DU ROI

Potsdam, le 27 juillet 1775.

Ménagez l'huile de la lampe pour qu'elle brûle longtemps encore. C'est à

quoi je m'intéresse plus que madame Denis et votre ménagère suisse, qui

vous fait quitter l'ouvrage quand elle craint qu'il ne nuise à votre

santé. Elles n'ont qu'une idée confuse de ce que vaut le patriarche de

Ferney, et j'en ai une précise. Pour trouver un Voltaire dans

l'antiquité, il faut rassembler le mérite de cinq ou six grands hommes,

d'un Cicéron, d'un Virgile, d'un Lucien et d'un Salluste; et dans la

renaissance des lettres, c'est la même chose: il faut englober un

Guichardin, un Tasse, un Arétin, un Dante, un Arioste, et encore ce

n'est pas assez; dans le siècle de Louis XIV, il manquera toujours pour

l'épopée quelqu'un qui rende l'assemblage complet.

Voilà comme on pense de vous sur les bords de la mer Baltique, où l'on

vous rend plus de justice que dans votre ingrate patrie.

N'oubliez pas ces bons Germains qui se souviennent toujours avec plaisir

de vous avoir possédé autrefois, et qui vous célèbrent autant qu'il est

en eux. _Vale_. FÉDÉRIC.

Je viens de recevoir la _Diatribe à l'auteur des Ephémérides_. On dit

que cet ouvrage vient de Ferney, et je crois y reconnaître l'auteur au

style, qu'il ne saurait déguiser.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 110 / 125 题