Il se demandait: «Que se sont-ils dit, après mon départ?»

Jean répétait avec tendresse «mère» et «chère maman», prenait soin

d'elle, la servait et lui versait à boire. Pierre alors comprit qu'ils

avaient pleuré ensemble, mais il ne put pénétrer leur pensée! Jean

croyait-il sa mère coupable ou son frère un misérable?

Et tous les reproches qu'il s'était faits d'avoir dit l'horrible chose

l'assaillirent de nouveau, lui serrant la gorge et lui fermant la

bouche, l'empêchant de manger et de parler.

Il était envahi maintenant par un besoin de fuir intolérable, de

quitter cette maison qui n'était plus sienne, ces gens qui ne tenaient

plus à lui que par d'imperceptibles liens. Et il aurait voulu partir

sur l'heure, n'importe où, sentant que c'était fini, qu'il ne pouvait

plus rester près d'eux, qu'il les torturerait toujours malgré lui, rien

que par sa présence, et qu'ils lui feraient souffrir sans cesse un

insoutenable supplice.

Jean parlait, causait avec Roland. Pierre n'écoutant pas, n'entendait

point. Il crut sentir cependant une intention dans la voix de son frère

et prit garde au sens des paroles.

Jean disait:

--Ce sera, paraît-il, le plus beau bâtiment de leur flotte. On parle

de six mille cinq cents tonneaux. Il fera son premier voyage le mois

prochain.

Roland s'étonnait:

--Déjà! Je croyais qu'il ne serait pas en état de prendre la mer cet

été.

--Pardon; on a poussé les travaux avec ardeur pour que la première

traversée ait lieu avant l'automne. J'ai passé ce matin aux bureaux de

la Compagnie et j'ai causé avec un des administrateurs.

--Ah! ah! lequel?

--M. Marchand, l'ami particulier du président du conseil

d'administration.

--Tiens, tu le connais?

--Oui. Et puis j'avais un petit service à lui demander.

--Ah! alors tu me feras visiter en grand détail la _Lorraine_ dès

qu'elle entrera dans le port, n'est-ce pas?

--Certainement, c'est très facile!

Jean paraissait hésiter, chercher ses phrases, poursuivre une

introuvable transition. Il reprit:

--En somme, c'est une vie très acceptable qu'on mène sur ces grands

transatlantiques. On passe plus de la moitié des mois à terre dans deux

villes superbes, New-York et le Havre, et le reste en mer avec des

gens charmants. On peut même faire là des connaissances très agréables

et très utiles pour plus tard, oui, très utiles, parmi les passagers.

Songe que le capitaine, avec les économies sur le charbon, peut arriver

à vingt-cinq mille francs par an, sinon plus...

Roland fit un «bigre!» suivi d'un sifflement, qui témoignait d'un

profond respect pour la somme et pour le capitaine.

Jean reprit:

--Le commissaire de bord peut atteindre dix mille, et le médecin a

cinq mille de traitement fixe, avec logement, nourriture, éclairage,

chauffage, service, etc., etc. Ce qui équivaut à dix mille au moins,

c'est très beau.

Pierre, qui avait levé les yeux, rencontra ceux de son frère, et le

comprit.

Alors, après une hésitation, il demanda:

--Est-ce très difficile à obtenir, les places de médecin sur un

transatlantique?

--Oui et non. Tout dépend des circonstances et des protections.

Il y eut un long silence, puis le docteur reprit:

--C'est le mois prochain que part la _Lorraine_?

--Oui, le sept.

Et ils se turent.

Pierre songeait. Certes ce serait une solution s'il pouvait s'embarquer

comme médecin sur ce paquebot. Plus tard on verrait; il le quitterait

peut-être. En attendant il y gagnerait sa vie sans demander rien à sa

famille. Il avait dû, l'avant-veille, vendre sa montre, car maintenant

il ne tendait plus la main devant sa mère! Il n'avait donc aucune

ressource, hors celle-là, aucun moyen de manger d'autre pain que le

pain de la maison inhabitable, de dormir dans un autre lit, sous un

autre toit. Il dit alors, en hésitant un peu:

--Si je pouvais, je partirais volontiers là-dessus, moi.

Jean demanda:

--Pourquoi ne pourrais-tu pas?

--Parce que je ne connais personne à la Compagnie transatlantique.

Roland demeurait stupéfait:

--Et tous tes beaux projets de réussite, que deviennent-ils?

Pierre murmura:

--Il y a des jours où il faut savoir tout sacrifier, et renoncer aux

meilleurs espoirs. D'ailleurs, ce n'est qu'un début, un moyen d'amasser

quelques milliers de francs pour m'établir ensuite.

Son père, aussitôt, fut convaincu:

--Ça, c'est vrai. En deux ans tu peux mettre de côté six ou sept mille

francs, qui bien employés te mèneront loin. Qu'en penses-tu, Louise?

Elle répondit d'une voix basse, presque inintelligible:

--Je pense que Pierre a raison.

Roland s'écria:

--Mais je vais en parler à M. Poulin, que je connais beaucoup! Il

est juge au tribunal de commerce et il s'occupe des affaires de la

Compagnie. J'ai aussi M. Lenient, l'armateur qui est intime avec un des

vice-présidents.

Jean demanda à son frère:

--Veux-tu que je tâte aujourd'hui même M. Marchand?

--Oui, je veux bien.

Pierre reprit, après avoir songé quelques instants:

--Le meilleur moyen serait peut-être encore d'écrire à mes maîtres de

l'École de médecine qui m'avaient en grande estime. On embarque souvent

sur ces bateaux-là des sujets médiocres. Des lettres très chaudes des

professeurs Mas-Roussel, Rémusot, Flache et Borriquel enlèveraient la

chose en une heure mieux que toutes les recommandations douteuses. Il

suffirait de faire présenter ces lettres par ton ami M. Marchand au

conseil d'administration.

Jean approuvait tout à fait:

--Ton idée est excellente, excellente!

Et il souriait, rassuré, presque content, sûr du succès, étant

incapable de s'affliger longtemps.

--Tu vas leur écrire aujourd'hui même, dit-il.

--Tout à l'heure, tout de suite. J'y vais. Je ne prendrai pas de café

ce matin, je suis trop nerveux.

Il se leva et sortit.

Alors Jean se tourna vers sa mère:

--Toi, maman, qu'est-ce que tu fais?

--Rien... je ne sais pas.

--Veux-tu venir avec moi jusque chez Mme Rosémilly?

--Mais... oui... oui...

--Tu sais... il est indispensable que j'y aille aujourd'hui.

--Oui... oui... C'est vrai.

--Pourquoi ça, indispensable? demanda Roland, habitué d'ailleurs à ne

jamais comprendre ce qu'on disait devant lui.

--Parce que je lui ai promis d'y aller.

--Ah! très bien. C'est différent, alors.

Et il se mit à bourrer sa pipe, tandis que la mère et le fils montaient

l'escalier pour prendre leurs chapeaux.

Quand ils furent dans la rue, Jean lui demanda:

--Veux-tu mon bras, maman?

Il ne le lui offrait jamais, car ils avaient l'habitude de marcher côte

à côte. Elle accepta et s'appuya sur lui.

Ils ne parlèrent point pendant quelque temps, puis il lui dit:

--Tu vois que Pierre consent parfaitement à s'en aller.

Elle murmura:

--Le pauvre garçon!

--Pourquoi ça, le pauvre garçon? Il ne sera pas malheureux du tout sur

la _Lorraine_.

--Non... je sais bien, mais je pense à tant de choses.

Longtemps elle songea, la tête baissée, marchant du même pas que

son fils, puis avec cette voix bizarre qu'on prend par moments pour

conclure une longue et secrète pensée:

--C'est vilain, la vie! Si on y trouve une fois un peu de douceur, on

est coupable de s'y abandonner et on le paye bien cher plus tard.

Il dit, très bas:

--Ne parle plus de ça, maman.

--Est-ce possible? j'y pense tout le temps.

--Tu oublieras.

Elle se tut encore, puis, avec un regret profond:

--Ah! comme j'aurais pu être heureuse en épousant un autre homme!

A présent, elle s'exaspérait contre Roland, rejetant sur sa laideur,

sur sa bêtise, sur sa gaucherie, sur la pesanteur de son esprit et

l'aspect commun de sa personne toute la responsabilité de sa faute et

de son malheur. C'était à cela, à la vulgarité de cet homme, qu'elle

devait de l'avoir trompé, d'avoir désespéré un de ses fils et fait à

l'autre la plus douloureuse confession dont pût saigner le cœur d'une

mère.

Elle murmura: «C'est si affreux pour une jeune fille d'épouser un

mari comme le mien.» Jean ne répondait pas. Il pensait à celui dont

il avait cru jusqu'ici être le fils, et peut-être la notion confuse

qu'il portait depuis longtemps de la médiocrité paternelle, l'ironie

constante de son frère, l'indifférence dédaigneuse des autres et

jusqu'au mépris de la bonne pour Roland avaient-ils préparé son âme à

l'aveu terrible de sa mère. Il lui en coûtait moins d'être le fils

d'un autre; et après la grande secousse d'émotion de la veille, s'il

n'avait pas eu le contre-coup de révolte, d'indignation et de colère

redouté par Mme Roland, c'est que depuis bien longtemps il souffrait

inconsciemment de se sentir l'enfant de ce lourdaud bonasse.

Ils étaient arrivés devant la maison de Mme Rosémilly.

Elle habitait, sur la route de Sainte-Adresse, le deuxième étage d'une

grande construction qui lui appartenait. De ses fenêtres on découvrait

toute la rade du Havre.

En apercevant Mme Roland qui entrait la première, au lieu de lui tendre

les mains comme toujours, elle ouvrit les bras et l'embrassa, car elle

devinait l'intention de sa démarche.

Le mobilier du salon, en velours frappé, était toujours recouvert

de housses. Les murs, tapissés de papier à fleurs, portaient

quatre gravures achetées par le premier mari, le capitaine. Elles

représentaient des scènes maritimes et sentimentales. On voyait, sur

la première, la femme d'un pêcheur agitant un mouchoir sur une côte,

tandis que disparaît à l'horizon la voile qui emporte son homme. Sur

la seconde, la même femme, à genoux sur la même côte, se tord les bras

en regardant au loin, sous un ciel plein d'éclairs, sur une mer de

vagues invraisemblables, la barque de l'époux qui va sombrer.

Les deux autres gravures représentaient des scènes analogues dans une

classe supérieure de la société.

Une jeune femme blonde rêve, accoudée sur le bordage d'un grand

paquebot qui s'en va. Elle regarde la côte déjà lointaine d'un œil

mouillé de larmes et de regrets.

Qui a-t-elle laissé derrière elle?

Puis, la même jeune femme assise près d'une fenêtre ouverte sur l'Océan

est évanouie dans un fauteuil. Une lettre vient de tomber de ses genoux

sur le tapis.

Il est donc mort, quel désespoir!

Les visiteurs, généralement, étaient émus et séduits par la tristesse

banale de ces sujets transparents et poétiques. On comprenait tout de

suite, sans explication et sans recherche, et on plaignait les pauvres

femmes, bien qu'on ne sût pas au juste la nature du chagrin de la plus

distinguée. Mais ce doute même aidait à la rêverie. Elle avait dû

perdre son fiancé! L'œil, dès l'entrée, était attiré invinciblement

vers ces quatre sujets et retenu comme par une fascination. Il ne s'en

écartait que pour y revenir toujours, et toujours contempler les quatre

expressions des deux femmes qui se ressemblaient comme deux sœurs. Il

se dégageait surtout du dessin net, bien fini, soigné, distingué à

la façon d'une gravure de mode, ainsi que du cadre bien luisant, une

sensation de propreté et de rectitude qu'accentuait encore le reste de

l'ameublement.

Les sièges demeuraient rangés suivant un ordre invariable, les uns

contre la muraille, les autres autour du guéridon. Les rideaux blancs,

immaculés, avaient des plis si droits et si réguliers qu'on avait envie

de les friper un peu; et jamais un grain de poussière ne ternissait le

globe où la pendule dorée, de style Empire, une mappemonde portée par

Atlas agenouillé, semblait mûrir comme un melon d'appartement.

Les deux femmes en s'asseyant modifièrent un peu la place normale de

leurs chaises.

--Vous n'êtes pas sortie aujourd'hui? demandait Mme Roland.

--Non. Je vous avoue que je suis un peu fatiguée.

Et elle rappela, comme pour en remercier Jean et sa mère, tout le

plaisir qu'elle avait pris à cette excursion et à cette pêche.

--Vous savez, disait-elle, que j'ai mangé ce matin mes salicoques.

Elles étaient délicieuses. Si vous voulez, nous recommencerons un jour

ou l'autre cette partie-là...

Le jeune homme l'interrompit:

--Avant d'en commencer une seconde, si nous terminions la première?

--Comment ça? Mais il me semble qu'elle est finie.

--Oh! Madame, j'ai fait, de mon côté, dans ce rocher de Saint-Jouin,

une pêche que je veux aussi rapporter chez moi.

Elle prit un air naïf et malin:

--Vous? Quoi donc? Qu'est-ce que vous avez trouvé?

--Une femme! Et nous venons, maman et moi, vous demander si elle n'a

pas changé d'avis ce matin.

Elle se mit à sourire:

--Non, Monsieur, je ne change jamais d'avis, moi.

Ce fut lui qui lui tendit alors sa main toute grande, où elle fit

tomber la sienne d'un geste vif et résolu. Et il demanda:

--Le plus tôt possible, n'est-ce pas?

--Quand vous voudrez.

--Six semaines?

--Je n'ai pas d'opinion. Qu'en pense ma future belle-mère?

Mme Roland répondit avec un sourire un peu mélancolique:

--Oh! moi, je ne pense rien. Je vous remercie seulement d'avoir bien

voulu Jean, car vous le rendrez très heureux.

--On fera ce qu'on pourra, maman.

Un peu attendrie, pour la première fois, Mme Rosémilly se leva et,

prenant à pleins bras Mme Roland, l'embrassa longtemps comme un enfant;

et sous cette caresse nouvelle, une émotion puissante gonfla le cœur

malade de la pauvre femme. Elle n'aurait pu dire ce qu'elle éprouvait.

C'était triste et doux en même temps. Elle avait perdu un fils, un

grand fils, et on lui rendait à la place une fille, une grande fille.

Quand elles se retrouvèrent face à face, sur leurs sièges, elles se

prirent les mains et restèrent ainsi, se regardant et se souriant,

tandis que Jean semblait presque oublié d'elles.

Puis elles parlèrent d'un tas de choses auxquelles il fallait songer

pour ce prochain mariage, et quand tout fut décidé, réglé, Mme

Rosémilly parut soudain se souvenir d'un détail et demanda:

--Vous avez consulté M. Roland, n'est-ce pas?

La même rougeur couvrit soudain les joues de la mère et du fils. Ce fut

la mère qui répondit:

--Oh! non, c'est inutile!

Puis elle hésita, sentant qu'une explication était nécessaire, et elle

reprit:

--Nous faisons tout sans lui rien dire. Il suffit de lui annoncer ce

que nous avons décidé.

Mme Rosémilly, nullement surprise, souriait, jugeant cela bien naturel,

car le bonhomme comptait si peu.

Quand Mme Roland se retrouva dans la rue avec son fils:

--Si nous allions chez toi, dit-elle. Je voudrais bien me reposer.

Elle se sentait sans abri, sans refuge, ayant l'épouvante de sa maison.

Ils entrèrent chez Jean.

Dès qu'elle sentit la porte fermée derrière elle, elle poussa un

gros soupir comme si cette serrure l'avait mise en sûreté; puis, au

lieu de se reposer, comme elle l'avait dit, elle commença à ouvrir

les armoires, à vérifier les piles de linge, le nombre des mouchoirs

et des chaussettes. Elle changeait l'ordre établi pour chercher des

arrangements plus harmonieux, qui plaisaient davantage à son œil de

ménagère; et quand elle eut disposé les choses à son gré, aligné les

serviettes, les caleçons et les chemises sur leurs tablettes spéciales,

divisé tout le linge en trois classes principales, linge de corps,

linge de maison et linge de table, elle se recula pour contempler son

œuvre, et elle dit:

--Jean, viens donc voir comme c'est joli.

Il se leva et admira pour lui faire plaisir.

Soudain, comme il s'était rassis, elle s'approcha de son fauteuil à pas

légers, par derrière, et, lui enlaçant le cou de son bras droit, elle

l'embrassa en posant sur la cheminée un petit objet enveloppé dans un

papier blanc, qu'elle tenait de l'autre main.

Il demanda:

--Qu'est-ce que c'est?

Comme elle ne répondait pas, il comprit, en reconnaissant la forme du

cadre:

--Donne! dit-il.

Mais elle feignit de ne pas entendre, et retourna vers ses armoires.

Il se leva, prit vivement cette relique douloureuse et, traversant

l'appartement, alla l'enfermer à double tour, dans le tiroir de son

bureau. Alors elle essuya du bout de ses doigts une larme au bord de

ses yeux, puis elle dit, d'une voix un peu chevrotante:

--Maintenant, je vais voir si ta nouvelle bonne tient bien ta cuisine.

Comme elle est sortie en ce moment, je pourrai tout inspecter pour me

rendre compte.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 19 · 第 24 / 33 题