Monsieur, je suis obligé de vous avertir que j'ai reçu deux jours de
poste successivement les lettres de M. Thiriot ouvertes. Je ne jurerais
pas même que la dernière que vous m'avez écrite n'ait essuyé le même
sort. J'ignore si c'est en France, ou dans les États du roi mon père,
qu'elles ont été victimes d'une curiosité assez mal placée. On peut
savoir tout ce que contient notre correspondance: vos lettres ne
respirent que la vertu et l'humanité, et les miennes ne contiennent pour
l'ordinaire que des éclaircissements que je vous demande sur des sujets
auxquels la plupart du monde ne s'intéresse guère. Cependant, malgré
l'innocence des choses que contient notre correspondance, vous savez
assez ce que c'est que les hommes, et qu'ils ne sont que trop portés à
mal interpréter ce qui doit être exempt de tout blâme. Je vous prierai
donc de ne point adresser par M. Thiriot les lettres qui rouleront sur
la philosophie ou sur des vers. Adressez-les plutôt à M. Tronchin
Dubreuil; elles me parviendront plus tard, mais j'en serai récompensé
par leur sûreté. Quand vous m'écrirez des lettres où il n'y aura que des
bagatelles, adressez-les à votre ordinaire par M. Thiriot, afin que les
curieux aient de quoi se satisfaire.
Césarion me charme par tout ce qu'il me dit de Cirey. Votre _histoire du
Siècle de Louis XIV_ m'enchante. Je voudrais seulement que vous
n'eussiez point rangé Machiavel, qui était un malhonnête homme, au rang
des autres grands hommes de son temps. Quiconque enseigne à manquer de
parole, à opprimer, à commettre des injustices, fût-il d'ailleurs
l'homme le plus distingué par ses talents, ne doit jamais occuper une
place due uniquement aux vertus et aux talents louables. Cartouche ne
mérite point de tenir un rang parmi les Boileau, les Colbert et les
Luxembourg. Je suis sûr que vous êtes de mon sentiment. Vous êtes trop
honnête homme pour vouloir mettre en honneur la réputation flétrie d'un
coquin méprisable; aussi suis-je sûr que vous n'avez envisagé Machiavel
que du côté du génie. Pardonnez-moi ma sincérité; je ne la prodiguerais
pas si je ne vous en croyais très digne.
Si les histoires de l'univers avaient été écrites comme celle que vous
m'avez confiée, nous serions plus instruits des moeurs de tous les
siècles, et moins trompés par les historiens. Plus je vous connais plus
je trouve que vous êtes un homme unique. Jamais je n'ai lu de plus beau
style que celui de l'_Histoire de Louis XIV_. Je relis chaque paragraphe
deux ou trois fois tant j'en suis enchanté. Toutes les lignes portent
coup; tout est nourri de réflexions excellentes; aucune fausse pensée,
rien de puéril, et avec cela une impartialité parfaite. Dès que j'aurai
lu tout l'ouvrage, je vous enverrai quelques petites remarques entre
autres sur les noms allemands qui sont un peu maltraités: ce qui peut
répandre de l'obscurité sur cet ouvrage, puisqu'il y a des noms qui sont
si défigurés qu'il faut les deviner.
Je souhaiterais que votre plume eût composé tous les ouvrages qui sont
fait et qui peuvent être de quelque instruction; ce serait le moyen de
profiter et de tirer utilité de la lecture. Je m'impatiente quelquefois
des inutilités, des pauvres réflexions, ou de la sécheresse qui règne
dans certains livres; c'est au lecteur à digérer de pareilles lectures.
Vous épargnez cette peine à vos lecteurs. Qu'un homme ait du jugement ou
non, il profite également de vos ouvrages. Il ne lui faut que de la
mémoire.
Il me faut de l'application et une contention d'esprit pour étudier vos
_Eléments de Newton_; ce qui se fera après Pâques, faisant une petite
absence pour prendre
Ce que vous savez,
Avec beaucoup de bienséance.
Je vous exposerai mes doutes avec la dernière franchise, honteux de vous
mettre toujours dans le cas des Israélites, qui ne pouvaient relever les
murs de Jérusalem qu'en se défendant d'une main, tandis qu'ils
travaillaient de l'autre.
Avouez que mon système est insupportable; il me l'est quelquefois à
moi-même. Je cherche un objet pour fixer mon esprit, et je n'en trouve
encore aucun. Si vous en savez, je vous prie de m'en indiquer qui soit
exempt de toute contradiction. S'il y a quelque chose dont je puisse me
persuader, c'est qu'il y a un Dieu adorable dans le ciel, et un Voltaire
presque aussi estimable, à Cirey.
J'envoie une petite bagatelle à madame la marquise, que vous lui ferez
accepter. J'espère qu'elle voudra la placer dans ses entresols et
qu'elle voudra s'en servir pour ses compositions.
Je n'ai pas pu laisser votre portrait entre les mains de Césarion. J'ai
envié à mon ami d'avoir conversé avec vous, et de posséder encore votre
portrait. C'en est trop, me suis-je dit; il faut que nous partagions les
faveurs du destin. Nous pensons tous de même sur votre sujet, et c'est à
qui vous aimera et vous estimera le plus.
J'ai presque oublié de vous parler de vos pièces fugitives: _La
Modération dans le bonheur, Le Cadenas, Le Temple de l'Amitié_, etc.,
tout cela m'a charmé. Vous accumulez la reconnaissance que je vous dois.
Que la marquise n'oublie pas d'ouvrir l'encrier. Soyez persuadé que je
ne regrette rien plus au monde que de ne pouvoir vous convaincre des
sentiments avec lesquels je suis, monsieur, votre très fidèlement
affectionné ami. FÉDÉRIC.