XI

Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour

fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience

borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but; elle

nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les éléments

qui la composent et les événements dont elle part pour comprendre que sa

portée est restreinte. Sa nature et son procédé réduisent sa marche à

quelques pas. Et d'abord[39] les lois dernières de la nature ne peuvent

être moins nombreuses que les espèces distinctes de nos sensations. Nous

pouvons bien réduire un mouvement à un autre mouvement, mais non la

sensation de chaleur à la sensation d'odeur, ou de couleur, ou de son,

ni l'une ou l'autre à un mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un à

l'autre des phénomènes de degré différent, mais non des phénomènes

d'espèce différente. Nous trouvons les sensations distinctes au fond de

toutes nos connaissances, comme des éléments simples, indécomposables,

absolument séparés les uns des autres, absolument incapables d'être

ramenés les uns aux autres. L'expérience a beau faire, elle ne peut

supprimer ces diversités qui la fondent. D'autre part, l'expérience a

beau faire, elle ne peut se soustraire aux conditions dans lesquelles

elle agit. Quel que soit son domaine, il est limité dans le temps et

dans l'espace; le fait qu'elle observe est borné et amené par une

infinité d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est obligée de

supposer ou de reconnaître quelque état primordial d'où elle part et

qu'elle n'explique pas.[40] Tout problème a ses données accidentelles ou

arbitraires: on en déduit le reste, mais on ne les déduit de rien. Le

soleil, la terre, les planètes, l'impulsion initiale des corps célestes,

les propriétés primitives des substances chimiques, sont de ces

données.[41] Si nous les possédions toutes, nous pourrions tout

expliquer par elles, mais nous ne saurions les expliquer elles-mêmes.

Pourquoi, demande Mill, ces agents naturels ont-ils existé à l'origine

plutôt que d'autres? Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles

proportions? Pourquoi ont-ils été distribués de telle ou telle manière

dans l'espace? C'est là une question à laquelle nous ne pouvons

répondre. Bien plus, nous ne pouvons découvrir rien de régulier dans

cette distribution même; nous ne pouvons la réduire à quelque

uniformité, à quelque loi. L'assemblage de ces agents n'est pour nous

qu'un pur accident[42]. Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait

le modèle de la science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la

science limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de

tous les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre

l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa loi,

les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. Nous

comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de faits

que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences

nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si

la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux

grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au

début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre

renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les sensations

primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre science, dit

votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa source la plus

élevée.»

Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le sont

qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire qu'elles

ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les causes?

Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps et de

l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde si bien réglé

est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, sortir de

notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de l'univers? En

aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières conséquences;

car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a pour lui d'autre

fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre expérience. Elle

ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle tire toute son

autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue vraie; elle ne fait

que résumer une somme d'observations; elle lie deux données qui,

considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison intime; elle joint

l'antécédent et le conséquent pris en général, comme la loi de la

pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris en particulier; elle

constate un couple, comme font toutes les lois expérimentales, et

participe à leur incertitude comme à leurs restrictions. Ecoutez ces

fortes paroles: «Je suis convaincu que si un homme habitué à

l'abstraction et à l'analyse exerçait loyalement ses facultés à cet

effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son imagination

aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits, par exemple

dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose à présent

l'univers, les événements puissent se succéder au hasard, sans aucune

loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre constitution

mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même une raison

quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part.»[43] Pratiquement,

nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais «dans les parties

lointaines des régions stellaires, où les phénomènes peuvent être

entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce serait folie

d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale, comme ce serait

folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois spéciales qui se

maintiennent universellement exactes sur notre planète.»[44] Nous sommes

donc chassés irrévocablement de l'infini; nos facultés et nos assertions

n'y peuvent rien atteindre; nous restons confinés dans un tout petit

cercle; notre esprit ne porte pas au delà de son expérience; nous ne

pouvons établir entre les faits aucune liaison universelle et

nécessaire; peut-être même n'existe-t-il entre les faits aucune liaison

universelle et nécessaire. Mill s'arrête là; mais certainement, en

menant son idée jusqu'au bout, on arriverait à considérer le monde comme

un simple morceau de faits. Nulle nécessité intérieure ne produirait

leur liaison ni leur existence. Ils seraient de pures données,

c'est-à-dire des accidents. Quelquefois, comme dans notre système, ils

se trouveraient assemblés de façon à amener des retours réguliers;

quelquefois ils seraient assemblés de manière à n'en pas amener du tout.

Le hasard, comme chez Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en

dériveraient, et n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres

comme des nombres, comme des fractions par exemple, qui, selon le hasard

des deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas

en périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et

haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et dominante

que nous avons démêlée au commencement du système, qui a transformé les

théories de la définition, de la proposition et du syllogisme; qui a

réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a développé et

perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le but, les bornes,

les provinces, et les méthodes de la science; qui dans la nature et dans

la science a partout supprimé les liaisons intérieures; qui a remplacé

le nécessaire par l'accidentel, la cause par l'antécédent, et qui

consiste à prétendre que toute assertion utile a pour effet de former un

couple, c'est-à-dire de joindre deux faits qui, par leur nature, sont

séparés.

* * * * *

§ II.

Le positivisme anglais: Etude sur Stuart Mill · 第 16 / 32 题