Durant tout le cours de leur voyage, qui dura deux heures, don Fernando
et don José n'échangèrent pas une seule syllabe, au grand étonnement du
capataz, don Fernando songeait à son bonheur prochain, un peu couvert
d'ombre par la tristesse de ses adieux et les pressentiments de dona
Linda. Ces inquiétudes vagues, dès qu'il fut arrivé au Carmen, se
dissipèrent comme les brouillards du matin devant le soleil.
Le premier soin de Fernando fut de visiter la maison où il devait
conduire dona Linda après la bénédiction nuptiale. Quoique le confort
n'existe pas dans l'Amérique du Sut, c'était un palais féerique encombré
de toutes les splendeurs du luxe. Un peuple d'ouvriers français,
anglais, et italiens, réunis avec des difficultés inouïes, travaillaient
sans relâche sous les ordres d'un habile architecte pour donner la
dernière main à cette création des _Mille et une Nuits_, qui déjà avait
englouti des sommes considérables et qui, dans quarante-huit heures,
pouvait recevoir ses nouveaux hôtes. Au Carmen, on ne parlait que du
palais de don Fernando Bustamente; la foule curieuse, qui affluait
devant les portes, racontait des merveilles de cette demeure princière.
Don Fernando, satisfait de voir son rêve accompli, sourit en pensant à
sa fiancée, et, après avoir complimenté les ouvriers et l'architecte, il
se rendit chez le gouverneur, où l'appelaient de graves intérêts.
Le commandant fit un gracieux accueil au jeune homme, dont il avait
beaucoup connu le père. Cependant Fernando, malgré la bienveillance
courtoise de don Luciano Quiros, crut voir sur son visage la trace d'une
contrariété secrète.
Le gouverneur était un brave et loyal soldat, qui avait rendu des
services dans la guerre de l'indépendance et auquel, en guise de
retraite, le gouvernement de Buenos-Ayres avait confié le commandement
du Carmen, poste qu'il occupait depuis quinze années. Courageux, sévère
et juste, le colonel tenait en respect les gauchos par le supplice du
_garrot_ et déjouait les continuelles tentatives des Indiens, qui
venaient jusqu sous les canons du fort essayer de voler des bestiaux et
de faire des prisonniers et surtout des prisonnières. Doué d'une
intelligence médiocre, mais soutenu par sa propre expérience et par
l'estime de tous les honnêtes gens de la colonie, il ne manquait pas
d'une certaine énergie de caractère. Au physique, c'était un grand et
gros homme, à la face rubiconde et bourgeonnée, plein du contentement de
lui-même, qui s'écoutait parler et pesait soigneusement ses paroles
comme si elles eussent été d'or.
Don Fernando fut étonné de l'inquiétude qui dérangeait la placidité
habituelle du visage du colonel.
--C'est, dit ce dernier en serrant cordialement la main au jeune homme,
c'est un miracle dont je remercie nuestra senora del Carmen que de vous
voir ici.
--Dans quelques jours vous ne m'adresserez plus ce reproche, répondit
don Fernando.
--Ainsi, c'est pour bientôt? fit don Luciano qui se frotta les mains.
--Mon dieu! d'ici à quatre jours, je l'espère, je serai marié.
Aujourd'hui je suis venu au Carmen donner le coup d'oeil du maître aux
derniers préparatifs de mon mariage.
--Tant mieux! reprit le commandant, je suis enchanté que vous vous
fixiez auprès de nous. Don Fernando, votre fiancée est la plus jolie
fille de la colonie.
--Merci pour elle, colonel!
--Et vous passez la journée au Carmen?
--Oui; demain de bonne heure je compte retourner à l'estancia.
--Dans ce cas, vous déjeunez avec moi, sans façon, n'est-ce pas?
--Volontiers.
--Parfait, dit le commandant qui frappa sur un timbre.
Un esclave noir parut.
--Monsieur déjeune avec moi.
A propos, don Fernando, j'ai là un gros paquet de papiers à votre
adresse qui est arrivé hier soir de Buenos-Ayres par un exprès.
--Dieu soit loué! je craignais un retard. Ces papiers sont
indispensables pour mon mariage.
--Tout est pour le mieux, reprit don Luciano.
Le jeune homme mit le paquet dans la poche de son habit.
L'esclave noir rouvrit la porte.
--Sa Seigneurie est servie, dit-il.
Un troisième convive les attendait dans la salle à manger. Ce personnage
était le major Blumel, vieil Anglais, long, sec, maigre et formaliste
qui, depuis vingt ans, commandait en second au Carmen. Don Luciano et le
major avaient guerroyé ensemble dans leur jeunesse et ils s'aimaient
fraternellement. Le major et don Fernando se connaissaient un peu. On
s'assit après les politesses d'usage, devant une table abondante et
délicate, et, au dessert, la conversation, qui avait souffert de
l'appétit des convives, devint tout à fait amicale.
--Ah çà! demanda don Fernando, don Luciano? Vous n'avez pas votre gaîté
de tous les jours.
--Il est vrai, fit le commandant en humant un verre de xérès de la
Frontera, je suis triste.
--Triste, vous? Diable, vous m'inquiétez; si je ne vous avais pas vu
déjeuner d'aussi bon appétit, je vous croirais malade.
--Oui, répondit le vieux soldat avec un soupir, l'appétit va bien.
--Qui peut alors vous chagriner?
--Un pressentiment, dit le commandant d'un ton sérieux.
--Un pressentiment! répéta don Fernando, qui se souvenait des dernières
paroles de dona Linda.
--Un pressentiment! appuya le major. Moi aussi je suis inquiet malgré
moi: il y a je ne sais quoi dans l'air. Un danger est suspendu au dessus
de nos têtes; d'où viendra-t-il? Dieu le sait.
--Oui, reprit don Luciano, Dieu le sait, et, croyez-moi, don Fernando,
il donne des avertissements aux hommes en danger.
--Le major Blumel et vous, deux vieux soldats braves comme leur épée,
n'ayez point peur de votre ombre; ainsi, quelles sont vos raisons?
--Aucune, dit le colonel; cependant...
--Allons! allons! don Luciano, dit gaiement Fernando, vous avez ce que
la major appelle _blue devils_, des diables bleus. C'est une espèce de
spleen produit par les brouillards de l'Angleterre et une maladie
dépaysée dans cette contrée pleine de soleil. Un conseil, colonel!
faites-vous saigner, buvez frais, mangez salé, et dans deux jours les
brumes de votre imagination se seront dissipées, n'est-ce pas, major?
--Je le souhaite, répondit le vieil officier en secouant la tête.
--Bah! reprit Fernando, la vie est déjà si courte, à quoi bon
l'attrister par des chimères?
--Sur la frontière, on n'est sûr de rien.
--Les Indiens sont devenus des agneaux.
--Seigneurie, dit au gouverneur un esclave qui entr'ouvrit la porte, un
bombero, arrivé à toute bride demande à être introduit.
Les trois convives se regardèrent.
--Qu'il entre! fit le colonel
Des pas lourds résonnèrent dans les salles attenantes, et le bombero
parut. C'était Sanchez. Il avait bien en ce moment l'apparence d'un
porteur de mauvaise nouvelles: il semblait sortir d'un combat; ses
vêtements en lambeaux étaient tachés de sang et de boue; une pâleur
inaccoutumée lui couvrait le visage; harassé de la rapidité de sa
course, il s'appuya sur sa carabine.
--Tenez, lui dit don Fernando ce verre de vin vous remettra.
--Non, répondit Sanchez en repoussant le verre; ce n'est pas de vin que
j'ai soif, mais de sang.
Le bombero essuya du revers de sa main son front baigné de sueur, et,
d'une voix brève et saccadée qui porta la terreur dans l'âme des trois
hommes:
--Les Indiens descendent, dit-il.
--Vous les avez vus? demanda le major.
--Oui, fit-il sourdement.
--Quand?
--Ce matin.
--Loin d'ici?
--A vigt lieues.
--Combien sont-ils?
--Comptez les grains de sable de la pampa, vous aurez leur nombre.
--Oh! s'écria le colonel, c'est impossible; les Indiens ne peuvent ainsi
du jour au lendemain organiser une armée. La terreur vous aura troublé.
--La terreur! fi donc! répondit le bombero d'un air de dédain. Dans le
désert, nous n'avons pas le temps de la connaître.
--Mais enfin, comment viennent-ils?
--Comme un ouragan, brûlant et pillant tout sur leur passage. Ils
forment un demi-cercle dont les deux extrémités vont se rapprochant de
plus en plus du côté du Carmen. Ils agissent avec une certaine méthode,
sous les ordres d'un chef aguerri et habile, sans nul doute.
--Ceci est grave dit le commandant.
Le major hocha la tête.
--Pourquoi nous prévenir si tard? dit-il au bombero.
--Ce matin, au lever du soleil, mes trois frères et moi avons été
enveloppés par deux ou trois cents Indiens qui semblèrent sortir
subitement de terre. Quelle lutte! nous nous sommes défendus comme des
lion; Simon est mort, Julian et Quinto sont blessés, mais nous avons
échappé, enfin, et me voilà!
--Rejoignez votre poste au plus vite; on vous donnera un cheval frais.
--Je pars.
--Eh bien! dit Luciano quand Sanchez se fut retiré, que pensez-vous de
nos pressentiments, don Fernando? Mais où allez-vous? demanda-t-il au
jeune homme qui s'était levé.
--Je retourne à l'estancia de San-Julian, que les Indiens ont peut-être
attaquée. Oh! dona Linda!
--San-Julian est fortifié et à l'abri d'un coup de main. Cependant,
tâchez de ramener don Luis et sa fille au Carmen, où ils seront plus en
sûreté.
--Merci, colonel! j'y tâcherai. Vous, soyez ferme devant les ennemis.
Vous le savez, les Indiens ne tendent jamais que des surprises, et, dès
qu'ils voient leurs projets découverts ils s'esquivent.
--Dieu vous entende!
--Au revoir, messieurs, et bonne chance! dit le jeune homme en serrant
la main au deux vieux soldats.
Don José Diaz, qui attendait don Fernando dans la cour, dès qu'il
l'aperçut, accourut vers lui.
--Eh bien! lui dit le capataz, vous savez la nouvelle, les Indiens
descendent.
--On vient de me l'apprendre.
--Qu'allons-nous faire?
--Retourner à l'estancia.
--Hum! don Fernando, ce n'est guère prudent: les Indiens nous barrent
sans doute le passage.
--Nous leur passerons sur le corps.
--Pardieu! c'est évident, mais si vous êtes tué?
--Bah! dona Linda m'attend.
--Comme il vous plaira, répondit le capataz. Tout est prêt pour le
départ; les chevaux sont là, tout sellés. Partons!
--Merci, José; vous êtes un brave homme, dit Fernando en lui serrant la
main.
--Je le sais bien.
--En selle!
Don Fernando et don José, escortés de deux esclaves, traversèrent au pas
la foule des oisifs rassemblés devant la porte du fort afin d'apprendre
les nouvelles; puis ils descendirent au grand trot la pente assez raide
qui conduit de la citadelle au vieux Carmen, et ils galopèrent enfin
vers San-Julian.
Ils n'avaient pas remarqué les gestes de plusieurs hommes à mine
suspecte qui, depuis leur départ, les suivaient à distance et causaient
vivement entre eux.
Le temps était à l'orage, le ciel était gris et bas; les oiseaux de mer
tournoyaient en sifflant. L'air semblait sans mouvement; un profond
silence planait sur la solitude; un nuage blanchâtre et léger comme la
neige se forma dans le sud-ouest: il avança, et ses proportions
grandirent de minute ne minute. Tout annonçait l'approche du _pampero_,
ce simoun des prairies.
Les nuées s'amassèrent; la poussière s'éleva et courut en colonnes
épaisses, suspendues entre le ciel et la terre. Les nuages enveloppèrent
la plaine comme d'un manteau, dont les tourbillons soulevèrent à chaque
instant les plis, et que les éclairs découpèrent çà et là. Des bouffées
d'air embrasé traversèrent l'espace, et soudain des bouts de l'horizon
la tempête accourut furieuse, balayant la pampa avec une violence
irrésistible. La lumière fut obscurcie par des masses de sable;
d'épaisses ténèbres couvrirent la terre, et le tonnerre mêla ses éclats
terribles aux mugissements de l'ouragan. D'énormes morceaux se
détachèrent des hautes falaises et roulèrent avec fracas dans la mer.
Les voyageurs étaient descendus de leurs montures et sur le bord de la
mer ils s'étaient abrités derrière des rochers. Quand le plus fort de
l'orage fut passé, ils se remirent en route. Don Fernando et José
marchaient silencieux côte à côte, pendant que les deux esclaves avancés
d'une vingtaine de pas, tremblaient de voir paraître les Patagons.
L'orage avait un peu diminué d'intensité; le pampero avait porté plus
loin sa furie; mais la pluie tombait à torrents, et les éclairs et la
foudre se succédaient sans interruption. Les cavaliers ne pouvaient
guère continuer leur route et risquaient à chaque seconde d'être
renversés de leurs chevaux qui se cabraient effrayés. La terre et le
sable détrempés par la pluie, n'offraient pas une seule place où les
pauvres bêtes pussent poser les pieds avec sécurité; elles trébuchaient,
renâclaient et menaçaient de s'abattre.
--Nous avons beau faire, dit le capataz, il est impossible d'aller plus
loin; je crois qu'il vaut mieux nous arrêter de nouveau et nous abriter
sous ce bouquet d'arbres.
--Allons! reprit don Fernando avec un soupir de résignation.
La petite troupe se dirigea vers un bois qui bordait la route. Ils
n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas, lorsque quatre hommes, le
visage couvert de masques noirs, s'élancèrent au galop hors du bois et
se ruèrent en silence contre les voyageurs.
Les esclaves roulèrent en bas de leurs chevaux, atteints de deux coups
de feu que leur avaient tirés les inconnus, et se tordirent dans les
convulsions de l'agonie. Don Fernando et José Diaz, étonnés de cette
attaque subite de la part d'hommes qui ne pouvaient être des Indiens,
car ils portaient le costume des gauchos, et leurs mains étaient
blanches, mirent immédiatement pied à terre, et, se faisant un rempart
du corps de leurs chevaux, ils attendirent, la carabine à l'épaule, le
choc de leurs adversaires.
Des balles furent échangées de part et d'autres, et un combat acharné
s'engagea, combat inégal et silencieux! Un des assaillants, le crâne
fendu jusqu'aux dents, tomba; un autre eut la poitrine traversée par
l'épée de don Fernando.
--Eh bien! mes maîtres, leur criait-il, en avez-vous assez? ou bien l'un
de vous veut-il faire connaissance avec ma lame? Vous êtes des niais,
c'est dix qu'il fallait venir pour nous assassiner.
--Et quoi! ajouta le capataz, vous renoncez déjà? Vous n'êtes guère
adroits pour des coupe-jarrets, et celui qui vous paie aurait dû mieux
choisir.
En effet, les deux hommes masqués avaient reculé; mais aussitôt quatre
hommes, également couverts d'un masque, apparurent, et tous les six se
précipitèrent sur les deux espagnols qui attendirent de pied ferme.
--Diable! nous vous avions calomniés, pardon! Vous connaissez votre
métier, dit don José en déchargeant à bout portant un pistolet dans le
groupe de ses adversaires.
Ceux-ci, toujours muets, ripostèrent et la lutte recommença avec une
nouvelle furie. Mais les deux braves Espagnols, dont les forces étaient
épuisées et dont le sang coulait, tombèrent à leur tour sur les cadavres
des deux autres assaillants qu'ils sacrifièrent à leur rage avant de
succomber.
Dès que les inconnus virent Diaz et don Fernando sans mouvement, ils
poussèrent un cri de triomphe. Sans s'inquiéter du capataz, ils prirent
le corps de don Fernando Bustamente, le placèrent en travers sur l'un de
leurs chevaux, et à toute bride d'enfuirent dans les détours de la
route.
Sept cadavres jonchaient la terre. Après les assassins arrivèrent les
vautours qui planaient et tournoyaient au-dessus des victimes, et
mêlaient leurs rauques cris de joie au bruit de l'ouragan.