caspienne sont moins chargées de sel. La mer Morte
renferme une quantité de sel si considérable, qu'un homme reste en
suspension à sa surface comme un morceau de liége sur l'eau douce.
La salure de la mer semble en général moindre vers les pôles que sous
l'équateur. Cependant il y a des exceptions pour certains pays.
Dans la mer d'Irlande, près du Cumberland, l'eau contient, en sel,
le 40e de son poids; sur les côtes de la France, le 32e; dans la mer
Baltique, le 30e; sur les côtes de Ténériffe, le 28e, et sur celles de
l'Espagne, le 16e.
En plusieurs endroits la mer est moins salée à la superficie qu'au fond.
Dans le détroit de Constantinople, la proportion est de 72 à 62; dans
la Méditerranée, de 32 à 29. On prétend qu'en augmentant de salure, à
une certaine profondeur, la mer diminue d'amertume. A l'embouchure des
grands fleuves, il est à peine besoin de le dire, la mer est toujours
moins salée que sur les côtes qui ne reçoivent aucun cours d'eau douce.
VII
L'Océan est sans cesse agité. Son immense surface se soulève et
s'abaisse, comme si elle était douée d'une douce respiration
(Schleiden). Ses mouvements, faibles ou puissants, lents ou brusques,
sont déterminés d'abord par des différences de température.
La chaleur change le volume, et par suite le poids de l'eau, qui se
dilate ou se resserre.
A mesure qu'il se refroidit, le liquide devient plus lourd et descend
dans les profondeurs, jusqu'à ce qu'il soit arrivé à 4°,25, température
qu'il conserve sous toutes les latitudes, à 1000 mètres de profondeur.
(D'Urville.)
Si l'eau continue à se refroidir et si elle arrive à zéro, elle devient
plus légère qu'elle n'était à 4°,25, et elle remonte; de sorte que la
congélation, par suite d'une admirable prévoyance de la nature, ne peut
avoir lieu qu'à la surface.
Tant que la température est au-dessus de 4°,25, l'eau chaude et légère
se transporte à la surface, et l'eau froide descend dans le fond. A
partir de 4°,25 et au-dessous, l'opposé a lieu: les couches froides
montent, et les chaudes descendent à leur tour. Le premier phénomène
se passe surtout sous les tropiques, et le second près des pôles;
d'où résultent, d'une part, le refroidissement, et, de l'autre, la
persistance d'une température moins basse dans les profondeurs des mers
les plus chaudes ou les plus froides.
De l'élévation des couches chaudes provient l'évaporation qui forme les
nuages, et les pertes que les mers éprouvent, par cela même, sont sans
cesse compensées par les courants d'eau froide venus des pôles.
D'un autre côté, les pluies produites par les nuages condensés sont
plus chaudes ou plus froides que les couches supérieures de la mer.
Dans le premier cas, l'eau tombée reste à leur surface; dans le second,
elle descend.
Les eaux des fleuves agissent aussi par leur température, par leur
légèreté spécifique et par leur impulsion.
Les mouvements de l'air, les vents et les ouragans exercent encore une
influence manifeste sur les agitations de l'eau.
Enfin, les attractions combinées de la lune et du soleil entraînent,
chaque jour, autour du globe, deux ondes immenses qui, vers les
nouvelles et les pleines lunes, s'élèvent à leur plus grande hauteur,
et baignent les parties du rivage ordinairement découvertes. Ces grands
mouvements sont désignés sous le nom de _marées_. Durant une moitié de
l'année, les plus hautes marées ont lieu pendant le jour, et durant
l'autre moitié, pendant la nuit.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. II.
P. Lackerbauer del. Desjardins et Picart. fac-simile sc.
BRISANTS
d'après un tableau de Gudin.]
Les marées, en plein Océan, ne s'élèvent qu'à une hauteur de 65
centimètres à un mètre. Mais, à la rencontre des continents, qui leur
font obstacle, elles envahissent le littoral avec la vitesse d'un
torrent, et montent à une hauteur qui varie depuis 3 mètres jusqu'à
20. Ces courants quotidiens balayent et purifient nos rivages, nos
rades, nos ports, les embouchures de nos fleuves, répandent partout
une fraîcheur vivifiante et salutaire. Soumis aux influences des corps
célestes que des millions de lieues séparent de nous, ils n'en ont pas
moins, dans leurs retours périodiques, toute la régularité mathématique
du mouvement de ces corps. L'énorme volume d'eau qu'ils soulèvent, et
qui renverserait les plus formidables barrières, s'arrête doucement au
moment prévu, sans dépasser la limite qui lui est tracée. (Maury.)
[Illustration: VAGUE CREUSE.]
Parmi les beaux spectacles de la mer, il faut placer les _vagues_,
avec leur marche incessante et régulière, leur mugissement continu et
monotone, et leur écume impatiente et fugitive, qui monte, descend,
remonte, et vient mourir sur le rivage. Quelquefois la lame est lancée
dans les falaises; mais, à la marée basse, elle retourne dans son
lit, en formant mille cascades, mille ruisseaux, mille petites veines
sinueuses.
Le volume et la puissance des vagues augmentent avec l'épaisseur de
l'eau. On peut même, connaissant leur grandeur et leur vitesse, dans
une région donnée, en déduire jusqu'à un certain point la profondeur de
l'eau dans cette région. (Airy.)
La hauteur des vagues ordinaires peut aller jusqu'à 11 mètres. Leur
force vient à bout des roches les plus dures; elle use leurs débris
et finit par les arrondir; elle ballotte les galets, les froisse, les
polit, les atténue et les réduit en sable fin, qui s'accumule dans les
abîmes de la mer ou se dépose sur ses rives.
Les vagues les plus fortes heurtent les escarpements sous-marins et
tendent à s'élancer en fusées; mais, arrêtés et déviés par les couches
d'eau qui les couvrent, ces courants ascendants se changent en _flots
de fond_, lesquels se meuvent avec une effrayante vitesse et déferlent
contre la plage avec une puissance irrésistible. Pendant la tempête de
1822, dans la baie de Biscaye, les vagues, parties des rochers d'Arta,
avaient jusqu'à 400 mètres d'amplitude, et par conséquent parcouraient
20 mètres par seconde. Elles marchaient donc deux fois plus vite qu'une
locomotive faisant dix lieues à l'heure. (Quatrefages.)
D'après le colonel Emy, les flots de fond agissent par une profondeur
de 130 mètres, et peuvent élever, au-dessus du niveau de la mer,
des colonnes d'eau de plus de 50 mètres de hauteur, de 2 à 3000
mètres cubes de volume, et pesant de 2 à 3 millions de kilogrammes.
Ces flots de fond jouent un rôle considérable dans la plupart des
phénomènes de l'Océan. On les rencontre dans toutes les mers. Ce sont
eux, et non les ondulations de la surface, qui poussent jusqu'au
rivage les galets, les sables, les débris des coquillages et tous les
objets submergés. Ce sont eux encore qui, sur les bancs sous-marins,
produisent ces _brisants_ si redoutés des matelots, qui rendent
quelquefois impraticables, même par les temps les plus calmes, la passe
de certaines baies. (Emy).
C'est par les flots de fond qu'on a expliqué le singulier phénomène
qui a lieu à l'embouchure des grands fleuves, appelé la _barre_ par
les mariniers de la Seine, _mascaret_ par ceux de la Dordogne, et
_pororoca_ par les riverains de l'Amazone.
A la terminaison de ce dernier fleuve, lors des grandes marées des
pleines et des nouvelles lunes, la mer, au lieu d'employer six heures
à monter, atteint sa plus grande hauteur en deux ou trois minutes.
Un flot de 4 à 5 mètres d'élévation s'étend sur toute la largeur du
fleuve. Il est bientôt suivi de deux ou trois autres semblables, et
tous remontent le courant avec un bruit effroyable et une rapidité
telle, qu'ils brisent tout ce qui résiste, déracinent les arbres, et
emportent de vastes étendues de terrain. Le pororoca se fait sentir
jusqu'à 200 lieues dans l'intérieur des terres. (Adalbert.)
Un autre terrible tourbillon de la mer a été désigné sous le nom de
_mäström_ ou _mälström_: c'est une espèce de trombe permanente et
éternelle qui se fait remarquer dans les mers du Nord, entre Mosken et
le cap sud de l'archipel de Lofoden, en Norvége. Lorsque les tempêtes
de l'ouest poussent du large une mer houleuse, et que souffle une belle
brise de terre, de grandes vagues, hautes comme des collines, accourent
de tous les points de l'horizon, et se précipitent les unes sur les
autres avec une fureur inouïe, pour disparaître comme englouties dans
un abîme. Le mäström attire les vaisseaux à une grande distance, et dès
qu'on sent l'influence de son courant, on est irrévocablement perdu.
Il était très-redouté des anciens, qui le nommaient _nombril de la
mer_[1].
[1] En temps calme, le mälström est un fort courant ordinaire où
les étrangers se promènent en bateau.
Les tremblements de terre donnent quelquefois naissance à des vagues
gigantesques. Le 23 décembre 1854, à neuf heures quarante-cinq minutes
du matin, la frégate russe _Diana_, qui était à l'ancre dans la baie de
Simoda, près de Yédo (Japon), ressentit les premières atteintes d'un
tremblement de terre. Quelques minutes après, une vague immense pénétra
dans la baie, le niveau de l'eau s'éleva subitement, et la ville parut
engloutie. Une seconde vague suivit la première, et quand toutes deux
se furent retirées, il ne restait plus une maison debout. La frégate
elle-même, qui avait talonné plusieurs fois, finit par s'échouer sur
le rivage. Or, le même jour, quelques heures plus tard, sur la côte de
Californie, à plus de 8000 kilomètres du Japon, les échelles de marée
conservèrent les marques de plusieurs vagues d'une hauteur excessive.
Il est à croire que c'étaient les mêmes vagues qui avaient causé
l'échouage de la _Diana_, lesquelles (on en a fait le calcul) devaient
avoir une largeur de 412 kilomètres et une vitesse de 700 kilomètres à
l'heure. (Maury.)
Il existe dans les mers trois grands courants, qui prennent naissance,
l'un dans le grand Océan, l'autre dans l'océan Atlantique, et le
troisième dans la mer des Indes. Ces courants sont des espèces de
fleuves marins immenses, qui déterminent des différences très-notables
dans la température de beaucoup de régions.
Le premier a reçu le nom de _courant de Humboldt_. Parti du pôle sud,
il longe les côtes du Chili et du Pérou. Ce courant est froid.
Le courant de l'océan Atlantique atteint l'extrémité australe de
l'Afrique, où il se partage en deux. La partie méridionale se détache
de la côte et la contourne à distance. La branche nord suit la côte
occidentale de l'Afrique, du sud au nord. Dans la région équatoriale,
elle change de direction, traverse l'océan Atlantique dans sa plus
grande largeur, de l'est à l'ouest, et remonte la côte du Brésil, où
elle se partage en deux. Ce courant est appelé _courant équinoxial_. Le
courant nord suit les côtes du Brésil, de la Guyane, entre dans la mer
des Antilles, se dirige vers la baie de Honduras, traverse le golfe du
Mexique, et prend alors le nom de _Gulf-stream_. Il sort par le canal
de Bahama, et court, en s'élargissant et avec une grande rapidité, au
nord-est. Sa vitesse est plus grande que celle du Mississippi ou de
l'Amazone. On dit qu'il fait cinq milles à l'heure. Il n'existe pas
sur la terre un cours d'eau plus majestueux. Le Gulf-stream se jette
dans l'océan Arctique. Ses dernières branches vont se perdre sur les
côtes occidentales du Spitzberg. Ce courant est chaud. En longeant
adroitement, avec sa barque, le bord de ce fleuve marin, un matelot
pourrait tremper en même temps l'une de ses mains dans l'eau chaude et
l'autre dans l'eau froide.
On a vu le Gulf-stream amener jusque sur les côtes de l'Écosse les
débris d'un vaisseau de guerre anglais, le _Tilbury_, qui fut détruit
par un incendie dans le voisinage de la Jamaïque. (Schleiden.)
Le courant de la mer des Indes se dirige à l'est, et rencontre la côte
occidentale de la Nouvelle-Hollande. Une partie de ses eaux longe le
sud de ce continent, et retombe dans le courant circulaire du grand
Océan. L'autre partie remonte au nord, suit l'équateur, de l'est à
l'ouest, descend au sud, en passant entre l'Afrique et Madagascar,
contourne la pointe sud de l'Afrique, et va se jeter dans le courant de
l'océan Atlantique.
«L'eau, dans son mouvement, n'est pas seulement le principal, mais
aussi le plus fort et le plus terrible des éléments.» (Pindare.)
VIII
La mer se congèle vers les pôles, et revêt alors un caractère tout
particulier. Ce phénomène semble naître à mesure que la salure diminue
et que le mouvement de rotation devient moins rapide. On rencontre
déjà, vers le 40e degré de latitude, de gros morceaux de glace
flottant sur la mer. Ces morceaux ont été détachés de quelque région
plus septentrionale et entraînés par les courants qui vont du pôle
à l'équateur. A 50°, il est assez ordinaire de voir les bords de la
mer se couvrir de glace. A 60°, les golfes et les mers intérieures se
gèlent souvent sur toute leur surface. A 70°, les glaçons flottants
deviennent très-nombreux et très-gros. Ils forment quelquefois de
véritables îles, lesquelles peuvent offrir jusqu'à une demi-lieue de
diamètre. Enfin, vers le 80e degré, on trouve généralement des glaces
fixes, c'est-à-dire accumulées, arrêtées et soudées.
Les glaces polaires sont teintes des couleurs les plus vives: on dirait
des blocs de pierres précieuses. On y trouve l'éclat du diamant et les
nuances éblouissantes du saphir et de l'émeraude. Ces amas d'eau solide
forment tantôt de vastes champs, tantôt des montagnes élevées.
Les champs de glace composent souvent des bancs immenses. Ces champs
sont quelquefois parfaitement unis, sans fissure, ni creux, ni
monticules. Scoresby en a vu un flottant, sur lequel une voiture aurait
pu parcourir trente-cinq lieues en ligne droite, sans le moindre
empêchement. Cook en a trouvé un autre, étroit, qui joignait l'Asie à
l'Amérique septentrionale.
Lorsque ces masses immenses viennent à se rencontrer, il en résulte des
chocs épouvantables dont le fracas est semblable à celui du tonnerre.
[Illustration: ASPECT DES GLACES AU PÔLE.]
Les montagnes de glace sont produites par les îles. Ces dernières,
glissant les unes sur les autres, finissent par former des
accumulations gigantesques qui s'élèvent jusqu'à 40 mètres. Ces
masses flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de figure,
pour ainsi dire, à chaque instant. Elles se heurtent, se poussent,
se brisent ou se soudent. Les montagnes de glace ont communément
une surface carrée taillée à pic du côté de l'Océan. De loin, elles
représentent de gigantesques découpures blanches qui entament la
voûte bleue du ciel. Vues de près, elles offrent une surface unie ou
hérissée de mamelons. On dirait des pyramides de cristal ou de diamant,
des colonnes élancées, des aiguilles pointues, ou bien des édifices
bizarres et majestueux, avec des arcades, des frontons, des chapiteaux.
Mais bientôt ces pyramides se fendent et s'écroulent, une colonne
s'affaisse et s'arrondit, une aiguille se transforme en escalier, un
édifice se change en champignon..... Spectacle toujours imposant, où
l'inconstance des formes rivalise avec leur variété, et la grandeur des
blocs avec leur bizarrerie.
Scoresby s'est souvent amusé à plonger ses matelots dans la
stupéfaction, en allumant sa pipe avec un glaçon taillé. Il
dégrossissait le morceau à la hache, le raclait avec un couteau, et le
polissait avec la chaleur de la main, en le soutenant avec un gant de
laine. Un jour, il se procura de la sorte une lentille merveilleusement
transparente, de 35 centimètres de diamètre.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE II
LA VIE DANS LA MER.
«Que les eaux produisent en toute abondance des animaux qui aient
vie et qui se meuvent!»
(_Genèse._)
I
A l'aspect de la haute mer, libre de tout rivage, celui qui aime
à créer en lui-même un monde à part où puisse s'exercer librement
l'activité spontanée de son âme, celui-là se sent rempli de l'idée
sublime de l'infini. Son regard cherche surtout l'horizon lointain. Il
y voit le ciel et l'eau qui s'unissent en un contour vaporeux où les
astres montent et descendent, paraissent et disparaissent tour à tour.
Mais bientôt cette éternelle vicissitude de la nature réveille en lui
le vague sentiment de tristesse qui est au fond de toutes les joies de
notre cœur. (Humboldt.)
Des émotions d'un autre genre, et tout aussi sérieuses, sont produites
par la contemplation et par l'étude des innombrables êtres organisés
qui peuplent l'Océan.
En effet, cette immense masse d'eau qu'on appelle la _mer_ n'est pas un
vaste désert liquide. La vie habite dans son sein, comme elle habite
sur la terre. Elle y règne en souveraine, avec ses épanouissements, son
luxe et ses agitations.
La vie plaît à Dieu. C'est la plus belle, la plus brillante, la plus
noble et la plus incompréhensible de ses manifestations.
On l'a dit il y a bien longtemps, la vie est partout, et le monde
n'est rien que par la vie. Les êtres qui en jouissent la transmettent
fidèlement à d'autres êtres, leurs enfants et leurs successeurs, qui en
seront comme eux les dépositaires ou les usufruitiers. Le merveilleux
héritage traverse ainsi les années et les siècles, sans être dénaturé
ni amoindri, et le globe possède toujours la même quantité de vie qui
lui a été si libéralement distribuée.
On sait ce que produit la vie, mais on ignore ce qu'elle est
(Lamartine), et cette ignorance est peut-être l'aiguillon puissant qui
excite notre curiosité et provoque nos études.
Au sein de toute chose animée, il se livre un combat incessant et muet,
entre la vie, qui assimile, et la mort, qui désagrége. La première est
d'abord la plus puissante, elle maîtrise la matière. Cependant son
règne est limité; elle s'affaiblit graduellement avec l'âge, et finit
par s'éteindre avec le temps: alors les lois physiques et chimiques
reprennent le dessus et détruisent l'organisation. Mais les éléments
de cette dernière, d'abord inertes, sont bientôt ressaisis et remis en
œuvre par une nouvelle vie. Ainsi, chaque plante, chaque animal se lie
avec le passé et se confond avec l'avenir; car toute génération qui
surgit n'est que le corollaire de celle qui expire et le prélude d'une
autre qui va naître. La vie est le séminaire de la mort. La mort est la
nourrice de la vie.
II
La vie ne s'est pas manifestée sur le globe au moment même où il a
été formé. Elle a paru tard; elle n'est venue qu'après les autres
phénomènes naturels. Pour la recevoir, il fallait un sol convenablement
préparé et un ensemble déterminé de conditions physiques et chimiques.
L'apparition et la diffusion des êtres vivants n'ont pas marché au
hasard, elles ont suivi un ordre rigoureux. La connaissance des débris
fossiles a jeté le plus grand jour sur ce développement régulier et
progressif de l'organisation. L'évolution des êtres vivants a commencé
par les plus rudimentaires. Les couches très-anciennes de la terre ne
recèlent rien qui ait vécu; les traces des corps organisés n'existent
que dans des terrains de formation relativement récente. Les végétaux
se montrent les premiers, et, parmi ces végétaux, ce sont d'abord les
plus inférieurs. Paraissent ensuite les animaux, et en première ligne
ceux qui se rapprochent le plus du règne végétal, et qui appartiennent,
par conséquent, aux tribus les moins parfaites. Ainsi, les combinaisons
de la vie, d'abord simples, sont devenues de plus en plus compliquées,
jusqu'au moment de la création de l'homme, cet admirable chef-d'œuvre
de l'organisation.
Si l'on met au printemps, dans une soucoupe exposée à l'air et à la
lumière, une certaine quantité d'eau pure, on voit bientôt se produire
des nuages légèrement jaunâtres ou verdâtres. Ces nuages, examinés au
microscope, présentent des milliers de végétaux agglomérés. Bientôt
naissent des animalcules qui nagent au milieu de ces nuages vivants et
se nourrissent de leur substance; puis se forment d'autres animalcules
qui poursuivent et dévorent les premiers.
En résumé, la vie transforme la matière brute en matière organisée.
Les végétaux apparaissent tout d'abord; puis viennent les animaux
herbivores, puis les animaux carnassiers. La vie entretient la vie. La
mort des uns alimente le développement des autres. Car tout s'enchaîne,
tout s'entr'aide, tout se métamorphose dans le monde organisé comme
dans le monde minéral, et il en résulte une harmonie générale toujours
profonde, toujours la même et toujours digne de notre admiration. Dieu
seul est permanent, tout le reste est transition.
III
Les eaux ont beaucoup plus d'habitants que les parties solides de la
terre[2]. Sur une surface moins variée que celle des continents, la mer
renferme dans son sein une exubérance de vie dont aucune autre région
du globe ne pourrait donner l'idée (Humboldt).
[2] La vie est partout sur une plage:
La vie est partout dans nos lits.
(AUTRAN.)
La vie s'épanouit au nord comme au midi, à l'est comme à l'ouest.
Partout les mers sont peuplées; partout, au sein de l'abîme, s'agitent
et s'ébattent des créatures qui se correspondent et s'harmonisent;
partout le naturaliste trouve à s'instruire et le philosophe à méditer;
et ces changements mêmes ne font qu'imprimer davantage dans notre
âme un sentiment de reconnaissance pour l'Auteur de l'univers. (J.
Franklin.)
Oui, les rives de l'Océan et ses profondeurs, ses plaines et ses
montagnes, ses vallées et ses précipices, même ses ruines, sont animés
et embellis par d'innombrables êtres organisés. Ce sont d'abord des
plantes solitaires ou sociales, dressées ou pendantes, étalées en
prairies, groupées en oasis ou rassemblées en immenses forêts. Ces
plantes protégent et nourrissent des millions d'animaux qui rampent,
qui courent, qui nagent, qui volent, qui s'enfoncent dans le sable,
s'attachent à des rochers, se logent dans des crevasses ou se
construisent des abris; qui se recherchent ou se fuient, se poursuivent
ou se battent, se caressent avec amour ou se dévorent sans pitié.
Charles Darwin remarque, avec raison, que nos forêts terrestres
n'entretiennent pas, à beaucoup près, autant d'animaux que celles de la
mer.
L'Océan, qui est pour l'homme l'_élément de l'asphyxie et de la mort_,
est, pour des milliards d'animaux, un élément de vie et de santé. _Il y
a de la joie dans ses flots; il y a du bonheur sur ses rives; il y a du
bleu partout!_
IV
La mer influe sur ses nombreux habitants, végétaux ou animaux, par
sa température, par sa densité, par sa salure, par son amertume, par
l'agitation de ses flots et par la rapidité de ses courants.
On a vu, dans le chapitre qui précède, que les eaux marines ne se
congèlent qu'à la surface, et qu'à 1000 mètres de profondeur, il existe
une température permanente, la même sous toutes les latitudes. D'un
autre côté, on a reconnu que l'effet des agitations les plus puissantes
et celui des ouragans les plus forts s'étendent tout au plus à 25
mètres de profondeur (Bergmann). D'où il résulte que les végétaux et
les animaux, en descendant plus ou moins, suivant le froid ou les
mouvements qui les dérangent, peuvent toujours avoir un milieu qui leur
convienne.
Les hôtes de la mer se distinguent par une mollesse particulière.
Certaines plantes pélagiques ne présentent qu'une faible, une
très-faible consistance; un grand nombre se transforment, par
l'ébullition dans l'eau, en une sorte de gelée. Les animaux marins
offrent une chair plus ou moins flasque; beaucoup semblent n'être
composés que d'un mucilage diaphane. Le squelette des espèces les plus
parfaites est plus ou moins flexible et plus ou moins cartilagineux;
il ressemble rarement, quant au poids et à la consistance, aux os
des vertébrés terrestres. Cependant les coquilles et les coraux sont
remarquables par leur solidité pierreuse. Parmi les corps organisés
marins, se trouvent donc à la fois, et les plus mous, et les plus durs!
La répartition des êtres organisés nourris par l'Océan est soumise à
des lois fixes. On ne trouve pas, sur les côtes, les mêmes espèces
qu'on rencontre éloignées des continents, ni à la surface celles qui se
cachent dans les profondeurs.
Quelle immense variété de tailles, de formes et de couleurs, depuis
la végétation presque invisible qui sert de nourriture aux petits
coquillages, jusqu'aux algues élancées, longues de 50 mètres, depuis
l'infusoire microscopique jusqu'à la baleine gigantesque!
On trouve dans la mer animée de l'unité et de la diversité, qui
constituent le beau; de la grandeur et de la simplicité, qui forment le
sublime; de la puissance et de l'immensité, qui commandent le respect.
(Lacépède.)
On a décrit et figuré bien des plantes et bien des animaux. Mais
combien en reste-t-il encore à figurer et à décrire? Depuis plus de
deux mille ans que les recherches se multiplient et se succèdent sans
interruption, combien la science ne laisse-t-elle pas encore à désirer,
même pour amener les connaissances déjà acquises au degré de perfection
dont elles sont susceptibles! (Lamarck.)
V
Lorsque la marée se retire des bords de l'Océan, la mer abandonne
sur la plage quelques-uns des êtres si nombreux qu'elle abrite dans
son sein. Le naturaliste et l'amateur peuvent, dans les premiers
moments, recueillir une foule de végétaux et d'animaux avec tous leurs
caractères, toutes leurs couleurs et toutes leurs propriétés.
Les populations riveraines y trouvent les éléments de leur nourriture,
de leur commerce ou de leur industrie. Aussi s'empressent-elles
d'accourir à la marée basse. Les villages et les hameaux les plus
rapprochés y envoient tout leur contingent. Hommes et femmes, vieux
et jeunes, chacun est propre à la récolte, suivant ses forces et son
activité. On s'arme de bâtons, de perches et de pioches; on apporte
des corbeilles, des paniers, des sacs, même des filets. On amène des
brouettes et des chariots.
[Illustration: FILETS DE PÊCHE.]
Des pêcheurs ramassent les _Zostères_ rubanées, les _Ulves_
membraneuses, les _Fucus_ rembrunis, et en font des chargements
considérables. D'autres recueillent les petits coquillages disséminés
sur la grève. Les jeunes garçons enlèvent adroitement sur les
rochers, des _Rans_ ou _Buccins_, des _Vignettes_ ou _Turbos_, et des
_Oreilles de mer_ ou _Ormiers_. Ils détachent aussi des _Bénicles_
ou _Patelles_. Les jeunes filles font la chasse aux _Mactres_, aux
_Cythérées_ et aux _Bucardes_. Des femmes entrent dans l'eau jusqu'à
mi-jambes, et vont arracher des quantités considérables de _Modioles_
et de _Moules_.
On retourne les pierres, ou bien on sonde les crevasses avec un crochet
attaché au bout d'une latte. On y surprend des _Poulpes_, des _Sèches_
et des _Calmars_, quelquefois même des _Anguilles de mer_ ou _Congres_,
qui s'y sont réfugiés.
On explore les petites mares que la mer a formées en se retirant. On
y plonge une pochette longuement emmanchée; on y promène un filet à
mailles très-petites, et l'on s'empare ainsi des animaux qui s'y sont
attardés, mollusques, crustacés ou poissons.
Des hommes creusent le sable, et mettent à nu des _Oursins_, des
_Donaces_ et des _Manches de couteau_.
VI
Dans la Méditerranée et dans les petites mers, la marée est nulle
ou presque nulle, au grand détriment des populations du voisinage.
Il existe, d'ailleurs, un grand nombre de végétaux et d'animaux,
appartenant à la haute mer, que les flots ou les courants n'amènent
presque jamais sur la plage. Il en est d'autres tellement fugaces ou si
fortement collés à leurs rochers, qu'on ne peut bien les étudier que
dans les endroits mêmes qu'ils habitent. Il faut aller les surprendre
flottant à la surface des eaux ou retirés dans leurs mystérieux asiles.
Voilà pourquoi les naturalistes sérieux doivent étudier beaucoup de
productions vivantes de l'eau salée au sein même de la mer, et non sur
les rivages.
La plupart des explorateurs emploient dans ce but la drague, la sonde
et d'autres engins propres à racler et à briser les rochers les plus
durs.
[Illustration: DRAGUEURS.]
Dans son voyage sur les côtes de la Sicile, M. Milne Edwards a eu
l'excellente idée de se servir de l'appareil inventé par le colonel
Paulin, ancien commandant des pompiers de Paris. Cet appareil consiste
en un casque métallique pourvu d'une visière de verre, et par
conséquent transparente, qui se fixe au cou à l'aide d'un tablier de
cuir maintenu par un collier rembourré. Ce casque est une véritable
cloche à plongeur en miniature. Il communique avec une pompe foulante
au moyen d'un tube flexible. Quatre hommes sont employés au service de
cette pompe: deux la mettent en exercice, pendant que les deux autres
se reposent. D'autres hommes tiennent l'extrémité d'une corde (qui
passe dans une poulie attachée à une certaine élévation), laquelle
permet de hisser rapidement le plongeur. Un observateur vigilant tient
dans la main le petit cordon destiné aux signaux. L'immersion du
plongeur est facilitée par de lourdes semelles de plomb, lesquelles
favorisent en même temps la station verticale au fond de la mer. Il
faut près de deux minutes pour retirer un homme de l'eau et pour le
débarrasser de son casque. M. Milne Edwards se faisait descendre, avec
cet appareil, jusqu'à 8 ou 9 mètres de profondeur. Ses recherches
ont été couronnées du succès le plus complet. Dans ses excursions
sous-marines, ce savant naturaliste a pu étudier sur place, dans leurs
retraites les plus cachées et en apparence les moins accessibles,
des animaux rayonnés, des mollusques, des crustacés, des annélides,
surtout des larves et des œufs, et a contribué puissamment à faire
connaître les développements, les fonctions et les mœurs d'un certain
nombre d'habitants de la mer, que leur séjour et leur manière de vivre
semblaient soustraire pour toujours à nos investigations.
On a proposé, dans ces derniers temps, pour tous les travaux qui
exigent un séjour plus ou moins long au sein des eaux, le bateau
plongeur de MM. Lamiral et Payerne. Ce bateau est un réservoir d'air
atmosphérique comprimé, qu'on descend à différentes profondeurs. Il
fournit les éléments de la respiration, sans communication extérieure;
il favorise le contact direct avec les objets submergés et permet
facilement la locomotion sous l'eau.
VII
On peut encore étudier les êtres vivants abrités par la mer, en les
conservant dans des vases convenables. C'est à M. Charles des Moulins
(de Bordeaux) qu'on doit la possibilité de ces éducations à domicile
(1830).
Quand on place dans un bocal rempli d'eau douce, des mollusques, des
crustacés ou des poissons, on voit, au bout de quelques jours, le
liquide perdre sa transparence et sa pureté, et se corrompre peu à peu.
Il faut nécessairement changer ce dernier de temps à autre, changement
qui dérange, fait souffrir et même périr les animaux. L'eau nouvelle,
d'ailleurs, n'offre pas toujours la même composition, ni la même
aération, ni la même température que l'eau remplacée. M. Charles des
Moulins a proposé de mettre dans le vase un certain nombre de plantes
aquatiques, flottantes ou submergées, par exemple des lentilles d'eau,
des volants d'eau, des potamogets. Ces plantes agissent sur le liquide
en sens inverse des animaux qui l'habitent. On sait que les végétaux
assimilent le carbone, en décomposant l'acide carbonique, produit de
la respiration des animaux, et dégagent l'oxygène indispensable à ces
derniers. De cette manière, on n'a plus besoin de changer le liquide,
ni même de l'agiter, et l'on ne trouble pas ses habitants.
M. Dujardin, en 1838, M. Thysme, en 1846, et M. Warrington, en 1849,
ont eu l'heureuse idée de faire pour l'eau salée ce que M. Ch. des
Moulins avait conseillé pour l'eau douce. Il va sans dire que les
plantes dont ils se servent sont des ulves et des fucus. Enfin, M.
Philippe Henri Gosse et M. Bowerbank ont imaginé des réservoirs sur une
plus grande échelle, espèces de bassins transparents auxquels ils ont
donné le nom d'_aquariums_.
Les aquariums sont pour les populations aquatiques ce que les volières
sont pour les oiseaux. Seulement, au lieu de cages de fer, ce sont des
cages de verre, et au lieu d'air, c'est de l'eau. (Millet.)
Les aquariums de cabinet affectent généralement une forme
rectangulaire. Qu'on se représente des bassins dont le fond est une
table d'ardoise ou une lame de zinc. Quatre colonnettes de fonte ou de
fer soutiennent quatre glaces verticales, surmontées par un encadrement
de métal. Ce sont des maisons de verre qui dévoilent, avec tous leurs
secrets, les mouvements, les mœurs, les habitudes du monde aquatique.
[Illustration: AQUARIUM.]