Sire, si votre sort est changé, votre belle âme ne l'est pas; mais la
mienne l'est. J'étais un peu misanthrope, et les injustices des hommes
m'affligeaient trop. Je me livre à présent à la joie avec tout le monde.
Grâce au ciel, Votre Majesté a déjà rempli presque toutes mes
prédictions. Vous êtes déjà aimé, et dans vos États et dans l'Europe.
Un résident de l'empereur disait dans la dernière guerre au cardinal de
Fleury: Monseigneur, les Français sont bien aimables, mais ils sont tous
Turcs. L'envoyé de Votre Majesté peut dire à présent, les Français sont
tous Prussiens.
Le marquis d'Argenson, conseiller d'État du roi de France, ami de M. de
Valori, et un homme d'un vrai mérite, avec qui je me suis entretenu
souvent à Paris de Votre Majesté, m'écrit du 13 que M. de Valori
s'exprime avec lui dans ces propres mots: «Il commence son règne comme
il y a apparence qu'il le continuera; partout des traits de bonté de
coeur; justice qu'il rend au défunt; tendresse pour ses sujets.» Je ne
fais mention de cet extrait à Votre Majesté que parce que je suis sûr
que cela a été écrit d'abondance de coeur qu'il m'est revenu de même. Je
ne connais point M. de Valori, et Votre Majesté sait que je ne devais
pas compter sur ses bonnes grâces; cependant puisqu'il pense comme moi
et qu'il vous rend tant de justice, je suis bien aise de la lui rendre.
Le ministre qui gouverne le pays où je suis me disait: Nous verrons s'il
renverra tout d'un coup les géants inutiles qui ont fait tant crier; et
moi je lui répondis: Il ne fera rien précipitamment. Il ne montrera
point un dessein marqué de condamner les fautes qu'a pu faire son
prédécesseur; il se contentera de les réparer avec le temps. Daignez
donc avouer, grand roi, que j'ai bien deviné.
Votre Majesté m'ordonne de songer, en lui écrivant, moins au roi qu'à
l'homme. C'est un ordre bien selon mon coeur. Je ne sais comment m'y
prendre avec un roi, mais je suis bien à mon aise avec un homme
véritable, avec un homme qui a dans sa tête et dans son coeur l'amour du
genre humain.....