Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour
fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience
borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but; elle
nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les éléments
qui la composent et les événements dont elle part pour comprendre que sa
portée est restreinte. Sa nature et son procédé réduisent sa marche à
quelques pas. Et d'abord[39] les lois dernières de la nature ne peuvent
être moins nombreuses que les espèces distinctes de nos sensations. Nous
pouvons bien réduire un mouvement à un autre mouvement, mais non la
sensation de chaleur à la sensation d'odeur, ou de couleur, ou de son,
ni l'une ou l'autre à un mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un à
l'autre des phénomènes de degré différent, mais non des phénomènes
d'espèce différente. Nous trouvons les sensations distinctes au fond de
toutes nos connaissances, comme des éléments simples, indécomposables,
absolument séparés les uns des autres, absolument incapables d'être
ramenés les uns aux autres. L'expérience a beau faire, elle ne peut
supprimer ces diversités qui la fondent. D'autre part, l'expérience a
beau faire, elle ne peut se soustraire aux conditions dans lesquelles
elle agit. Quel que soit son domaine, il est limité dans le temps et
dans l'espace; le fait qu'elle observe est borné et amené par une
infinité d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est obligée de
supposer ou de reconnaître quelque état primordial d'où elle part et
qu'elle n'explique pas.[40] Tout problème a ses données accidentelles ou
arbitraires: on en déduit le reste, mais on ne les déduit de rien. Le
soleil, la terre, les planètes, l'impulsion initiale des corps célestes,
les propriétés primitives des substances chimiques, sont de ces
données.[41] Si nous les possédions toutes, nous pourrions tout
expliquer par elles, mais nous ne saurions les expliquer elles-mêmes.
Pourquoi, demande Mill, ces agents naturels ont-ils existé à l'origine
plutôt que d'autres? Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles
proportions? Pourquoi ont-ils été distribués de telle ou telle manière
dans l'espace? C'est là une question à laquelle nous ne pouvons
répondre. Bien plus, nous ne pouvons découvrir rien de régulier dans
cette distribution même; nous ne pouvons la réduire à quelque
uniformité, à quelque loi. L'assemblage de ces agents n'est pour nous
qu'un pur accident[42]. Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait
le modèle de la science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la
science limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de
tous les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre
l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa loi,
les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. Nous
comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de faits
que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences
nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si
la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux
grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au
début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre
renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les sensations
primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre science, dit
votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa source la plus
élevée.»
Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le sont
qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire qu'elles
ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les causes?
Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps et de
l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde si bien réglé
est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, sortir de
notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de l'univers? En
aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières conséquences;
car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a pour lui d'autre
fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre expérience. Elle
ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle tire toute son
autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue vraie; elle ne fait
que résumer une somme d'observations; elle lie deux données qui,
considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison intime; elle joint
l'antécédent et le conséquent pris en général, comme la loi de la
pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris en particulier; elle
constate un couple, comme font toutes les lois expérimentales, et
participe à leur incertitude comme à leurs restrictions. Ecoutez ces
fortes paroles: «Je suis convaincu que si un homme habitué à
l'abstraction et à l'analyse exerçait loyalement ses facultés à cet
effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son imagination
aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits, par exemple
dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose à présent
l'univers, les événements puissent se succéder au hasard, sans aucune
loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre constitution
mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même une raison
quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part.»[43] Pratiquement,
nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais «dans les parties
lointaines des régions stellaires, où les phénomènes peuvent être
entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce serait folie
d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale, comme ce serait
folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois spéciales qui se
maintiennent universellement exactes sur notre planète.»[44] Nous sommes
donc chassés irrévocablement de l'infini; nos facultés et nos assertions
n'y peuvent rien atteindre; nous restons confinés dans un tout petit
cercle; notre esprit ne porte pas au delà de son expérience; nous ne
pouvons établir entre les faits aucune liaison universelle et
nécessaire; peut-être même n'existe-t-il entre les faits aucune liaison
universelle et nécessaire. Mill s'arrête là; mais certainement, en
menant son idée jusqu'au bout, on arriverait à considérer le monde comme
un simple morceau de faits. Nulle nécessité intérieure ne produirait
leur liaison ni leur existence. Ils seraient de pures données,
c'est-à-dire des accidents. Quelquefois, comme dans notre système, ils
se trouveraient assemblés de façon à amener des retours réguliers;
quelquefois ils seraient assemblés de manière à n'en pas amener du tout.
Le hasard, comme chez Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en
dériveraient, et n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres
comme des nombres, comme des fractions par exemple, qui, selon le hasard
des deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas
en périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et
haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et dominante
que nous avons démêlée au commencement du système, qui a transformé les
théories de la définition, de la proposition et du syllogisme; qui a
réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a développé et
perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le but, les bornes,
les provinces, et les méthodes de la science; qui dans la nature et dans
la science a partout supprimé les liaisons intérieures; qui a remplacé
le nécessaire par l'accidentel, la cause par l'antécédent, et qui
consiste à prétendre que toute assertion utile a pour effet de former un
couple, c'est-à-dire de joindre deux faits qui, par leur nature, sont
séparés.
* * * * *
§ II.