À Ruppin, le 6 juillet 1737.
...Les antiquaires à capuchon ne seront jamais ni mes historiographes,
ni les directeurs de ma conscience. Que votre façon de penser est
différente de celle de ces suppôts de l'erreur! vous aimez la vérité,
ils aiment la superstition; vous pratiquez les vertus, ils se contentent
de les enseigner; ils calomnient, et vous pardonnez. Si j'étais
catholique, je ne choisirai ni saint François d'Assise, ni saint Benoît
pour mes patrons. J'irais droit à Cirey, je trouverais des vertus et des
talents supérieurs en tout genre à ceux de la haine et du froc.
Ces rois sans amitié et sans retour, dont vous me parlez, me paraissent
ressembler à la bûche que Jupiter donna pour roi aux grenouilles. Je ne
connais l'ingratitude que par le mal qu'elle m'a fait. Je peux même
dire, sans affecter des sentiments qui ne me sont pas naturels, que je
renoncerais à toute grandeur si je la croyais incompatible avec
l'amitié. Vous avez bien votre part à la mienne. Votre naïveté, cette
sincérité et cette noble confiance que vous me témoignez dans toutes les
occasions, méritent bien que je vous donne le titre d'ami.
Je voudrais que vous fussiez le précepteur des princes, que vous leur
apprissiez à être hommes, à avoir des coeurs tendres, que vous leur
fissiez connaître le véritable prix des grandeurs, et le devoir qui les
oblige à contribuer au bonheur des humains. Mon pauvre Césarion a été
arrêté tout court par la goutte. Il s'en est défait le mieux qu'il a pu,
et s'est mis en chemin pour Cirey. C'est à vous de juger s'il ne mérite
pas toute l'amitié que j'ai pour lui. En prenant congé de mon petit ami,
je lui ai dit: Songez que vous allez au paradis terrestre, à un endroit
mille fois plus délicieux que l'île de Calypso; que la déesse de ces
lieux ne le cède en rien à la beauté de l'enchanteresse de Télémaque,
que vous trouverez en elle tous les agréments de l'esprit, si
préférables à ceux du corps; que cette merveille occupe son loisir par
la recherche de la vérité. C'est là que vous verrez l'esprit humain dans
son dernier degré de perfection, la sagesse sans austérité, entourée des
tendres Amours et des Ris. Vous y verrez d'un côté le sublime Voltaire
et de l'autre l'aimable auteur du _Mondain_: celui qui sait s'élever au
dessus de Newton, et qui, sans s'avilir, sait chanter Phyllis. De quelle
façon, mon cher Césarion, pourra-t-on vous faire abandonner un séjour si
plein de charmes? Que les liens d'une vieille amitié sont faibles contre
tant d'appas!
Je remets mes intérêts entre vos mains et c'est à vous, monsieur, de me
rendre mon ami. Il est peut-être l'unique mortel digne de devenir
citoyen de Cirey; mais souvenez-vous que c'est tout mon bien, et que ce
serait une injustice criante de me le ravir.
J'espère que mon petit ambassadeur reviendra chargé de la toison d'or,
c'est le dire de votre _Pucelle_ et de tant d'autres pièces à moitié
promises, mais encore plus impatiemment attendues. Vous savez que j'ai
un goût déterminé pour vos ouvrages et il y aurait plus que de la
cruauté à me les refuser.
Il me semble que la dépravation du goût n'est pas si générale en France
que vous le croyez. Les Français connaissent encore un Apollon à Cirey,
des Fontenelle, des Crébillon, des Rollin, pour la clarté et la beauté
du style historique; des d'Olivet pour les traductions, des Bernard et
des Gresset, dont les muses naturelles et polies peuvent très bien
remplacer les Chaulieu et les La Fare.
Si Gresset pèche quelquefois contre l'exactitude, il est excusable par
le feu qui l'emporte; plein de ses pensées, il néglige les mots. Que la
nature fait peu d'ouvrages accomplis! et qu'on voit peu de Voltaire.
J'ai pensé oublier M. de Réaumur qui, en qualité de physicien, est en
grande réputation chez vous. Voilà ce qui me paraît la quintescence de
vos grands hommes. Les autres auteurs ne me semblent pas fort dignes
d'attention. Les belles-lettres ne sont plus récompensées, comme elles
l'étaient du temps de Louis le Grand. Ce prince, quoique peu instruit,
se faisait une affaire sérieuse de protéger ceux dont il attendait son
immortalité. Il aimait la gloire, et c'est à cette noble passion que la
France est redevable de son académie et de ses arts qui y fleurissent
encore.....
Frédéric Ier, roi de Prusse, prince d'un génie fort borné, bon, mais
facile, a fait assez fleurir les arts sous son règne. Ce prince aimait
la grandeur et la magnificence; il était libéral jusqu'à la profusion.
Au mépris de toutes les louanges qu'on prodiguait à Louis XIV, il crut
qu'en choisissant ce prince pour son modèle, il ne pourrait manquer
d'être loué à son tour. Dans peu on vit la cour de Berlin devenir le
singe de celle de Versailles: on imitait tout: cérémonial, harangues,
pas mesurés, pas comptés, grands mousquetaires, etc. Souffrez que je
vous épargne l'ennui d'un pareil détail.
La reine Charlotte, épouse de Frédéric, était une princesse qui, avec
tous les dons de la nature, avait reçu une excellente éducation. Elle
était fille du duc de Lunebourg, depuis électeur de Hanovre. Cette
princesse avait connu particulièrement Leibnitz, à la cour de son père.
Ce savant lui avait enseigné les principes de la philosophie, et surtout
de la métaphysique. La reine considérait beaucoup Leibnitz; elle était
en commerce de lettres avec lui, ce qui lui fit faire de fréquents
voyages à Berlin. Ce philosophe aimait naturellement toutes les
sciences: aussi les possédait-il toutes. M. de Fontenelle, en parlant de
lui, dit très spirituellement qu'en le décomposant, on trouverait assez
de matière pour former beaucoup d'autres savants. L'attachement de
Leibnitz pour les sciences ne lui faisait jamais perdre de vue le soin
de les établir. Il conçut le dessein de former à Berlin une académie
sur le modèle de celle de Paris, en y apportant cependant quelques
légers changements; il fit ouverture de son dessein à la reine, qui en
fut charmée, et lui promit de l'assister de tout son crédit.
On parla un peu de Louis XIV; les astronomes assurèrent qu'ils
découvriraient une infinité d'étoiles dont le roi serait indubitablement
le parrain; les botanistes et les médecins lui consacreraient leurs
talents, etc. Qui aurait pu résister à tant de genres de persuasion?
Aussi en vit-on les effets. En moins de rien, l'Observatoire élevé, le
théâtre de l'anatomie ouvert; l'académie toute formée eut Leibnitz pour
son directeur. Tant que la reine vécut, l'académie se soutint assez
bien; mais, à sa mort, il n'en fut pas de même. Le roi son époux la
suivit de près. D'autre temps, d'autres soins. À présent les arts
dépérissent; et je vois, les larmes aux yeux, tout savoir fuir de chez
nous; et l'ignorant d'un air arrogant, et la barbarie des moeurs s'en
approprier la place:
Du laurier d'Apollon, dans nos stériles champs La feuille négligée
est désormais flétrie: Dieux! pourquoi mon pays n'est-il plus la
patrie Et de la gloire et des talents?