DE M. DE VOLTAIRE

À Paris, 17 mars 1749.

Sire, cet éternel malade répond à la fois à deux lettres de Votre

Majesté: dans votre première, vous jugez de la conduite de _Catilina_

avec ce même esprit qui fait que vous gouvernez un vaste royaume, et

vous parlez comme un homme qui connaît à fond les gens qui gouvernaient

autrefois le monde, et que Crébillon a défigurés. Vous aimez

_Rhadamiste_ et _Electre_. J'ai la même passion que vous, sire; je

regarde ces deux pièces comme des ouvrages vraiment tragiques, malgré

leurs défauts, mais l'amour d'Itys et d'Iphianasse qui gâtent et qui

refroidissent un des beaux sujets de l'antiquité, malgré l'amour

d'Arsame; malgré beaucoup de vers qui pêchent contre la langue et contre

là poésie. Le tragique et le sublime l'emportent sur tous ces défauts et

qui sait émouvoir sait tout. Il n'en est pas ainsi de la _Semiramis_.

Apparemment Votre Majesté ne l'a pas lue. Cette pièce tomba absolument;

elle mourut dans sa naissance, et n'est jamais ressuscitée; elle est mal

écrite, mal conduite et sans intérêt. Il me sied mal peut-être de

parler ainsi, et je ne prendrais pas cette liberté s'il y avait deux

avis différents sur cet ouvrage proscrit au théâtre. C'est même parce

que cette _Semiramis_ était absolument abandonnée, que j'ai osé en

composer une. Je me garderais bien de faire _Rhamadiste_ et _Electre_.

J'aurai l'honneur d'envoyer bientôt à Votre Majesté ma _Semiramis_,

qu'on rejoue à présent avec un succès dont je dois être très content.

Vous la trouverez très différente de l'esquisse que j'eus l'honneur de

vous envoyer il y a quelques années. J'ai tâché d'y répandre toute la

terreur du théâtre des Grecs, et de changer les Français en Athéniens.

Je suis venu à bout de la métamorphose, quoique avec peine. Je n'ai

guère vu la terreur et la pitié, soutenues de la magnificence du

spectacle, faire un plus grand effet. Sans la crainte et sans la pitié,

point de tragédies. Sire, voilà pourquoi _Zaïre_ et _Alzire_ arrachent

toujours des larmes, et sont toujours redemandées. La religion,

combattue par les passions, est un ressort que j'ai employé, et c'est un

des plus grands pour remuer les coeurs des hommes. Sur cent personnes il

se trouve à peine un philosophe, et encore sa philosophie cède à ce

charme et à ce préjugé qu'il combat dans le cabinet. Croyez-moi, sire,

tous les discours politiques, tous les profonds raisonnements, la

grandeur, la fermeté, sont peu de choses au théâtre; c'est l'intérêt qui

fait tout, et sans lui il n'y a rien. Point de succès dans les

représentations, sans la crainte et la pitié; mais point de succès dans

le cabinet, sans une versification toujours correcte, toujours

harmonieuse, et soutenue de la poésie d'expression. Permettez-moi,

sire, de dire que cette pureté et cette élégance manquent absolument à

_Catilina_. Il y a dans cette pièce quelques vers nerveux, mais il n'y

en a jamais dix de suite où il n'y ait des fautes contre la langue, ou

dans lesquels cette élégance ne soit sacrifiée.

Il n'y a certainement point de roi dans le monde qui sente mieux le prix

de cette élégance harmonieuse que Frédéric le Grand. Qu'il se

ressouvienne des vers où il parle d'Alexandre, son devancier, dans une

épître morale, et qu'il compare à ces vers ceux de _Catilina_, il verra

s'il trouvera dans l'auteur français le même nombre et la même cadence

qui sont dans les vers d'un roi du Nord, qui m'étonnèrent. Quand je dis

qu'il n'y a point de roi qui sente ce mérite comme Votre Majesté,

j'ajoute qu'il y a aussi peu de connaisseurs à Paris qui aient plus de

goût, et aucun auteur qui ait plus d'imagination.....

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 51 / 125 题