À Remusberg, le 15 avril 1739.
J'ai été sensiblement attendri du récit touchant que vous me faites de
votre déplorable situation. Un ami à la distance de quelques centaines
de lieues paraît un homme assez inutile dans le monde, mais je prétends
faire un petit essai en votre faveur, dont j'espère que vous retirerez
quelque utilité. Ah! mon cher Voltaire, que ne puis-je vous offrir un
asile, où assurément vous n'auriez rien à souffrir de semblable aux
chagrins que vous donne votre ingrate patrie! Vous ne trouveriez chez
moi ni envieux, ni calomniateurs, ni ingrats; on saurait rendre justice
à vos mérites, et distinguer parmi les hommes ce que la nature a si fort
distingué parmi ses ouvrages.
Je voudrais pouvoir soulager l'amertume de votre condition; et je vous
assure que je pense aux moyens de vous servir efficacement.
Consolez-vous toujours de votre mieux, mon cher ami, et pensez que, pour
établir une égalité de conditions parmi tous les hommes, il vous fallait
des revers capables de balancer les avantages de votre génie, de vos
talents, et de l'amitié de la marquise.
C'est dans des occasions semblables qu'il nous faut tirer de la
philosophie des secours capables de modérer les premiers transports de
la douleur, et de calmer les mouvements impétueux que le chagrin excite
dans nos âmes. Je sais que ces conseils ne coûtent rien à donner, et que
la pratique en est presque impossible; je sais que la force de votre
génie est suffisante pour s'opposer à vos calamités. Mais on ne laisse
point que de tirer des consolations du courage que nous inspirent nos
amis.
Vos adversaires sont d'ailleurs des gens si méprisables, qu'assurément
vous ne devez pas craindre qu'ils puissent ternir votre réputation. Les
dents de l'envie s'émousseront toutes les fois qu'elles voudront vous
mordre. Il n'y a qu'à lire sans partialité les écrits et les calomnies
qu'on sème sur votre sujet pour en connaître la malice et l'infamie.
Soyez en repos, mon cher Voltaire, et attendez que vous puissiez goûter
les fruits de mes soins.
J'espère que l'air de Flandre vous fera oublier vos peines, comme les
eaux du Léthé en effaçaient le souvenir chez les ombres.
J'attends de vos nouvelles pour savoir quand il serait agréable à la
marquise que je lui envoyasse une lettre pour le duc d'Aremberg. Mon vin
de Hongrie et l'ambre languissent de partir: j'enverrai le tout à
Bruxelles, lorsque je vous y saurai arrivé.
Ayez la bonté de m'adresser les lettres que vous m'écrirez de Cirey par
le marchand Michelet; c'est la voie la plus courte. Mais si vous
m'écrivez de Bruxelles, que ce soit sous l'adresse du général Bork à
Vesel. Vous vous étonnerez de ce que j'ai été si longtemps sans vous
répondre; mais vous débrouillerez facilement ce mystère, quand vous
saurez qu'une absence de quinze jours m'a empêché de recevoir votre
lettre qui m'attendait ici.
Je vous prie de ne jamais douter des sentiments d'amitié et d'estime
avec lesquels je suis votre très fidèle ami, FÉDÉRIC.