DE M. DE VOLTAIRE

Auguste 1738.

Je vois toujours, monseigneur, avec une satisfaction qui approche de

l'orgueil, que les petites contradictions que j'essuie dans ma patrie

indignent le grand coeur de Votre Altesse Royale. Elle ne doute pas que

son suffrage ne me récompense bien amplement de toutes ces peines: elles

sont communes à tous ceux qui ont cultivé les sciences; et parmi les

gens de lettres, ceux qui ont le plus aimé la vérité ont toujours été

les plus persécutés.

La calomnie a voulu faire périr Descartes et Bayle; Racine et Boileau

seraient morts de chagrin s'ils n'avaient eu un protecteur dans Louis

XIV. Il nous reste encore des vers qu'on a faits contre Virgile. Je suis

bien loin de pouvoir être comparé à ces grands hommes; mais je suis bien

plus heureux qu'eux; je jouis de la paix; j'ai une fortune convenable à

un particulier, et plus grande qu'il ne la faut à un philosophe; je vis

dans une retraite délicieuse, auprès de la femme la plus respectable,

dont la société me fournit toujours de nouvelles leçons. Enfin,

monseigneur, vous daignez m'aimer; le plus vertueux, le plus aimable

prince de l'Europe daigne m'ouvrir son coeur, me confier ses ouvrages et

ses pensées et corriger les miennes. Que me faut-il de plus? La santé

seule me manque; mais il n'y a point de malade plus heureux que moi.

Votre Altesse Royale veut-elle permettre que je lui envoie la moitié du

cinquième acte de _Mérope_, que j'ai corrigé? et si la pièce, après une

nouvelle lecture, lui paraît digne de l'impression, peut-être la

hasarderai-je.

Madame la marquise du Châtelet vient de recevoir le plan de Remusberg,

dessiné par cet homme aimable dont on se souviendra toujours à Cirey. Il

est bien triste de ne voir tout cela qu'en peinture, etc. _(Le reste

manque.)_

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 32 / 125 题