XII.--LA PASSÉE DES GUANACOS

Sur les rives du Rio-Négro, à vingt-cinq lieues environ du Carmen,

s'élevait la _tolderia_ ou village de la passée des Guanacos.

Cette tolderia, simple camp provisoire comme tous les villages des

Indiens, dont les moeurs nomades ne comportent pas d'établissements

fixes, se composait d'une centaine de _chozas_ ou cabanes

irrégulièrement groupées les unes auprès des autres.

Chaque choza était construite d'une dizaine de pieux plantés en terre,

haut de quatre à cinq pieds sur les côtés et de six à sept au milieu,

avec une ouverture vers l'orient pour que le maître de la choza put, au

matin, jeter de l'eau en face du soleil levant, cérémonie par laquelle

les Indiens conjurent Gualichu de ne pas nuire à leur famille pendant le

cours de la journée. Ces chozas étaient revêtues de peaux de chevaux

cousues ensemble, toujours ouvertes au sommet afin de laisser un libre

essor à la fumée des feux de l'intérieur, feux qui égalent en nombre les

femmes du propriétaire. Chaque femme doit avoir un feu pour elle seule.

Les cuirs qui servaient de murs extérieurs étaient préparés avec soin et

peints de différentes couleurs. Ces peintures égayaient l'aspect général

de la tolderia.

Devant l'entrée des chozas, les lances des guerriers étaient fichées

dans le sol. Ces lances, légères et faites de roseaux flexibles, hautes

de seize à dix-huit pieds et armées à leur extrémité d'un fer long d'un

pied, forgé par les Indiens eux-mêmes, poussent dans les montagnes du

Chili, près de Valdivia.

La joie la plus vive semblait animer la tolderia. Dans quelques chozas,

des Indiennes, munies de ces fuseaux qui leur viennent des Incas,

filaient la laine de leur troupeaux; dans d'autres, des femmes tissaient

ces ponchos si renommés pour leur finesse et la perfection du travail,

devant des métiers d'une simplicité primitive, autre héritage des Incas.

Les jeunes gans de la tribu, réunis au centre de la tolderia, au milieu

d'une vaste place, jouaient au _eilma_, jeu singulier, fort aimé des

Aucas. Les joueurs tracent un vaste cercle sur le sol, y entrent et se

rangent sur deux lignes vis-à-vis les uns des autres. Des champions de

chacune d'elles, une balle remplie d'air dans la main; ceux-ci dans la

main gauche, ceux-là dans la droite, jettent leur balle en arrière de

leur corps de manière à la ramener en avant. Ils lèvent la jambe gauche,

reçoivent le projectile dans la main et le renvoient à l'adversaire

qu'ils doivent atteindre au corps sous peine de perdre un point. De là

mille contorsions bizarres du vis-à-vis qui, pour éviter d'être touché,

se baisse ou saute. Si la balle sort du cercle, le premier joueur perd

deux points et court après elle. Si, au contraire, le second est frappé,

il faut qu'il saisisse la balle et la relance à son adversaire, qu'il

doit toucher sous peine de perdre lui-même un point. Celui qui suit, au

côté opposé du cercle, recommence, et ainsi jusqu'à la fin. On comprend

quels éclats de rire accueillent les postures grotesques des joueurs.

D'autres Indiens, plus mûrs d'âge, jouaient gravement à une espèce de

jeu de cartes avec des carrés de cuir enluminés de figures grossières de

différents animaux.

Dans une choza plus vaste et mieux peinte que les autres chozas de la

Tolderia, l'habitation du _carasken_ ou premier chef, dont les lances

garnies à la base d'une peau colorée ne rouge étaient la marque

distinctive du pouvoir, trois hommes assis devant un feu mourant

causaient insouciants des bruits du dehors. Ces hommes étaient

Neham-Outah, Pincheira et Churlakin, l'un des principaux ulmenes de la

tribu et dont la femme était accouchée, le matin même, d'un garçon, ce

qui était cause des grandes réjouissances des Indiens.

Churlakin prit les ordres du grand chef pour les cérémonies usitées en

pareil cas, le salua avec respect et sortit de la choza, où il reparut

bientôt suivi de ses femmes et de tous ses amis, dont l'un tenait

l'enfant dans ses bras.

Neham-Outah se plaça entre Pincheira et Churlakin, en tête de la troupe,

et il se dirigea vers le Rio-Négro. Le nouveau-né enveloppé dans ses

langes de laine, fut plongé dans l'eau du fleuve; puis on revint dans le

même ordre à la choza de Churlakin, à l'entrée de laquelle gisait une

jument grasse renversée et attachée par les quatre pieds.

Un poncho fut placé sur le ventre de l'animal, et les parents et les

amis y déposèrent l'un après l'autre les présents destinés à l'enfant,

éperons, armes, vêtements. Neham-Outah, qui avait consenti à servir de

parrain, plaça le nouveau-né au milieu des dons; et Churlakin ouvrit les

flancs de la jument, lui arracha le coeur et, tout chaud encore, il le

passa à Neham-Outah qui s'en servit pour faire une croix sur le front de

l'enfant, en lui disant: «tu te nommeras Churlakincko.» Le père reprit

son fils, et le chef, élevant le coeur sanglant, dit à haute voix à

trois reprises différentes:

--Qu'il vive! qu'il vive! qu'il vive!

Puis, il recommanda à Gualichu, le génie du mal, le priant de le rendre

brave, éloquent, et il termina l'énumération de ses voeux par ces mots:

--Surtout qu'il ne soit jamais esclave!

La cérémonie accomplie, la jument fut coupée par morceaux, on alluma de

grands feux, et tous les parents et amis prirent place à un festin qui

devait durer jusqu'à la disparition complète de la jument immolée.

Churlakin se préparait à s'asseoir et à manger comme ses convives; mais,

sur un signe de Neham-Outah, il suivit le grand chef dans sa choza, où

ils reprirent leurs sièges devant le foyer. Pincheira était avec eux.

Sur un geste de Neham-Outah, les femmes sortirent, et lui, après un

court recueillement, il prit la parole:

--Mes frères, vous êtes mes fidèles, et devant vous mon coeur s'ouvre

comme une chirimoya (fruit qui ressemble à la goyave), pour vous laisser

voir mes plus secrètes pensées. Vous avez peut-être été étonnés de

n'avoir pas été, cette nuit, comptés au nombre des chefs choisis par moi

pour agir sous mes ordres?

Les deux chefs firent un signe de dénégation.

--Vous n'avez ni douté de mon amitié, ni supposé que je vous ai retiré

ma confiance? Loin de là! Je vous réserve tous deux à de plus

importantes entreprises qui exigent des hommes sûrs et éprouvés. Vous,

Churlakin, montez à cheval sans délai, voici le quipus.

Et il remit à l'ulmen une petite bûche de bois de saule, longue de dix

pouces et large de quatre, fendue au milieu et contenant un doigt

humain. Ce morceau de bois entouré de fil, était frangé de laine rouge,

bleue, noire et blanche. Churlakin reçut avec respect le quipus.

--Churlakin, reprit Neham-Outah, vous me servirez de _chasqui_ (héraut),

non pas parmi les nations patagones des pampas, dont les caraskenes, les

ulmenes ou apo-ulmenes ont assisté à la solennelle réunion de l'arbre de

Gualichu, quoique vous puissiez communiquer avec elles sur votre chemin,

mais je vous envoie spécialement vers les nations et les tribus

dispersées au loin et vivant dans les bois, tels que les Ranqueles, les

Quérandis, les Moluchos, les Picunches, auxquels vous présenterez le

quipus. De là, vous rabattant sur le grand _chace_ (désert), vous

visiterez toutes les tribus Charruas, Bocobis, Tohas et Guaranis, qui

peuvent mettre environ vingt-cinq mille guerriers sous les armes. Cette

tâche est difficile et délicate. Voilà pourquoi je vous la confie comme

à un autre moi-même.

--Mon frère peut être tranquille, dit Churlakin: je réussirai.

--Bien! reprit Neham-Outah, sur la laine noire, j'ai fait dix-neuf

noeuds pour indiquer que mon frère est parti d'auprès de moi le

dix-neuvième jour de la lune; sur la blanche, vingt-sept jours les

guerriers seront réunis en armes sur l'île de Chole-Hechel, à la fourche

du Rio-Négro. Les chefs qui consentiront à sa joindre à nous feront un

noeud sur la laine couleur de sang; ceux qui s'excuseront noueront

ensemble la laine rouge et la laine bleue. Mon frère a-t-il compris?

--Oui, répondit Churlakin. Quand faut-il partir?

--Tout de suite; le temps presse.

--Dans dix minutes, je serai loin du village, dit Churlakin qui salua

les deux chefs et sortit de la choza.

--A nous deux! maintenant, fit amicalement Neham-Outah dès qu'il se

trouva seul avec Pincheira.

--J'écoute.

Le chef suprême, quittant alors les manières composées et le langage

d'un ulmen, usa des façons européennes avec une aisance surprenante, et,

laissant de côté le dialecte indien, il s'adressa à l'officier chilien

dans le plus pur castillan qu'on parle du Cap Horn à Mazatlan.

--Mon cher Pincheira, lui dit-il, depuis deux ans que je suis de retour

d'Europe, je me suis attaché la plupart des gauchos du Carmen, gens de

sac et de corde, bandit, exilés de Buenos-Ayres pour crimes, je le sais;

mais je puis compter sur eux et ils me sont tout dévoués. Ces hommes ne

me connaissent que sous le nom de don Juan Perez.

--Je ne l'ignorais pas, dit Pincheira.

--Ah! fit Neham-Outah en lançant un regard soupçonneux au Chilien.

--Tout se sait dans la pampa.

--Bref, reprit Neham-Outah, l'heure est venue où je dois récolter ce que

j'ai semé parmi ces bandits, qui nous serviront contre leurs

compatriotes par la connaissance de leur tactique espagnole, par leur

adresse à se servir des armes à feu. Des raisons trop longues à vous

déduire m'empêchent de m'occuper des gauchos. Vous, présentez-vous en

mon nom. Ce diamant, ajouta-t-il en retirant une bague de son doigt,

sera votre passeport. Ils sont avertis; et, en le leur montrant, ils

vous obéiront comme à moi-même. Ils se réunissent dans une pulperia

borgne de la Poblacion-del-Sur au Carmen.

--Je vois cela d'ici; qu'aurais-je à faire avec ces gaillards-là.

--Une chose bien simple. Tous les jours un homme dévoué, un gaucho nommé

Chillito, vous transmettra mes ordres et vous apprendra ce qui se passe

parmi nous. Il s'agit donc de tenir ces bandits en haleine, et, au jour

que je vous désignerai, vous formerez une révolte dans le Carmen. Cette

révolte nous donnera le temps d'agir au dehors, pendant qu'une partie de

vos gens battra la campagne et nous débarrassera, s'il est possible, de

ces enragés de bomberos qui surveillent nos manoeuvres dans la pampa, et

qui sont presque aussi fins que nos Indiens.

--Diable! dit Pincheira; voilà du fil à retordre.

--Vous réussirez, sinon par amitié pour moi, du moins en haine des

Espagnols.

--Pour ne pas tromper votre attente, je ferai plus qu'un homme ne peut

faire.

--Je le sais, et vous en remercie, mon cher Pincheira. Mais de la

prudence et de l'adresse! On se doute de nos projets, on nous épie. Pour

parler le langage des Indiens, c'est un travail de taupe que je vous

confie: il faut creuser sous le Carmen une mine qui engloutisse tout, en

éclatant.

--Caraï! dit Pincheira en serrant chaleureusement la main de

Neham-Outah, vous aimez un homme comme je les aime. Comptez sur moi, sur

mon amitié, surtout sur ma haine.

--Nous serons tous vengés, ajouta Neham-Outah.

--Satan vous entende!

--A l'oeuvre donc! Mais auparavant quittez votre costume d'officier

chilien. Grimez-vous le mieux possible, car votre visage est connu au

Carmen.

--Oui, reprit Pincheira, et dans une heure vous-même ne me reconnaîtrez

pas; je vais me vêtir en gaucho, c'est moins compromettant. Adieu!

--Un mot encore!

--Dites.

--Chaque nuit, l'homme que je vous enverrai prendra avec vous

rendez-vous dans un endroit différent, afin de déjouer les espions.

--C'est convenu.

--Adieu.

--Pincheira sortit de la choza, et le chef indien le suivit un instant

des yeux.

--Va! dit-il, bête féroce à laquelle je jette un peuple en pâture! Va!

misérable instrument de projets dont tu ne comprends pas la grandeur!

ajouta-t-il en promenant ses regards sur les Indiens; ils sont en fête,

ils jouent comme des enfants et ne se doutent pas que je vais les rendre

libres. Mais il est temps que je songe moi-même à ma vengeance.

Et il s'éloigna de la choza, sauta sur un cheval qu'un Indien tenait en

bride et à fond de train s'élança du côté du Carmen.

Au bout d'une heure il s'arrêta sur les bords du Rio-Négro, descendit de

cheval, s'assura par un coup d'oeil qu'il était seul, détacha une valise

en cuir attachée à sa selle et entra dans une grotte naturelle située à

quelques pas. Là, il se dépouilla lestement de ses vêtements, revêtit un

riche costume européen et se remit en route.

Ce n'était plus Neham-Outah, le chef suprême des nations indiennes, mais

don Juan Perez, le mystérieux Espagnol. Son allure aussi, par prudence,

était changée, et son cheval, d'un pas tranquille, le portait au Carmen.

Arrivé à peu près à l'endroit où, la veille, les bomberos, emmenant leur

soeur, avaient fait halte pour se consulter entr'eux, il mit de nouveau

pied à terre, s'assit sur l'herbe et tira d'un magnifique cigarera, en

paille tressée de panama, un cigare qu'il alluma avec la placidité

apparente d'un promeneur qui se repose à l'ombre et admire les beautés

du paysage.

Pendant ce temps-là le pas de plusieurs chevaux troubla la solitude de

la pampa, et d'une voix rauque entonna ce refrain indien bien connu sur

cette frontière:

El mebin mi neculantey

Tilqui mapu meunt

Anca ma guida meunt

Ay! guineckry ni pello menckey!

«Je suis allez mon Néculan dans le pays de Telqui. Oh! coteaux humides

qui l'ont changé en ombres et en mouches.»

--Oh! oh! déjà le chant du maukawis! (espèce de caille) dit don Juan à

voix haute.

--Le chant du maukawis n'annonce-t-il pas le lever du soleil? demanda la

voix.

--Tu as raison, Chillito, reprit don Juan; nous sommes seuls; tu peux

venir, ainsi que ton compagnon qui, je le suppose, est ton ami Mato.

--Vous avez deviné, Seigneurie, dit Mato en tournant une dune mouvante.

--Fidèles à notre parole, dit Chillito, nous arrivons à l'heure et au

lieu désignés.

--C'est bien, mes braves, merci! Approchez-vous; restez à cheval. Vous

m'êtes dévoués tous deux?

--Jusqu'à la dernière goutte de sang, Seigneurie, dirent les deux

gauchos.

--Et vous ne méprisez pas l'argent?

--L'argent ne peut jamais nuire qu'à ceux qui n'en ont pas, répondit

sentencieusement Chillito.

--Quand il est honorablement gagné, appuya Mato avec une grimace de

singe.

--C'est convenu, repartit le jeune homme. Il s'agit de cinquante onces.

Les deux bandits eurent un petit frisson de joie, leurs prunelles de

chat-tigre étincelèrent.

--Caraï! firent-ils.

--Cela vous va-t-il?

--Pardieu! cinquante onces! Ce sera difficile sans doute?

--Peut-être.

--N'importe.

--Il y aura mort d'homme.

--Tant pis pour lui, dit Chillito.

--Cela vous va toujours?

--Plus que jamais, grommela Mato.

--En ce cas écoutez-moi avec attention, dit don Juan Perez.

Le fils du Soleil (1879) · 第 17 / 32 题