La Patagonie est aussi inconnue aujourd'hui qu'elle l'était lorsque Juan
Diaz de Solls et Vincente Yanez Pinzon y débarquèrent en 1508, seize ans
après la découverte du Nouveau-Monde.
Les premiers navigateurs, involontairement ou non, ont couvert ce pays
d'un voile mystérieux que la science et des relations fréquentes n'ont
pas encore entièrement soulevé. Le célèbre Magalës (Magellan) et son
historien le chevalier Pigafetta, qui touchèrent ces côtes en 1520,
furent les premiers qui inventèrent ces géants patagons si haut que les
Européens atteignaient à peine à leur ceinture, ou grands de plus de
neuf pieds et ressemblant à des cyclopes. Ces fables, comme toutes les
fables, ont été acceptées pour des vérités, et, au siècle dernier,
devinrent le thème d'une très-vive polémique, entre les savants. Aussi
donna-t-on le nom de Patagons (grands pieds) aux habitants de cette
terre qui s'étend du versant occidental des Andes à l'océan Atlantique.
La Patagonie est arrosée, dans toute sa longueur, par le Rio-Colorado au
N., et le Rio-Négro à l'E.-S.-E. Ces deux fleuves, par les méandres de
leurs cours, rompent agréablement l'uniformité du terrain aride, sec,
sablonneux, où croissent seulement des buissons épineux, et dispensent
la vie à la végétation non interrompue qui court le long de ses rives.
Ils s'enroulent autour d'une vallée fertile ombragée de saules et
tracent deux profonds sillons au milieu d'une terre presque unie.
Le Rio-Négro coule dans une vallée cernée par de hautes falaises coupées
à pic, que les eaux viennent battre encore. Là où elles se sont
retirées, elles ont laissé des terrains d'alluvion revêtus d'une
végétation éternelle, et ont formé des îles nombreuses peuplées de
saules et contrastant avec l'aspect triste des falaises nues des
coteaux.
Les singes, les grisons, la moufette, le renard, le loup rouge
parcourent incessamment et dans tous les sens les déserts de la
Patagonie, en concurrence avec le cougouar, lion d'Amérique, et les
imbaracayas, ces chats sauvages si féroces et si redoutables. Les côtes
fourmillent de carnassiers amphibies, tels que les otaries et les
phoques à trompe. Le quya, caché dans les marais, jette dans les airs
son cri mélancolique; le guaçuti, le cerf des Pampas, court léger sur
les sables, pendant que le guanaco, ce chameau américain, s'accroupit
rêveur sur le sommet des falaises. Le majestueux condor plane à travers
les nues, en compagnie des dégoûtants cathartes, urubus et auras, qui,
comme lui, rôdent autour des falaises du littoral pour y disputer des
restes de cadavres aux voraces caracaras. Voilà quelles sont les plaines
de la Patagonie! Monotone solitude, vide, horrible et désolée!
Un soir du mois de novembre, que les indiens _Aucas_ nomment
_kèkil-kiyen_, le mois d'émonder, un voyageur monté sur un fort cheval
des pampas de Buenos-Ayres, suivait au grand trot un de ces milles
sentiers tracés par les Indiens, inextricable dédale qu'on retrouve sur
le bord de tous les fleuves d'Amérique.
Ce voyageur était un homme de trente ans au plus, vêtu du costume,
semi-indien semi-européen, particulier au gauchos. Un _poncho_, de
fabrique indienne, tombait de ses épaules sur les flancs de son cheval,
et ne laissait voir que les longues _Paienas_ chiliennes qui Lui
montaient au-dessus du genou. Un _laço_ et des _bolas_ pendaient de
chaque côté de sa selle, et il portait en travers devant lui une
carabine rayée.
Son visage, à demi-caché par les larges ailes de son chapeau de paille,
avait une expression de courage brutal et de méchanceté; ses traits
étaient comme modelés par la haine. Son nez long et recourbé, surmonté
de deux yeux assez rapprochés, vifs et menaçants, lui donnait une
lointaine ressemblance avec un oiseau de proie; sa bouche pincée se
plissait d'une façon ironique, et ses pommettes saillantes indiquaient
l'astuce. On reconnaissait un Espagnol à son teint olivâtre. L'ensemble
de cette physionomie, encadrée par des cheveux noirs en désordre et une
barbe touffue, inspirait la crainte et la répulsion. Les épaules larges
et les membres fortement attachés dénotaient chez cet homme, qui
paraissait d'une haute taille, une vigueur et une souplesse peu
communes.
Arrivé à un endroit où plusieurs sentiers se croisaient comme un
écheveau indébrouillable, l'inconnu s'arrêta afin de se reconnaître, et,
après un moment d'hésitation, il appuya sur la droite et prit une
_sente_ qui s'éloignait de plus en plus des rives du Rio-Colorado qu'il
avait suivies jusque-là. Il entra dans une plaine dont le sol, brûlé par
le soleil et parsemé de petits cailloux roulés ou de graviers, n'offrait
à la vue que de maigres buissons. Plus l'inconnu s'enfonçait dans ce
désert, plus la solitude d'allongeait dans sa morne majesté, et le bruit
seul des pas de son cheval troublait le silence de la plaine. Le
cavalier, peu sensible à ces beautés sauvages, se contentait de
reconnaître avec soin et de compter les _pozos_, car dans ces pays
absolument privés d'eau, les voyageurs ont creusés des réservoirs où
l'eau s'amasse en temps de pluie.
Après avoir passé deux de ces pozos, l'inconnu aperçut au loin des
chevaux entravés à l'amble devant un misérable _toldo_. Aussitôt un cri
retentit, et en moins d'une minute les chevaux furent détachés; trois
hommes sautèrent en selle et se précipitèrent à fond de train pour
reconnaître le voyageur qui, indifférent à cette manoeuvre, continua sa
route sans faire le moindre geste pour se mettre sur la défensive.
--Eh! _compadre_, où allez-vous ainsi? demanda l'un d'eux en barrant le
passage à l'inconnu.
--Canario! Julian, répondit celui-ci, as-tu donc vidé une outre
d'aguardiente ce soir? Tu ne me reconnais pas?
--Mais c'est la voix de Sanchez, si je ne me trompe.
--A moins qu'on ne m'ait volé ma voix, mon brave ami, c'est moi, le vrai
Sanchez.
--Caraï! sois le bien venu s'écrièrent les trois hommes.
--Le diable m'emporte si je ne te croyais pas tué par un de ces chiens
d'Aucas; il y a dix minutes, j'en parlais à Quinto.
--Oui, appuya Quinto, car voilà huit jours que tu es disparu.
--Huit jours; mais je n'ai pas perdu mon temps.
--Tu nous contera tes prouesses.
--Pardieu! seulement nous avons faim, mon cheval et moi, après deux
jours de jeûne.
--Ce sera vite fait, dit Julian: nous voilà arrivés.
Les quatre amis, tout en causant, avaient continué leur route; en ce
moment ils mirent pied à terre devant le _toldo_, où ils entrèrent,
après avoir entravé les chevaux et mis de la nourriture devant celui du
nouveau venu.
Ce toldo comme on le nomme dans le pays, était une cabane de dix mètres
de long et de large, couverte en roseaux, construite avec des pieux
fichés en terre et reliés par des courroies. Dans un coin quatre
piquets, surmontés de bancs de bois et de cuir, servaient de lit aux
habitants de ce lieu, où il était difficile de s'abriter contre le vent
et la pluie.
Au milieu du toldo, devant un bon feu dont l'épaisse fumée effaçait
presque tous les objets, chacun s'assit sur un caillou. Quinto retira un
morceau de guanaco qui rôtissait et planta la broche en terre. Les
quatre compagnons ôtèrent leur long couteau de leur polena et mangèrent
de grand appétit.
Ces hommes étaient des _bomberos_.
Depuis la fondation du Carmen, dernière forteresse de la colonie
espagnole, on avait reconnu, à cause du voisinage des Indiens, la
nécessité d'avoir des éclaireurs pour surveiller leurs mouvements et
donner l'alerte au moindre danger. Ces éclaireurs forment un espèce de
corps d'hommes, les plus braves et les plus habitués aux privations de
la pampa. Quoique leurs services soient volontaires et leur profession
périlleuse, les bomberos ne manquent pas, car on les paie généreusement.
Sentinelles perdues, embusquées aux endroits où les ennemis,
c'est-à-dire les Indiens, doivent nécessairement passer, ils s'éloignent
quelquefois de vingt et vingt-cinq lieues de l'établissement. Nuit et
jour ils vont à travers les plaines, guettant, écoutant, se cachant.
Dispersés le jour, ils se réunissent au coucher du soleil, osant
rarement allumer du feu qui trahiraient leur présence, jamais ils ne
dorment tous ensemble. Leur bivouac est un camp volant, leur chasse les
nourrit. Ils sont à cette vie étrange et nomade; aussi y acquièrent-ils
une finesse d'ouïe presque égale à celle des Indiens; les yeux exercés
reconnaissent-ils la moindre trace sur l'herbe ou le sable légèrement
foulés. La solitude a développé en eux une sagacité merveilleuse et un
rare talent d'observation.
Les quatre bomberos réunis dans le toldo étaient les plus renommés de la
Patagonie.
Ces pauvres diables soupaient gaiement en se chauffant devant un bon
feu, joie rare pour des hommes entourés de dangers et qui ont une
surprise à redouter à toute heure. Mais les bomberos semblaient ne
s'inquiéter de rien, quoique sachant de les Indiens ne leur font jamais
de quartier.
Le caractère de ces hommes est singulier: courageux jusqu'à la cruauté,
ils ne tiennent ni à la vie des autres ni à la leur; si l'un de leurs
compagnons meurt victime d'un Indien ou d'une bête féroce, ils se
contentent de dire: il a eu une _mala suerte_ (mauvaise chance.)
Véritables sauvages, vivant sans affection et sans foi aucune, ils sont
un type particulier dans l'humanité.
Ces éclaireurs étaient frères et se nommaient Quinto, Julian, Simon et
Sanchez. Leur habitation, deux fois ruinée par les Indiens Aucas, avait
enfin été brûlée de fond en comble dans une dernière invasion; leur père
et leur mère avaient succombé dans des tortures atroces; deux de leurs
soeurs avaient été violées par les chefs et tuées; la plus jeunes nommée
Maria, enfant de sept ans à peine, avait été emmenée en esclavage, et
depuis ils n'en avaient plus eu de nouvelles, ignorant si elle était
vivante ou morte.
Les quatre frères dès lors s'étaient faits bomberos en haine des
Indiens, et par vengeance, et ils n'avaient qu'une tête et qu'un coeur.
Depuis neuf ans, leurs prodiges de courage, d'intelligence, d'astuce
seraient trop longs à raconter. Nous les retrouverons, d'ailleurs, mêlés
à ce récit.
Dès que Sanchez, qui était l'aîné, eut terminé son repas, Quinto
éteignit le feu, Simon monta à cheval pour faire sa ronde aux environs;
puis les deux frères curieux des nouvelles que Sanchez apportait,
s'approchèrent de lui.
--Quoi de nouveau, frère? demanda Julian.
--Avant toute chose, répondit l'aîné, qu'avez-vous fait, vous autres,
depuis huit jours?
--Ce ne sera pas long, fit Quinto: rien!
--Bah!
--Ma foi! oui, rien. Les Aucas et les _Pehuenches_ deviennent d'une
timidité ridicule; si cela continue, nous leur enverrons des robes comme
à des femmes.
--Oh! soyez tranquilles, dit Sanchez, ils n'en sont pas encore là.
--Qu'en sais-tu? reprit Quinto.
--Après? fit Sanchez sans répondre.
--Voilà tour, nous n'avons rien vu, rien entendu de suspect.
--Vous en êtes sûrs?
--Pardieu! nous prends-tu pour des imbéciles?
--Non, mais vous vous trompez.
--Hein?
--Cherchez bien dans votre mémoire.
--Personne n'a passé, te dis-je, reprit Julian avec assurance.
--Personne?
--A moins que tu ne comptes comme étant quelqu'un la vieille femme
Pehuenche qui, ce soir, a traversé la plaine sur un mauvais cheval et
nous a demandé le chemin de Carmen.
--Cette vieille femme, dit Sanchez en souriant, sait ce chemin-là aussi
bien que vous et moi. Canario! votre candeur m'amuse.
--Notre candeur! s'écria Quinto en fronçant le sourcil; Nous sommes donc
des niais, alors?
--Dam! cela m'en a tout l'air.
--Explique-toi.
--Vous allez comprendre.
--Cela nous fera plaisir.
--Peut-être. La vieille Indienne Pehuenche, qui, ce soir, a traversé la
plaine sur un mauvais cheval et vous a demandé le chemin de Carmen, dit
Sanchez en répétant par raillerie les mots de Julian, savez-vous ce que
c'est?
--Malepeste! une atroce guenon dont la figure effroyable épouvanterait
le diable.
--Ah! vous croyez? Eh bien! vous n'y êtes pas le moins du monde.
--Parle, ne joue pas avec nous comme un cougouar avec une souris.
--Mes enfants, cette guenon Pehuenche c'était...
--C'était.
--_Neham-Outah._
Neham-Outah (l'ouragan) était le principal Ulmen des Aucas. Sanchez
aurait pu parler longtemps sans être interrompu par ses frères, tant
cette nouvelle les avait atterrés.
--Malédiction, s'écria enfin Julian.
--Mais comment le sais tu? demanda Quinto.
--Vous imaginez-vous que je me sois amusé à dormir pendant huit jours,
mes frères? Les Indiens, à qui vous voulez envoyer des robes, se
préparent dans le plus grand silence à vous donner un furieux coup de
cornes. Il faut se méfier de l'eau qui dore et du calme qui dissimule la
tempête. Toutes les nations de la haute et de la basse Patagonie, et
même de l'Araucanie, se sont liguées pour tenter une invasion, massacrer
tous les blancs et détruire le Carmen. Deux hommes ont tout fait, deux
hommes que vous et moi connaissons de longue date. Neham-Outah et
Pincheira, le chef des _Araucanes_. Ce soir, grande réunion des députés
des nations _Aucas, Pehuenches, Tehuelches, Araucanes, Puelches_, où
l'on doit définitivement convenir du jour et de l'heure de l'attaque,
distribuer les postes aux différentes tribus et arrêter les dernières
mesures pour le succès de l'expédition.
--Caraï! exclama Julian; pas un instant à perdre! Que l'un de nous se
rende à franc-étrier au Carmen pour instruire le gouvernement du danger
qui menace la colonie.
--Non, pas encore! Ne soyons pas si pressés et tâchons de connaître les
intentions des Indiens. Le _quipus_ a été envoyé partout et les chefs
qui se trouveront au rendez-vous sont Neham-Outah, Lucaney, Pincheira,
Le Mulato, Chaukata, Gaykilof, Vera, Matipan, Killapan et autres, en
tout vingt. Vous voyez, je suis bien informé.
--Où se réuniront-ils?
--A l'arbre de Gualichu.
--Diable! ce n'est point chose aisée de les surprendre en pareil lieu.
--Morbleu! c'est impossible, dit Quinto.
--Où manque la force, mettons la ruse. Voici Simon qui revient. Eh bien!
rien de nouveau?
--Tout est tranquille, dit-il en mettant pied à terre.
--Tant mieux! nous pouvons agir alors, reprit Sanchez. Écoutez-moi, mes
frères. Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas?
--Oh! s'écrièrent les trois hommes.
--Dans ce cas, vous me suivrez?
--Partout.
--Vite! à cheval, car moi aussi je veux assister à l'assemblée indienne.
--Et tu nous conduis?...
--A l'arbre de Gualichu.
Les quatre hardis compagnons se mirent en selle et partirent au galop.
Sanchez avait sur ses frères une supériorité que ceux-ci
reconnaissaient; de sa part, rien ne les étonnait, tant ils étaient
accoutumés à lui voir accomplir ces merveilles.
--Comptes-tu t'introduire seul au milieu des chefs? demanda Julian.
--Oui, Julian; au lieu de vingt, ils seront vingt-et-un, voilà tout,
ajouta Sanchez avec un sourire railleur.
Les bomberos piquèrent des deux et disparurent dans les ténèbres.