Au sortir de l'estancia de San-Julian, don Juan Perez était en proie à
une de ces colères froides et concentrées que s'amassent lentement dans
l'âme et éclatent enfin avec une force terrible. Ses éperons
ensanglantaient son cheval qui hennissait douloureusement et redoublait
sa course furibonde.
Où allait-il ainsi?
Il ne le savait pas lui-même; peu lui importait d'ailleurs, il ne voyait
plus, n'entendait plus; il roulait dans son cerveau des projets
sinistres, et franchissait torrents et ravins sans s'inquiéter du galop
de son cheval. Seul, le sentiment de la haine grondait en lui. Rien ne
rafraîchissait son front brûlant, ses tempes battaient à rompre, et un
tremblement nerveux agitait tout son corps. Cet état de surexcitation
dura plusieurs heures; son cheval avait dévoré l'espace. Enfin, brisé de
fatigue, le noble animal s'arrêta soudain sur ses genoux fléchissants et
roula sur le sable.
Don Juan se releva en jetant autour de lui un regard égaré. Il lui avait
fallu cette rude chute pour remettre un peu d'ordre dans ses idées et le
rappeler à la réalité: une heure de plus d'une telle angoisse, il serait
devenu fou furieux ou serait mort d'apoplexie foudroyante.
La nuit était venue. D'épais ténèbres pesaient sur la terre; un silence
funèbre régnait dans le désert où le hasard l'avait conduit.
--Où suis-je? dit-il en cherchant à s'orienter.
Mais la lune, cachée par les nuages, se répandait aucune clarté; le vent
soufflait avec violence; les branches des arbres s'entrechoquaient, et
dans les profondeurs de ce désert, les hurlements des bêtes fauves
commençaient à mêler les notes graves de leurs voix aux rauques
miaulements des chats sauvages.
Les yeux de don Juan essayaient en vain de percer l'ombre. Il s'approcha
de son cheval étendu sur le sol et râlant sourdement; pris de pitié pour
le compagnon de ses courses aventureuses, il se pencha vers lui, passa à
sa ceinture les revolvers contenus dans les arçons, et, détachant une
gourde pleine de rhum suspendue à la selle, il se mit à laver les yeux,
les oreilles les narines et la bouche de la pauvre bête, dont les flancs
haletaient, que ce secours sembla rendre à la vie. Une demi-heure se
passa ainsi. Le un peu rafraîchi, s'était relevé, et, avec k'instinct
qui distingue sa race, il avait découvert une source voisine où il
s'était désaltéré.
--Tout n'est pas perdu encore, murmura don Juan, et peut-être
parviendrai-je bientôt à sortir d'ici, car là-bas, on m'attend, il faut
que j'y sois!
Mais un rugissement profond résonna à courte distance, répété presque
sur-le-champ dans quatre directions différentes. Le poil du cheval
s'était hérissé et don Juan avait tremblé.
--Malédiction! s'écria-t-il, je suis à un abreuvoir de cougouars.
En ce moment, à dix pas de lui, il aperçut deux yeux qui brillaient
comme des charbons ardents et qui le regardaient avec une fixité
étrange.
Don Juan était un homme d'un courage éprouvé, audacieux et téméraire à
l'occasion; mais seul dans cette morne solitude, au milieu d'une nuit
noire, entouré de bêtes féroces comme un cercle fatal, il sentit malgré
lui la peur l'envahir, il respirait avec effort, ses dents étaient
serrées, une sueur glacée inondait son corps, et il fut sur le point de
se laisser choir. Ce découragement rapide disparut devant une volonté
forte, et don Juan, soutenu par l'instinct de la conservation et par
l'espérance si ancrée dans le coeur de l'homme, se prépara à une lutte
inégale.
Le cheval poussa un hennissement de frayeur et se sauva dans les sables.
--Tant mieux! pensa le cavalier; il échappera peut-être.
Un effroyable concert de cris et de hurlements s'éleva de toutes parts
au bruit de la fuite du cheval, et de grandes ombres passèrent en
bondissant auprès de don Juan. Un tourbillon de vent courut dans le
ciel; la lune éclaira le désert de sa lueur triste et blafarde.
Non loin, le Rio-Négro coulait entre deux rives escarpées et don Juan
vit s'étendre à perte de vue les masses compactes d'une forêt vierge,
chaos inextricable de rochers entassés pêle-mêle et de fissures d'où
surgissaient des bouquets d'arbres. Çà et là, des lianes
s'enchevêtraient les unes dans les autres, décrivaient les paraboles les
plus bizarres, et n'arrêtaient leurs ramifications qu'à la rivière. Le
sol, composé de sable et de ces détritus qui abondent dans les forêts
américaines, fuyait sous le pied.
Don Juan se reconnut alors. Il se trouvait à plus de quinze lieues de
toute habitation, engagé dans les premiers plans d'une immense forêt, la
seule de la Patagonie, et que la hardiesse d'aucun pionnier n'avait osé
explorer, tant ses sombres profondeurs semblaient révéler d'horreur et
de mystères. Auprès de la forêt, jaillissait d'entre les rochers une
source limpide, dont les bords étaient foulés par de nombreuses traces
de griffes de bête fauves. Cette source leur serait, en effet,
d'abreuvoir, quand, au soleil couché, elles quittaient leurs tanières
pour chercher leur pâture et se désaltérer. De plus, témoignage vivant
de cette supposition, deux magnifiques cougouars, mâle et femelle,
arrêtés sur la rive, surveillaient d'un oeil inquiet les jeux de leurs
petits.
--Hum! fit don Juan, voilà de dangereux voisins. Et machinalement il
détourna les yeux. Une panthère allongée sur un roc dans la position
d'un chat aux aguets fixait sur lui des yeux enflammés. Don Juan, bien
armé, suivant la coutume américaine, avait une carabine d'une justesse
remarquable, qu'il avait posée auprès de lui appuyé droite sur un
rocher.
--Bon! dit-il, la lutte sera sérieuse, au moins.
Il épaula son fusil, mais, au moment où il allait faire feu, un
miaulement plaintif lui fit lever la tête. Une dizaine de _pajeros_ et
de _subaracayas_ (chats sauvages de haute taille), perchés sur des
branches d'arbres, le regardaient en dessous, tandis que plusieurs loups
rouges tombaient en arrêt à quelques pas de lui.
Posés sur les rocs environnants, une foule de vautour d'urubus et de
caracaras, l'oeil à demi éteint, semblaient attendre l'heure de la
curée.
Don Juan s'élança sur une pointe, et de là, s'aidant des mains et des
genoux, il gagna après des difficultés inouïes, une espèce de terrasse
naturelle, située à vingt pieds du sol. L'affreux concert formé par les
habitants de la forêt, qu'attirait à la suite des uns des autres la
subtilité de leur odorat, croissait de plus en plus et dominait le bruit
même du vent qui faisait rage dans les ravins et les clairières de la
forêt. La lune s'effaça encore derrière les nuages, et don Juan se
retrouva dans sa première obscurité, mais, s'il ne distinguait pas
auprès de lui les bêtes féroces, il les devinait et les sentait presque,
il voyait leurs prunelles flamboyer dans l'ombre et entendait leurs cris
qui se rapprochaient toujours.
Il appuya fortement ses pieds sur le sol, ajusta un revolver. Quatre
coups de feu furent suivis de quatre râlements d'agonie et du bruit
produit de branche en branche par la chute des chats sauvages blessés.
Cette attaque souleva une rumeur sinistre; les loups rouges se jetèrent
en hurlant sur les victimes qu'ils disputèrent aux urubus et aux
vautours. Un bruissement dans les feuilles des arbres arriva à l'oreille
du vaillant chasseur, et une masse impossible à distinguer clairement
fendit l'espace et vint s'abattre en rugissant sur la plate-forme. De la
crosse de son fusil, comme d'une massue, il frappa dans les ténèbres, et
la panthère, le crâne ouvert, roula du haut en bas du rocher. Il
entendit une bataille monstrueuse que les cougouars et les chats
sauvages livraient à la panthère blessée, et, ivre de son triomphe et de
son danger même, il lâcha deux coups de pistolet dans la foule d'ennemis
acharnés qui se tordaient au-dessous de lui. Soudain tous ces animaux,
cessant leur lutte comme d'un commun accord, sautèrent sur l'homme, leur
ennemi commun, et leur rage se tourna contre le rocher ou sommet duquel
don Juan semblait les défier tous. Ils grimpèrent, bondirent sur les
anfractuosités du roc. Les chats sauvages arrivèrent les premiers; à
mesure que don Juan les renversait, d'autres sautaient sur lui, et il
sentait ses forces et son énergie diminuer peu à peu.
Cette lutte d'un homme seul contre une foule de bêtes féroces avait je
ne sais quoi de grandiose et de poignant. Don Juan, comme dans un
cauchemar, se débattait en vain contre des nuées d'assaillants toujours
renaissants; sentait sur son visage l'haleine chaude et fétide des chats
sauvages et des loups rouges, pendant que les rugissements des cougouars
et les miaulements railleurs des panthères emplissaient ses oreilles
d'une effroyable mélodie qui lui donnait le vertige. Des centaines
d'yeux scintillaient dans l'ombre, et parfois les lourdes ailes des
vautours et des urubus fouettaient son front baigné d'une sueur froide.
En lui tout sentiment intime du moi s'était évanoui, il ne pensait plus;
sa vie, pour ainsi dire, était devenue toute physique; ses mouvements
étaient automatiques, et son bras se levait et se baissait pour frapper
avec la rigide régularité d'un balancier.
Déjà, plusieurs griffes s'étaient profondément enfoncées dans ses
chairs; des chat sauvages l'avaient saisi à la gorge, et il avait été
forcé de lutter contre eux corps à corps pour leur faire lâcher prise;
son sang coulait de vingt blessures, non mortelles à la vérité, mais
l'heure approchait que la force humaine ne peut dépasser, où don Juan
serait tombé de son rocher et aurait péri sous la dent des bêtes fauves.
A cette seconde solennelle où tout allait lui faillir, un cri suprême
s'élança de sa poitrine, cri d'agonie et de désespoir d'une expression
terrifiante, et qui fut répercuté au loin par les échos, dernière
protestation de l'homme fort qui s'avoue vaincu, et qui, avant de
tomber, appelle son semblable à son secours ou implore l'aide de Dieu.
Il cria. Un cri répondit au sien!
Don Juan, étonné et n'osant compter sur un miracle dans un désert où nul
être humain n'avait encore pénétré, se crut sous l'impression d'un rêve
ou d'une hallucination; pourtant, rassemblant toute sa voix dans sa
poitrine et sentant se rallumer l'espérance dans son âme, il jeta un
second cri plus éclatant, plus vibrant que le premier.
--Courage!
Cette fois ce n'était pas l'écho qui lui répondait. Courage! Ce seul mot
lui arriva sur l'aile du vent, faible comme un soupir. Semblable au
géant Antée, Juan, se redressant, sembla reprendre des forces et
renaître à la vie qui lui échappait déjà. Il redoubla ses coups contre
ses innombrables ennemis.
Plusieurs chevaux galopèrent dans le lointain; des coups de feu
illuminèrent les ténèbres de leur lueur passagère, et des hommes, ou
plutôt des démons, se ruèrent à l'improviste au plus épais des bêtes
fauves, dont ils firent un carnage horrible.
Tout à coup don Juan, attaqué par deux chats tigres, roula sur la plate
forme en se débattant avec eux.
Les bêtes féroces avaient fui devant les nouveaux venus, qui se hâtèrent
d'allumer des feux afin de les tenir à distance le reste de la nuit.
Deux de ces hommes, armés de torches incandescentes, se mirent à la
recherche du lutteur, dont les cris de détresse avaient appelé leur
secours. Il gisait sans connaissance sur la plate-forme, entouré de dix
ou douze chats sauvage morts et tenant entre ses doigts raidis, le cou
d'un pajero étranglé.
--Eh bien! Julian, dit une voix, l'a-t-on trouvé?
--Oui, répondit-il, mais il parait mort.
--Caraï! ce serait dommage reprit Sanchez, car c'est un fier homme. Où
est-il?
--Là, sur le rocher.
--Pouvez-vous le descendre avec l'aide de Quinto?
--Rien d'aussi facile.
--Hâtez-vous, au nom du ciel, dit Sanchez: chaque minute de retard pour
lui est peut-être une année de vie qui s'envole.
Quinto et Julian soulevèrent don Juan par les pieds et par la tête et,
avec des précautions infinies, le transportèrent, de la forteresse
improvisée où il avait si longtemps combattu, auprès de l'un des feux,
sur un lit de feuilles préparé par Simon.
--Canario! s'écria Sanchez à l'aspect misérable du jeune homme; le
pauvre diable, comme ils l'ont arrangé! Il était temps de le secourir.
--Croyez-vous qu'il va en réchapper? continua Quinto avec intérêt.
--Il y a toujours espoir, dit sentencieusement Sanchez, quand la vie
n'est pas éteinte. Voyons-le donc.
Il se pencha vers le corps de don Juan, tira son poignard luisant, lui
mit la lame devant les lèvres.
--Pas le moindre souffle! fit le bombero en hochant la tête.
--Ses blessures, sont sérieuse? demanda Quinto.
--Je ne crois pas. Il a été accablé de lassitude et d'émotion; il ne
tardera pas à ouvrir les yeux, et, dans un quart d'heure, si bon lui
semble, il pourra se remettre en selle. C'est sûrement lui, ajouta
Sanchez à demi-voix.
--D'où te vient son air soucieux, frère?
--C'est cet homme, malgré son costume européen et toute l'apparence d'un
blanc, ressemble...
--A qui?
--Au chef indien contre lequel nous nous sommes battus à l'arbre de
Gualichu et auquel nous devons le salut de Maria.
--Tu te trompes sans doute?
--Pas le moins du monde, frères, répliqua l'aîné avec autorité Caché
dans le creux de l'arbre, j'ai pu à loisir considérer ses traits qui
sont gravés dans ma mémoire. D'ailleurs, je le reconnaîtrais à cette
balafre que j'ai imprimée sur son visage avec mon sabre.
--C'est vrai, dirent les autres étonnés.
--Que faire?
--Que signifie ce déguisement?
--Dieu seul le sait, reprit Sanchez; mais il faut le sauver.
Les bomberos, comme tous les coureurs des bois, vivant loin des
établissements, sont obligés de panser eux-mêmes leurs blessures, et ils
acquièrent une certaine connaissance pratique de la médecine pour
employer les remèdes les plus simples en usage parmi les Indiens.
Sanchez, aidé de Julian et de Simon, lava les plaies de don Juan avec de
l'eau et du rhum, mouilla ses tempes et lui introduisit de la fumée de
tabac dans les narines. Le jeune homme poussa un soupir presque
insensible, remua légèrement et enfin ouvrit les yeux qui regardèrent
sans voir.
--Il est sauvé! dit Sanchez. Laissez maintenant agir la nature, c'est le
meilleur médecin que je connaisse.
Don Juan se souleva sur un coude, passa la main sur son front, comme
pour retrouver la mémoire et la pensée, et d'une voix faible:
--Qui êtes-vous? fit-il.
--Des amis, monsieur; ne craignez rien.
--Je suis rompu, j'ai les membres brisés.
--Il n'en est rien, monsieur; à part la fatigue, vous vous portez aussi
bien que nous.
--Je le souhaite, braves gens; mais par quel miracle êtes-vous arrivés à
temps pour me délivrer?
Le miracle, c'est votre cheval qui l'a fait: sans lui, vous étiez perdu.
--Comment cela? demanda don Juan, dont la voix s'affermissait de plus en
plus et qui déjà était parvenu à se mettre debout.
--Voici la chose. Nous sommes bomberos.
Le jeune homme eut une espèce de tressaillement nerveux qu'il réprima
soudain.
--Nous sommes bomberos; nous surveillons, la nuit surtout, les
mouvements des Indiens. Le hasard nous avait amenés de ce côté. Votre
cheval s'enfuyait, ayant à ses trousses une bande de loups rouges; nous
l'avons débarrassé de ces carnivores. Ensuite, comme il nous a paru peu
probable qu'un cheval tout sellé se trouvât seul dans cette forêt où
personne n'ose s'aventurer, nous nous sommes mis à la recherche du
cavalier. Votre cri nous a guidés.
--Comment m'acquitter envers vous? dit don Juan en tendant la main à
Sanchez.
--Vous ne me devez rien, monsieur.
--Mais...
--Voici votre cheval, caballero.
--Mais je voudrais vous revoir, dit-il avant de partir.
--Inutile: vous ne me devez rien, vous dis-je, reprit Sanchez qui tenait
la bride du cheval.
--Que voulez-vous dire? insista don Juan.
Le bombero, répondit Sanchez, paie aujourd'hui la dette contractée hier
avec Neham-Outah, l'ulmen des Aucas.