Nous mettons le nom de Voltaire avant celui de Frédéric, parce que nous
croyons que Voltaire restera le plus grand aux yeux de la postérité. En
outre, Voltaire a toujours aimé les hommes et leur a fait beaucoup de
bien, tandis que Frédéric est au rang de ceux qui les ont broyés pour
les mêler.
Quoi qu'il en soit, il y a de beaux côtés dans les rapports de ces deux
hommes, et Frédéric est, après tout, un de ceux qui ont le mieux compris
Voltaire et lui ont le plus rendu justice. Si Frédéric était haut placé
par la naissance, il le fut encore par le génie; il put donc admirer
Voltaire par un côté qui leur était commun, l'intelligence.
Frédéric avait vingt-quatre ans lorsqu'il engagea avec Voltaire une
correspondance qui, malgré quelques interruptions, a duré jusqu'à la
mort de ce dernier. Cultivant les arts, les lettres et la philosophie,
le jeune prince, après avoir cruellement souffert des brutalités féroces
de son père, vivait le plus souvent retiré à la campagne et ne revenait
à Berlin qu'à certaines époques déterminées. Il importe de dire ici
quelques mots du caractère singulier du père de Frédéric pour expliquer
le sien.
Le roi Frédéric-Guillaume avait deux goûts dominants, poussés jusqu'à la
manie: une avarice sordide et l'ambition de posséder l'infanterie la
mieux exercée et composée des plus beaux hommes du monde. Il joignait à
cela des moeurs dures et grossières. Il jetait au feu les livres de son
fils et lui cassait ses flûtes; un beau jour il fit promener et fesser
sur la place publique de Postdam une malheureuse femme qui était la
maîtresse du jeune homme et raccompagnait au piano. Ces procédés
inspirèrent au prince le désir de quitter furtivement le toit paternel,
pour voyager en Angleterre et en Europe avec deux jeunes officiers, ses
amis. Le roi le sut, fit empoigner tout le monde, mit son fils au cachot
en attendant qu'on lui fit un procès captal. L'un des officiers parvint
à s'échapper; l'autre fut exécuté sous la fenêtre du prince royal, qui
s'évanouit de douleur entre les mains des quatre grenadiers chargés de
le faire assister à ce spectacle, auquel le roi était lui-même présent.
Heureusement pour Frédéric, l'empereur Charles VI dépêcha à son père un
ambassadeur, spécialement chargé de lui représenter qu'un souverain de
l'Empire n'avait pas le droit de faire mourir un prince royal, comme un
sujet ordinaire. Le terrible Guillaume finit par se rendre à ces motifs
de haute politique. Lorsqu'il découvrit le projet de son fils, le roi
était entré dans une telle colère que, soupçonnant l'aînée de ses filles
d'y avoir pris part, il faillit la jeter à coups de pied par la fenêtre
de l'appartement. La reine s'attacha aux vêtements de sa fille en
désespérée et le crime ne s'accomplit pas. Voltaire raconte que la
margrave de Bareith lui montra, sous le sein gauche, la marque
indélébile de cette paternelle cruauté.
On conçoit aisément que Frédéric dut recevoir de funestes impressions de
traitements aussi barbares. Sa jeunesse s'écoula triste et misérable,
mais il la remplit d'occupations sérieuses, car il était doué d'une
activité dévorante et animé du plus louable désir de s'instruire.
En août 1736, Frédéric adresse à Voltaire une première lettre pleine des
sentiments les plus nobles et finissant ainsi:
«J'espère un jour voir celui que j'admire de si loin et vous assurer de
vive voix que je suis, avec toute l'estime et la considération due à
ceux qui, suivant le flambeau de la vérité, consacrent leurs travaux au
public, votre affectionné ami.»
Voltaire lui répond en ces termes le 26 août:
«Mon amour-propre est trop flatté, mais l'amour du genre humain que j'ai
toujours eu dans le coeur et qui, j'ose le dire, fait mon caractère, m'a
donne un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le
monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les
hommes heureux.
«Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne
doive des actions de grâces aux soins que vous prenez de cultiver par la
philosophie une âme née pour commander... Pourquoi si peu de rois
recherchent-ils cet avantage! Vous le sentez, monseigneur, c'est que
presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité... Soyez sûr que,
si un jour le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes
n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples
et béni du monde entier.»
En avril 1737, Voltaire écrit à Frédéric:
«Je vous regarde comme un présent que le ciel a fait à la terre.
J'admire qu'à votre âge le goût des plaisirs ne vous ait point emporté,
et je vous félicite infiniment que la philosophie vous laisse le goût
des plaisirs... Nous sommes nés avec un coeur qu'il faut remplir, avec
des passions qu'il faut satisfaire sans en être maîtrisés.»
Le 19 avril 1738, je trouve dans une lettre de Frédéric:
«Pour l'amour de l'humanité ne m'alarmez plus par vos fréquentes
indispositions, et ne vous imaginez pas que ces alarmes soient
métaphoriques... Faites dresser, je vous prie, le _statum morbi_ de vos
incommodités, afin de voir si peut-être quelque habile médecin ne
pourrait vous soulager.» Le 17 juin de la même année, il insiste de
nouveau: «Je ne saurais me persuader que vous ayez la moindre amitié
pour moi si vous ne voulez vous ménager. En vérité, Mme la marquise
devrait y avoir l'oeil. Si j'étais à sa place, je vous donnerais des
occupations si agréables qu'elles vous feraient oublier toutes vos
expériences de laboratoire.» La lettre du prince royal du 24 juillet
commence ainsi: «Mon cher ami, me voilà rapproché de plus de soixante
lieues de Cirey. Vous ne sauriez concevoir ce que me fait souffrir votre
voisinage: ce sont des impatiences, ce sont des inquiétudes, ce sont
enfin toutes les tyrannies de l'absence.» Du 6 août même année: «Je
viens de recevoir votre belle épître sur l'_homme_; ces pensées sont
aussi dignes de vous que la conquête de l'univers l'était d'Alexandre.
Vous recherchez modestement la vérité et vous la publiez avec hardiesse.
Non, il ne peut y avoir qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la nature.»
Le 16 février 1739, Voltaire disait au prince, au milieu de l'amertume
que lui causaient les persécutions:
«Je suis en France, parce que Mme du Châtelet y est; sans elle il y a
longtemps qu'une retraite plus profonde me déroberait à la persécution
et à l'envie... Tous les huit jours je suis dans la crainte de perdre la
liberté ou la vie.»
Frédéric lui répond, le 15 avril:
«Je voudrais pouvoir soulager l'amertume de votre condition, et je vous
assure que je pense aux moyens de vous servir efficacement.
Consolez-vous toujours de votre mieux, mon cher ami, et pensez que pour
établir une égalité de conditions parmi les hommes, il vous fallait des
revers capables de balancer les avantages de votre génie, de vos talents
et de l'amitié de la marquise.»
Pendant la maladie du roi son père, Frédéric termine ainsi une lettre du
23 mars 1740:
«Si je change de condition, vous en serez instruit des premiers.
Plaignez-moi, car je vous assure que je suis effectivement à plaindre;
aimez-moi toujours, car je fais plus cas de votre amitié que de vos
respects. Soyez persuadé que votre mérite m'est trop connu pour ne pas
vous donner, en toutes les occasions, des marques de la parfaite estime
avec laquelle je serai toujours votre très fidèle ami, Frédéric.»
Enfin Frédéric est sur le trône, le 6 juin 1740, il écrit à Voltaire:
«Mon cher ami, mon sort est changé et j'ai assisté aux derniers moments
d'un roi.... Je n'avais pas besoin de cette leçon pour être dégoûté de
la vanité des grandeurs humaines.... Enfin, mon cher Voltaire, nous ne
sommes pas maîtres de notre sort. Le tourbillon des événements nous
entraîne et il faut se laisser entraîner. Ne voyez en moi, je vous prie,
qu'un citoyen zélé, un philosophe un peu sceptique, mais un ami
véritablement fidèle. Pour Dieu, ne m'écrivez qu'en homme.... Adieu, mon
cher Voltaire, si je vis, je vous verrai, aimez-moi toujours et soyez
sincère avec votre ami, Frédéric.»
Il y a trois époques à distinguer dans la correspondance aussi bien que
dans les rapports de Frédéric et de Voltaire. La première comprend les
années qui précédèrent l'avénement du prince au trône, la seconde celles
qui s'écoulèrent depuis cette date jusqu'à la fin des guerres dont
Frédéric sortit vainqueur après avoir été à deux doigts de sa perte, la
troisième embrasse les dernières années de leur vie. Dans la première
époque, le ton des lettres est celui d'un jeune homme très sérieusement
occupé de s'instruire et très enthousiaste du génie de son
correspondant. L'admiration de Frédéric est profonde, il le témoigne par
un juste respect et par une sorte de culte, qui se traduit par mille
attentions et des craintes très vives et très répétées sur la mauvaise
santé de Voltaire. La seconde est celle qui fait le moins d'honneur au
monarque. L'ambition s'est presque entièrement emparée de l'homme.
L'usage du pouvoir en a fait un despote très dur et qui souffre peu la
contradiction. Le mauvais succès de ses affaires, la nécessité de mener
la rude vie des camps au milieu des horreurs qu'entraîne la guerre,
l'habitude de manier les hommes pour les asservir à sa volonté et les
faire marcher à son but, la goutte et différentes incommodités, le poids
d'une couronne de conquérant et de roi absolu, toutes ces causes
troublèrent profondément l'âme de Frédéric. Il y a loin du ton du jeune
prince à celui de l'homme mûr.
Cette période comprend aussi les relations directes de Frédéric et de
Voltaire. L'amour-propre d'auteur, l'humeur despotique du souverain, les
basses manoeuvres de leur entourage troublèrent bientôt ces rapports,
malgré leur admiration mutuelle et la grâce incomparable de l'esprit de
Voltaire. Le roi lui fit subir à Francfort de grossières avanies, tout à
fait dignes de la barbare rusticité de son père. Jamais Voltaire ne put
les oublier, tant elles furent odieuses, et jamais Frédéric ne les a
convenablement réparées, tant était absolu le caractère de ce despote de
génie. La margrave de Bareith principalement, et les autres membres de
la famille royale de Prusse, firent au contraire tout ce qui dépendait
d'eux pour panser cette blessure profonde. À deux reprises cependant,
Voltaire se donna le plaisir, digne d'une âme généreuse, d'essayer
d'être utile à Frédéric en le raccommodant avec la cour de France; puis
de consoler et de fortifier son héros, lorsque, dans une crise suprême,
quelque temps avant la bataille de Rosbach, il avait pris la résolution
de mettre fin à sa vie. En cette circonstance grave, Voltaire montra
autant de coeur que de raison et agit heureusement sur l'âme de Frédéric
et sur celle de la malheureuse margrave de Bareith, plus digne de ces
preuves de haute sympathie. Le lecteur retrouvera quelques traces
touchantes de ces rapports affectueux dans les circonstances les plus
extrêmes.
Après avoir désespéré de sa cause et résolu de s'ôter la vie (1757),
Frédéric auquel Voltaire avait écrit deux lettres très nobles et très
affectueuses pour l'en détourner, Frédéric abandonna ce funeste dessein.
Pour moi, menacé du naufrage,
Je dois, affrontant l'orage
Penser, vivre ou mourir en roi.
Voltaire répond à l'épître qui se termine par ces trois vers:
«Non seulement ce parti désespérait un coeur comme le mien, qui ne vous a
jamais été assez développé et qui a toujours été attaché à votre
personne, quoi qu'il ait pu arriver, mais ma douleur s'aigrissait des
injustices qu'une partie des hommes ferait à votre mémoire.
»J'oserai ajouter que Charles VII, qui avait votre courage avec
infiniment moins de lumières et moins de compassion pour ses peuples,
fit la paix avec le czar, sans s'avilir. Il ne m'appartient pas d'en
dire davantage, et votre raison suprême vous en dit cent fois davantage.
»Je dois me borner à représenter à Votre Majesté combien sa vie est
nécessaire à sa famille, aux États qui lui demeureront, aux philosophes
qu'elle peut éclairer et soutenir, et qui auraient, croyez-moi, beaucoup
de peine à justifier devant le public une mort volontaire, contre
laquelle tous les préjugés s'élèveraient. Je dois ajouter que quelque
personnage que vous fassiez, il sera toujours grand.
»Je prends du fond de ma retraite plus d'intérêt à votre sort que je
n'en prenais dans Postdam et Sans-Souci. Cette retraite serait heureuse
et ma vieillesse infirme serait consolée, si je pouvais être assuré de
votre vie, que le retour de vos bontés me rend encore plus chère. C'est
être véritablement roi que de soutenir l'adversité en grand homme (13
novembre 1757).»
Plus tard, lorsque l'ambition de Frédéric est satisfaite, lorsqu'il
n'est plus aux prises avec la fortune et plongé dans les horreurs et les
crimes de la guerre, il semble retrouver la trace des sentiments de sa
jeunesse. Il est vrai que la brillante activité de Voltaire lui fait une
auréole lumineuse qui ne pouvait manquer de frapper un homme tel que
Frédéric. Malgré la mauvaise opinion qu'il a de l'humanité, le despote
ne peut s'empêcher de l'admirer en Voltaire.
En témoignant au philosophe un sincère enthousiasme pour son génie
inépuisable, il est forcé de reconnaître son grand coeur; et il s'associe
à quelques-unes de ses bonnes actions. Enfin on voit avec plaisir chez
cette âme, endurcie par la guerre et la rude besogne qui incombe à tout
despote, des éclairs de sensibilité et des retours d'affection pour le
noble vieillard, que la maladie et les années assiègent sans jamais
l'abattre.
Voici quelques extraits des lettres échangées entre le roi et le
philosophe dans la fin de la seconde et pendant la troisième époque, que
j'ai déterminées.
VOLTAIRE A FRÉDÉRIC, 19 mai 1759.--«Je tombe des nues quand vous
m'écrivez que je vous ai dit des duretés. Vous avez été mon idole
pendant vingt années de suite; _je l'ai dit à la terre, au ciel, à
Gusman même_; mais votre métier de héros et votre place de roi ne
rendent pas le coeur très sensible. C'est dommage, car ce coeur était fait
pour être humain et sans l'héroïsme et le trône vous auriez été le plus
aimable des hommes dans la société,
»En voilà trop si vous êtes en présence de l'ennemi, et trop peu si vous
êtes avec vous-même dans le sein de la philosophie, qui vaut encore
mieux que la gloire.
»Comptez que je suis toujours assez sot pour vous aimer, autant que je
suis assez juste pour vous admirer. Reconnaissez la franchise et recevez
avec bonté le profond respect du Suisse Voltaire.»
AU MÊME, 21 avril 1760.--«Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez
brouillé avec le roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et
mes pensions; vous m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme
innocente, une femme considérée, qui a été traînée dans la boue et mise
en prison. Ensuite, en m'honorant de vos lettres vous corrompez la
douceur de cette consolation par des reproches amers. Est-il possible
que ce soit vous qui me traitiez ainsi, quand je suis occupé depuis
trois ans, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue que
celle de suivre ma façon de penser?
»......C'est vous qui me faites des reproches et ajoutez ce triomphe aux
insultes des fanatiques! Cela me fait prendre le monde en horreur avec
justice; j'en suis heureusement éloigné dans mes domaines solitaires. Je
bénirai le jour où je cesserai, en mourant, d'avoir à souffrir et
surtout à souffrir par vous; mais ce sera en vous souhaitant un bonheur
dont votre position n'est peut-être pas susceptible et que la
philosophie pouvait seule vous procurer dans les orages de votre vie, si
la fortune vous permet de vous borner à cultiver longtemps ce fonds de
sagesse que vous avez en vous; fonds admirable, mais altéré par les
passions inséparables d'une grande imagination, un peu par humeur, et
par des situations épineuses qui versent du fiel dans votre âme, enfin
par le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir
humilier les autres hommes, de leur dire, de leur écrire des choses
piquantes, plaisir indigne de vous, d'autant plus que vous êtes plus
élevé au-dessus d'eux par votre rang et par vos talents uniques. Vous
sentez sans doute ces vérités.
»Pardonnez a ces vérités que vous dit un vieillard qui a peu de temps à
vivre; et il vous le dit avec d'autant plus de confiance que, convaincu
lui-même de ses misères et de ses faiblesses infiniment plus grandes que
les vôtres, mais moins dangereuses par son obscurité, il ne peut être
soupçonné par vous de se croire exempt de torts pour se mettre en droit
de se plaindre de quelques-uns des vôtres. Il gémit des fautes que vous
pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer
qu'à réparer avant sa mort les écarts funestes d'une imagination
trompeuse, en faisant des voeux pour qu'un aussi grand homme que vous
soit aussi heureux et aussi grand en tout qu'il doit l'être.»
RÉPONSE DU ROI, 12 mai 1760.--«Je sais très bien que j'ai des défauts et
même de grands défauts. Je vous assure que je ne me traite pas doucement
et que je ne me pardonne rien, quand je me parle à moi-même; mais
j'avoue que ce travail serait moins infructueux si j'étais dans une
situation où mon âme n'eût pas à souffrir de secousses aussi
impétueuses...
»Je n'entre pas dans la recherche du passé. Vous avez eu sans doute les
plus grands torts envers moi. Votre conduite n'eût été tolérée par aucun
philosophe. Je vous ai tout pardonné et même je veux tout oublier. Mais
si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie,
vous ne vous en sériez pas tiré aussi bien chez tout autre. Tenez-vous
le donc pour dit et que je n'entende plus parler de cette nièce qui
m'ennuie...»
Sans doute, Frédéric avait encore sur le coeur le refus de Mme Denis de
venir à Berlin, avec de brillants avantages de sa part, pour y tenir la
maison de son oncle. Le roi songeait peut-être que si cette Parisienne
avait fait moins la dédaigneuse et marqué plus d'affection à Voltaire,
il eût gardé toujours près de lui le plus aimable et le plus grand homme
de son siècle. _Vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien chez tout
autre,_ on sent là cette main qui tint impitoyablement enfermé ce
malheureux baron de Trenck.
DE FRÉDÉRIC., 31 octobre 1760.--«Le gros de notre espèce est sot et
méchant. Tout homme a une bête féroce en soi, peu savent l'enchaîner; la
plupart lui lâchent le frein, lorsque la terreur et les lois ne les
retiennent pas.
»Vous me trouverez peut-être un peu misanthrope. Je suis malade, je
souffre, et j'ai affaire à une demi-douzaine de coquins et de coquines
qui démonteraient un Socrate, un Antonin. Vous êtes heureux de suivre
les conseils de Candide et de vous borner à cultiver votre jardin. Il
n'est pas donné à tout le monde d'en faire autant. Il faut que le boeuf
trace un sillon, que le rossignol chante, que le dauphin nage et que je
fasse la guerre.»
DE FRÉDÉRIC.--24 octobre 1765.--«Je vous félicite de la bonne opinion
que vous avez de l'humanité. Pour moi, qui, par le devoir de mon état,
connais beaucoup cette espèce à deux pieds sans plume, je vous prédis
que ni vous ni tous les philosophes du monde ne corrigeront le genre
humain de la superstition... Cependant je crois que la voix de la
raison, à force de s'élever contre le fanatisme, pourra rendre la race
future plus tolérante que celle de notre temps; et c'est beaucoup
gagner.
»On vous aura l'obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus
cruelle, de la plus barbare folie qui les ait possédés et dont les
suites font horreur.»
DE FRÉDÉRIC, 14 octobre 1773,--«J'ai été en Prusse abolir le servage,
réformer des lois barbares, en promulguer de plus raisonnables, ouvrir
un canal qui joint la Vistule, la Nètre, la Vaste, l'Oder et l'Elbe;
rebâtir des villes détruites depuis la peste de 1709, défricher vingt
milles de marais et établir quelque police dans un pays où ce nom était
même inconnu... De plus j'ai arrangé la bâtisse de soixante villages
dans la haute Silésie, où il restait des terres incultes. Chaque village
a vingt familles. J'ai fait faire des grands chemins dans les montagnes
et rebâti deux villes brûlées.
Je ne vous parle point de troupes, cette matière est trop prohibée à
Ferney pour que je la touche. Je vous souhaite cette paix, accompagnée
de toutes les prospérités possibles et j'espère que le patriarche de
Ferney n'oubliera pas le philosophe de Sans-Souci, qui admire et
admirera son génie, jusqu'à extinction de chaleur humaine. _Vale._
Frédéric.»
DE VOLTAIRE, 8 novembre 1773.--«Je vous bénis de mon village de ce que
vous en avez tant bâti; je vous bénis au bord de mon marais de ce que
vous en avez tant desséché; je vous bénis avec mes laboureurs de ce que
vous en avez tant délivrés de l'esclavage, et que vous les avez changés
en hommes.»
DE FRÉDÉRIC, 26 novembre 1773.--«Quoique je sois venu trop tôt en ce
monde, je ne m'en plains pas; _j'ai vu Voltaire_, et, si je ne le vois
plus, je le lis et il m'écrit. Continuez longtemps de même et jouissez
de toute la gloire qui vous est due...»
DU MÊME, 18 novembre 1774.--«Votre lettre m'a affligé. Je ne saurais
m'accoutumer à vous perdre tout à fait, et il me semble qu'il manquerait
quelque chose à notre Europe si elle était privée de Voltaire.»
DU MÊME, 10 décembre 1774.--«Non, vous ne mourrez pas de sitôt; vous
prenez les suites de l'âge pour les avant-coureurs de la mort. Ce feu
divin, que Prométhée déroba aux dieux et qui vous remplit, vous
soutiendra et vous conservera encore longtemps. _Vos sermons ne baissent
pas_.»
DU ROI, 18 juin 1776.--«La raison se développe journellement dans notre
Europe, les pays les plus stupides en ressentent les secousses... C'est
vous, ce sont vos ouvrages qui ont produit cette révolution dans les
esprits. La bonne plaisanterie a ruiné les remparts de la
superstition..... Jouissez de votre triomphe; que votre raison domine
longues années sur les esprits que vous avez éclairés, et que le
patriarche de Ferney, le coryphée de la vérité, n'oublie pas le
solitaire de Sans-Souci.»
DU MÊME, 22 octobre 1776.--«Faites-moi au moins savoir quelques
nouvelles de la santé du vieux patriarche. Je n'entends pas raillerie
sur son compte, je me flatte que le quart d'heure de Rabelais sonnera
pour nous deux dans la même minute... et que je n'aurai pas le chagrin
de lui survivre et d'apprendre sa perte, qui en sera une pour l'Europe.
Ceci est sérieux: ainsi, je vous recommande à la sainte garde d'Apollon,
des Grâces qui ne vous quittent jamais et des Muses qui veillent autour
de vous.»
DU MÊME, décembre 1776.--«Quelle honte pour la France de persécuter un
homme unique... Quelle lâcheté plus révoltante que de répandre
l'amertume sur vos derniers jours! Ces indignes procédés me mettent en
colère.. Cependant soyez sûr que le plus grand crève-coeur que vous
puissiez faire à vos ennemis, c'est de vivre en dépit d'eux.»
DU MÊME, 10 février 1777.--«Vous aurez toutefois eu l'avantage de
surpasser tous vos prédécesseurs par le noble héroïsme avec lequel vous
avez combattu l'erreur.»
DU MÊME, 9 novembre 1777.--«Vous êtes l'aimant qui attirez à vous les
êtres qui pensent; chacun veut voir cet homme unique qui est la gloire
de notre siècle.»
DU MÊME, 25 janvier 1778.--«D'impitoyables gazetiers avaient annoncé
votre mort, tout ce qui tient à la république des lettres et moi
indigne, nous avons été frappés de terreur... Vivez, vivez pour
continuer votre brillante carrière, pour ma satisfaction et pour celle
de tous les êtres qui pensent.»
On est heureux de voir se terminer, avec dignité et affection, une
amitié, née dans l'enthousiasme et l'estime réciproques, presque rompue
par de cruels orages, enfin ravivée par le malheur et consacrée par le
temps, car elle ne dura pas moins de quarante-deux ans. Frédéric voulut
faire lui-même l'éloge de son ami, de l'homme du siècle, dans le sein de
l'Académie de Berlin.
Et il est juste de constater que dans cet éloge, sous l'influence de
l'âge et de ses regrets sincères, l'ambitieux, le despote, le dur et
victorieux capitaine a prononcé ces paroles: «Quelque précieux que
soient les dons du génie, ces présents que la nature ne prodigue que
rarement, ne l'emportent cependant jamais sur les actes d'humanité et de
bienfaisance: on admire les premiers et l'on bénit et vénère les
seconds.» Il est beau pour la mémoire de Voltaire que sa noble
existence ait inspiré de tels sentiments à Frédéric; et il est assez
curieux de remarquer à cette occasion que Laharpe, en digne académicien,
n'a indiqué comme unique ressort de la prodigieuse activité de Voltaire
que l'_amour de la gloire_. «À mesure, dit-il, qu'il sentait la vie lui
échapper, il embrassait plus fortement la gloire... Il ne respirait plus
que pour elle et par elle.»
D'Alembert, Condorcet, Diderot, Frédéric, Catherine, Turgot, Franklin,
Goethe, ont bien vengé Voltaire de la myopie du panégyriste Laharpe,
myopie caractéristique et qui donne la juste mesure de la pauvreté de
coeur et d'intelligence de ce faiseur de phrases.
Quoi qu'il ait écrit et quoi qu'il ait fait, on doit dire à l'honneur et
à la décharge de Frédéric: _Il admira Voltaire et il l'aima autant qu'il
pouvait aimer_.
Le roi survécut huit ans à son ami et mourut en 1786, à l'âge de 74 ans.
La correspondance de Voltaire avec la plupart des membres de la famille
royale de Prusse est assez considérable. Assurément, au point de vue du
coeur, tous les membres de cette famille valaient beaucoup mieux que leur
illustre chef. Ici, plus de traces d'amour-propre d'auteur, plus de
paroles sentant le despote ayant mauvaise opinion de l'espèce humaine.
On ne voit que des preuves d'une affection sincère, d'une véritable
admiration, et souvent d'une reconnaissance très réelle. La margrave de
Bareith et le prince royal qui succéda à son oncle le grand Frédéric,
méritent d'être particulièrement distingués.
Par son dévouement à son frère, par la part qu'elle prit à ses malheurs,
par ses communications plus fréquentes et plus importantes avec
Voltaire, par la manière gracieuse avec laquelle elle s'efforça de
réparer l'indigne conduite de Frédéric à Francfort, la margrave de
Bareith occupe naturellement la première place dans ce recueil. Cette
princesse avait vécu près de Voltaire pendant son séjour en Prusse. Elle
avait de l'instruction et un esprit, sans préjugés. On voit de ses
lettres qui commencent ainsi: «Soeur Guillemette à frère Voltaire, salut,
car je me compte parmi les heureux habitants de votre abbaye» (allusion
à la société des soupers intimes de Frédéric).
Mais c'est pendant la guerre de Sept Ans, lorsque Frédéric, attaque à la
fois par l'Autriche, la France et la Russie, faillit succomber sous tant
d'ennemis, que les lettres de la margrave empruntent à la gravite des
circonstances et à l'état violent de son âme désespérée un intérêt
extrême. Voltaire songea à opérer un rapprochement entre la cour de
Berlin et celle de Versailles. Il en écrivit à cette princesse et au
maréchal de Richelieu qui commandait une de nos armées en Allemagne.
C'était quelques mois avant Rosbach. Le roi de Prusse semblait perdu et
Voltaire, qui ne désirait point la ruine de son ancien disciple, ne
songea qu'à le consoler et à essayer de le tirer de ce mauvais pas.
Cette négociation n'aboutit pas, quoiqu'elle fût opportune et dans
l'intérêt de la France. Mais Frédéric avait blessé l'amour-propre de Mme
de Pompadour et l'abbé de Bernis, sa créature, était ministre des
affaires étrangères.
Le 19 août 1757, la margrave répondait à Voltaire:
«On ne connaît ses amis que dans le malheur; la lettre que vous m'avez
écrite fait bien de l'honneur à votre façon de penser. Je ne saurais
vous témoigner combien je suis sensible à votre procédé. Le roi l'est
autant que moi... Je suis dans un état affreux et je ne survivrai pas à
la destruction de ma maison et de ma famille. C'est l'unique consolation
qui me reste. Vous aurez de beaux sujets de tragédies... Je ne puis vous
en dire davantage, mon âme est si troublée que je ne sais ce que je
fais. Quoi qu'il puisse arriver, soyez persuadé que je suis plus que
jamais votre amie, Wilhelmine.»
Vingt-huit jours après, le 12 septembre, la malheureuse princesse
continue ainsi: «Votre lettre m'a sensiblement touchée, celle que vous
m'avez adressée pour le roi a fait le même effet sur lui. Je m'étais
flattée que vos réflexions feraient quelque impression sur son esprit.
Vous verrez le contraire par le billet ci-joint. Il ne me reste qu'à
suivre sa destinée, si elle est malheureuse; je ne me suis jamais piquée
d'être philosophe, j'ai fait mes efforts pour le devenir. Le peu de
progrès que j'ai fait m'a appris à mépriser les grandeurs et les
richesses, mais je n'ai rien trouvé dans la philosophie qui puisse
guérir les plaies du coeur que le moyen de s'affranchir de ses maux en
cessant de vivre. L'état où je suis est pire que la mort... Plût au ciel
que je fusse chargée seule de tous les maux que je viens de vous
décrire! je les souffrirais avec fermeté! Pardonnez-moi ce détail. Vous
m'engagez, par la part que vous prenez à ce qui me regarde, à vous
ouvrir mon coeur. Hélas! l'espoir en est presque banni. Que vous êtes
heureux dans votre ermitage, je vous, y souhaite tout le bonheur
imaginable. Si la fortune nous favorise encore, comptez sur toute ma
reconnaissance, je n'oublierai jamais toutes les marques d'attachement
que vous m'avez données; ma sensibilité vous en est garant. Je ne suis
jamais amie à demi et je le serai toujours véritablement de frère
Voltaire. Bien des compliments à Mme Denis. Continuez, je vous prie,
d'écrire au roi. Wilhelmine.»
Après la bataille de Rosbach, 6 novembre 1757, les affaires du roi de
Prusse, quoique toujours en fâcheux état, prirent une meilleure
tournure; mais la santé de la margrave avait reçu des atteintes trop
profondes pour qu'elle pût se remettre. Cette princesse mourut le 14
octobre 1758.
Frédéric écrivait à Voltaire le 6 novembre de cette année: «Il vous a
été facile de juger de ma douleur par la perte que j'ai faite... Si cela
eût dépendu de moi, je me serais volontiers dévoué à la mort pour
prolonger les jours de celle qui ne voit plus la lumière. N'en perdez
jamais la mémoire et rassemblez, je vous prie, toutes vos forces pour
élever un monument en son honneur. Vous n'avez qu'à lui rendre justice,
et, sans vous écarter de la vérité, vous trouverez la matière la plus
ample et la plus belle. Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que
je n'en ai.»
Le poète satisfit aux désirs du roi comme aux besoins de son coeur et
loua la grandeur d'âme et l'intelligence élevée de la princesse dans une
ode qui courut l'Europe.
Le prince de Prusse, depuis Frédéric-Guillaume II, s'adresse ainsi à
Voltaire le 12 novembre 1770: «Je vous admire, monsieur, depuis que je
vous lis... J'ai vu avec un extrême plaisir que la même plume, qui
travaille depuis si longtemps à frapper la superstition et à ramener la
tolérance, s'occupe aussi à renverser le funeste principe du _Système de
la Nature_... Souffrez, monsieur, que je vous demande pour ma seule
instruction, si en avançant en âge vous ne trouvez rien à changer à vos
idées sur la nature de l'âme... Je n'aime pas à me perdre dans des
raisonnements métaphysiques, mais je voudrais ne pas mourir tout entier
et qu'un génie tel que le vôtre ne fût pas anéanti. Je regrette souvent,
monsieur, en vous lisant, de n'avoir pas été en âge de profiter des
charmes de votre conversation dans le temps que vous étiez ici. Je
n'ignore pas combien le feu prince de Prusse, mon frère, vous estimait;
je vous prie de croire que j'ai hérité de ses sentiments. J'embrasserai
avec plaisir l'occasion de vous en donner des preuves et de vous
convaincre, monsieur, combien je suis votre très affectionné ami.»
Le 28 du même mois, Voltaire répond: «Il est vrai qu'on ne sait pas trop
bien ce que c'est qu'une âme, on n'en a jamais vu. Tout ce que nous
savons, c'est que le maître éternel de la nature nous a donné la faculté
de penser et de connaître la vertu. Il n'est pas démontré que cette
faculté vive après notre mort, mais le contraire n'est pas démontré non
plus. Il se peut sans doute que Dieu ait accordé la pensée à une monade,
qu'il fera penser après nous: rien n'est contradictoire dans cette idée.
Au milieu de tous les doutes, le plus sage est de ne jamais rien faire
contre sa conscience. Avec ce secret, on jouit de la vie et l'on ne
craint rien à la mort.
«Il est bien extravagant de définir Dieu, les anges, les esprits, et de
savoir précisément pourquoi Dieu a formé le monde, quand on ne sait pas
pourquoi on remue son bras à sa volonté. Nous ne savons rien des
premiers principes.
»Le système des athées m'a toujours paru extravagant. Spinosa lui-même
admettait une intelligence universelle. Il ne s'agit plus que de savoir
si cette intelligence a de la justice. Or il me paraît impertinent
d'admettre un Dieu injuste. Tout le reste me semble caché dans la nuit.
Ce qui est sûr, c'est que l'homme de bien n'a rien à craindre.»
Le prince répond, 10 mars 1771: «Pour avoir l'esprit en repos sur
l'avenir, il ne faut qu'être homme de bien. Je le serai toujours: j'en
ferai toute ma vie honneur à vos sages exhortations et j'attendrai
patiemment que la toile se lève pour voir dans l'éternité. Vous êtes
assez heureux, monsieur, pour que je ne puisse vous être bon à rien.
S'il se présentait néanmoins quelque occasion de vous faire plaisir,
disposez, je vous prie, de votre très affectionné ami.»
À l'exposition universelle de 1867, on fit figurer à Paris le moulage en
plâtre du monument élevé à Berlin en l'honneur du grand Frédéric. Je ne
veux point ici apprécier cette oeuvre au point de vue artistique. Mais je
remarquais alors et je crois bon de faire remarquer que sur les
bas-reliefs, illustrant les quatre faces du piédestal de cette statue
équestre, l'un d'eux représentait Frédéric entouré des savants et des
membres de l'Académie dont il était le fondateur. On y voit les figures
de Maupertuis, d'Argens, etc., mais on y cherche en vain celle de
Voltaire, qui fut cependant le plus illustre membre de cette académie,
laquelle a entendu de la bouche du roi philosophe l'éloge du patriarche
de Ferney.
Pourquoi cette éclatante omission? pourquoi Voltaire brille-t-il par son
absence dans cette réunion?
Est-il besoin de le constater encore une fois c'est que Voltaire
libre-penseur, avocat du genre humain, promoteur et précurseur de 89, ne
peut être amnistié par des partisans du droit divin, tels que Guillaume
et Bismarck.
Il est bon de le faire remarquer, car cela est tout à l'honneur de
Voltaire.
Ces répugnances ne se voient pas seulement en Allemagne. À la mort du
dernier marquis de Villette, fils de _Belle et Bonne_, la pupille de
Voltaire, les héritiers légitimes, après avoir tout partagé, cherchèrent
un moyen honnête de se débarrasser de l'urne d'argent contenant le coeur
de Voltaire et sur laquelle le mari de _Belle et Bonne_ avait inscrit ce
vers:
Son esprit est partout, mais son coeur est ici!
Jusque-là ce vase avait été précieusement conservé à Villette, avec
quelques autres reliques par le fils de la pupille de Voltaire.
On conçoit l'embarras des héritiers Villette, tous bons catholiques et
bon légitimistes. Ils imaginèrent d'offrir l'urne, peu édifiante, à
l'Académie française. C'était assez bien trouvé, car l'Académie possède
une bibliothèque, un musée qui contient même la statue de Voltaire,
exécutée en 1770 par Pigalle, grâce à une souscription publique. Cette
statue historique avait été donnée à l'Académie française par la nièce
de Voltaire, Mme Denis, et naturellement l'Académie s'empressa de
l'accepter avec reconnaissance et enthousiasme.
À ce moment le monde était plein de la gloire de Voltaire et tout aux
regrets causés par la perte de ce grand homme, comme le prouva en 91 la
translation des cendres et l'apothéose de Voltaire au Panthéon.
Autres temps, autres moeurs.
L'Académie de nos jours, où prédominait l'influence de MM. Guizot,
Dupanloup, de Broglie, etc., ne se soucia nullement d'accepter le don
des héritiers Villette.
Elle tourna comme elle put la difficulté et l'urne consacrée par la
piété filiale se trouve aujourd'hui déposée à la Bibliothèque nationale.
C'est matériellement tout ce qui nous reste de Voltaire, car on sait que
la tombe du Panthéon a été violée en 1816 et que de bons catholiques ont
jeté aux gémonies les restes du philosophe. Ainsi a été repoussé de
mains en mains, cette urne qui renferme le coeur de Voltaire, lequel
pendant 84 ans palpita avec la plus grande énergie pour la cause de la
Justice et de la Vérité.
Dame! avouer Voltaire, accepter l'ennemi implacable de la superstition
et du fanatisme, le don Quichotte de l'humanité, cela ne peut être le
fait de tout le monde, pas plus en France qu'en Prusse.
Cette espèce d'ostracisme posthume de Voltaire est un supplice bien
doux, quand on se rappelle que Socrate a bu la ciguë, que Jésus a été
crucifié, qu'Arnauld de Brescia, Galilée, Campanella, Jean Huss,
Giordano Bruno ont été brûlés, torturés ou pendus.
Je ne puis nommer tous les martyrs de la Vérité et de la Justice.
J'ajouterai seulement que Descartes, pour pouvoir penser et écrire
librement, a été obligé de s'exiler en Hollande et en Suède.
Il faut donc reconnaître que Guillaume et Bismarck n'ont pas été plus
sots, plus ridicules et plus odieux que Louis XIV avec ses dragonnades,
et que toutes ces pitoyables violences n'empêchent pas le monde de
tourner.