DU ROI

Du 6 octobre 1758.

Il vous a été facile de juger de ma douleur par la perte que j'ai faite.

Il y a des malheurs réparables par la constance et par un peu de

courage; mais il y en a d'autres contre lesquels toute la fermeté dont

on veut s'armer, et tous les discours des philosophes ne sont que des

secours vains et inutiles; ce sont de ceux-ci dont ma malheureuse étoile

m'accable dans les moments les plus embarrassants et les plus remplis de

ma vie.

Je n'ai pas été malade comme on vous l'a dit; mes maux ne consistent que

dans des coliques hémorroïdales et quelquefois néphrétiques. Si cela eût

dépendu de moi, je me serais volontiers dévoué à la mort, que ces sortes

d'accidents amènent tôt ou tard, pour sauver et pour prolonger les

jours de celle qui ne voit plus la lumière[F]. N'en perdez jamais la

mémoire, et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour élever un

monument à son honneur. Vous n'avez qu'à lui rendre justice; et sans

vous écarter de la vérité, vous trouverez la matière la plus ample et la

plus belle.

Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que je n'en ai. FÉDÉRIC.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 58 / 125 题