SUR STUART MILL

I

J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la _British

Association for the advancement of learning_, et j'y avais trouvé, parmi

les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, homme

d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le soir au

nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de petits cours,

on met en jeu des instruments nouveaux: les dames y assistent et

s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines d'enthousiasme,

elles chantèrent _God save the Queen_. J'admirais ce zèle, cette

solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces souscriptions

volontaires, cette aptitude à l'association et au travail, cette grande

machine poussée par tant de bras, et si bien construite pour accumuler,

contrôler et classer les faits. Et pourtant dans cette abondance il y

avait un vide: quand je lisais les comptes rendus, je croyais assister à

un congrès de chefs d'usines; tous ces savants vérifiaient des détails

et échangeaient des recettes. Il me semblait entendre des contremaîtres

occupés à se communiquer leurs procédés pour le tannage du cuir ou la

teinture du coton: les idées générales étaient absentes. Je m'en

plaignais à mon ami, et le soir, sous sa lampe, dans ce grand silence

qui enveloppe là-bas une ville universitaire, nous en cherchions tous

deux les raisons.

Le positivisme anglais: Etude sur Stuart Mill · 第 6 / 32 题