Et soudain l'intonation de sa mère, de sa mère qui souriait et
disait: «Merci, mon ami,» lui traversa l'esprit, si nette qu'il crut
l'entendre. Elle les avait donc prononcés bien souvent, ces trois mots,
pour qu'ils se fussent gravés ainsi dans la mémoire de son fils!
Donc Maréchal apportait des fleurs, lui, l'homme riche, le monsieur, le
client, à cette petite boutiquière, à la femme de ce bijoutier modeste.
L'avait-il aimée? Comment serait-il devenu l'ami de ces marchands
s'il n'avait pas aimé la femme? C'était un homme instruit, d'esprit
assez fin. Que de fois il avait parlé poètes et poésie avec Pierre!
Il n'appréciait point les écrivains en artiste, mais en bourgeois
qui vibre. Le docteur avait souvent souri de ces attendrissements,
qu'il jugeait un peu niais. Aujourd'hui il comprenait que cet homme
sentimental n'avait jamais pu, jamais, être l'ami de son père, de son
père si positif, si terre à terre, si lourd, pour qui le mot «poésie»
signifiait sottise.
Donc, ce Maréchal, jeune, libre, riche, prêt à toutes les tendresses,
était entré, un jour, par hasard, dans une boutique, ayant remarqué
peut-être la jolie marchande. Il avait acheté, était revenu, avait
causé, de jour en jour plus familier, et payant par des acquisitions
fréquentes le droit de s'asseoir dans cette maison, de sourire à la
jeune femme et de serrer la main du mari.
Et puis après... après... oh! mon Dieu... après?...
Il avait aimé et caressé le premier enfant, l'enfant du bijoutier,
jusqu'à la naissance de l'autre, puis il était demeuré impénétrable
jusqu'à la mort, puis, son tombeau fermé, sa chair décomposée, son
nom effacé des noms vivants, tout son être disparu pour toujours,
n'ayant plus rien à ménager, à redouter et à cacher, il avait donné
toute sa fortune au deuxième enfant!... Pourquoi?... Cet homme était
intelligent... il avait dû comprendre et prévoir qu'il pouvait, qu'il
allait presque infailliblement laisser supposer que cet enfant était
à lui.--Donc il déshonorait une femme? Comment aurait-il fait cela si
Jean n'était point son fils?
Et soudain un souvenir précis, terrible, traversa l'âme de Pierre.
Maréchal avait été blond, blond comme Jean. Il se rappelait maintenant
un petit portrait miniature vu autrefois, à Paris, sur la cheminée
de leur salon, et disparu à présent. Où était-il? Perdu, ou caché?
Oh! s'il pouvait le tenir rien qu'une seconde! Sa mère l'avait gardé
peut-être dans le tiroir inconnu où l'on serre les reliques d'amour.
Sa détresse, à cette pensée, devint si déchirante qu'il poussa un
gémissement, une de ces courtes plaintes arrachées à la gorge par les
douleurs trop vives. Et soudain, comme si elle l'eût entendu, comme si
elle l'eût compris et lui eût répondu, la sirène de la jetée hurla tout
près de lui. Sa clameur de monstre surnaturel, plus retentissante que
le tonnerre, rugissement sauvage et formidable fait pour dominer les
voix du vent et des vagues, se répandit dans les ténèbres sur la mer
invisible ensevelie sous les brouillards.
Alors, à travers la brume, proches ou lointains, des cris pareils
s'élevèrent de nouveau dans la nuit. Ils étaient effrayants, ces appels
poussés par les grands paquebots aveugles.
Puis tout se tut encore.
Pierre avait ouvert les yeux et regardait, surpris d'être là, réveillé
de son cauchemar.
«Je suis fou, pensa-t-il, je soupçonne ma mère.» Et un flot d'amour et
d'attendrissement, de repentir, de prière et de désolation noya son
cœur. Sa mère! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il
pu la suspecter? Est-ce que l'âme, est-ce que la vie de cette femme
simple, chaste et loyale, n'étaient pas plus claires que l'eau? Quand
on l'avait vue et connue, comment ne pas la juger insoupçonnable? Et
c'était lui, le fils, qui avait douté d'elle! Oh! s'il avait pu la
prendre en ses bras à ce moment, comme il l'eût embrassée, caressée,
comme il se fût agenouillé pour demander grâce!
Elle aurait trompé son père, elle?... Son père! Certes, c'était un
brave homme, honorable et probe en affaires, mais dont l'esprit
n'avait jamais franchi l'horizon de sa boutique. Comment cette femme,
fort jolie autrefois, il le savait et on le voyait encore, douée d'une
âme délicate, affectueuse, attendrie, avait-elle accepté comme fiancé
et comme mari un homme si différent d'elle?
Pourquoi chercher? Elle avait épousé comme les fillettes épousent
le garçon doté que présentent les parents. Ils s'étaient installés
aussitôt dans leur magasin de la rue Montmartre; et la jeune femme,
régnant au comptoir, animée par l'esprit du foyer nouveau, par ce
sens subtil et sacré de l'intérêt commun qui remplace l'amour et
même l'affection dans la plupart des ménages commerçants de Paris,
s'était mise à travailler avec toute son intelligence active et fine
à la fortune espérée de leur maison. Et sa vie s'était écoulée ainsi,
uniforme, tranquille, honnête, sans tendresse!...
Sans tendresse?... Était-il possible qu'une femme n'aimât point? Une
femme jeune, jolie, vivant à Paris, lisant des livres, applaudissant
des actrices mourant de passion sur la scène, pouvait-elle aller de
l'adolescence à la vieillesse sans qu'une fois seulement, son cœur fût
touché? D'une autre il ne le croirait pas, pourquoi le croirait-il de
sa mère?
Certes, elle avait pu aimer, comme une autre! car pourquoi serait-elle
différente d'une autre, bien qu'elle fût sa mère?
Elle avait été jeune, avec toutes les défaillances poétiques qui
troublent le cœur des jeunes êtres! Enfermée, emprisonnée dans la
boutique à côté d'un mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle
avait rêvé de clairs de lune, de voyages, de baisers donnés dans
l'ombre des soirs. Et puis un homme, un jour, était entré comme entrent
les amoureux dans les livres, et il avait parlé comme eux.
Elle l'avait aimé. Pourquoi pas? C'était sa mère! Eh bien! Fallait-il
être aveugle et stupide au point de rejeter l'évidence parce qu'il
s'agissait de sa mère?
S'était-elle donnée?... Mais oui, puisque cet homme n'avait pas eu
d'autre amie;--mais oui, puisqu'il était resté fidèle à la femme
éloignée et vieillie;--mais oui, puisqu'il avait laissé toute sa
fortune à son fils, à leur fils!...
Et Pierre se leva, frémissant d'une telle fureur qu'il eût voulu tuer
quelqu'un! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de
frapper, de meurtrir, de broyer, d'étrangler! Qui? tout le monde, son
père, son frère, le mort, sa mère!
Il s'élança pour rentrer. Qu'allait-il faire?
Comme il passait devant une tourelle auprès du mât des signaux, le cri
strident de la sirène lui partit dans la figure. Sa surprise fut si
violente qu'il faillit tomber et recula jusqu'au parapet de granit. Il
s'y assit, n'ayant plus de force, brisé par cette commotion.
Le vapeur qui répondit le premier semblait tout proche et se présentait
à l'entrée, la marée étant haute.
Pierre se retourna et aperçut son œil rouge, terni de brume. Puis, sous
la clarté diffuse des feux électriques du port, une grande ombre noire
se dessina entre les deux jetées. Derrière lui, la voix du veilleur,
voix enrouée de vieux capitaine en retraite, criait:
--Le nom du navire?
Et dans le brouillard la voix du pilote debout sur le pont, enrouée
aussi, répondit:
--_Santa-Lucia._
--Le pays?
--Italie.
--Le port?
--Naples.
Et Pierre devant ses yeux troublés crut apercevoir le panache de feu
du Vésuve tandis qu'au pied du volcan, des lucioles voltigeaient dans
les bosquets d'orangers de Sorrente ou de Castellamare! Que de fois
il avait rêvé de ces noms familiers, comme s'il en connaissait les
paysages. Oh! s'il avait pu partir, tout de suite, n'importe où, et ne
jamais revenir, ne jamais écrire, ne jamais laisser savoir ce qu'il
était devenu! Mais non, il fallait rentrer, rentrer dans la maison
paternelle et se coucher dans son lit.
Tant pis, il ne rentrerait pas, il attendrait le jour. La voix des
sirènes lui plaisait. Il se releva et se mit à marcher comme un
officier qui fait le quart sur un pont.
Un autre navire s'approchait derrière le premier, énorme et mystérieux.
C'était un anglais qui revenait des Indes.
Il en vit venir encore plusieurs, sortant l'un après l'autre de
l'ombre impénétrable. Puis, comme l'humidité du brouillard devenait
intolérable, Pierre se remit en route vers la ville. Il avait si froid
qu'il entra dans un café de matelots pour boire un grog; et quand
l'eau-de-vie poivrée et chaude lui eut brûlé le palais et la gorge, il
sentit en lui renaître un espoir.
Il s'était trompé, peut-être? Il la connaissait si bien sa déraison
vagabonde! Il s'était trompé sans doute? Il avait accumulé les preuves
ainsi qu'on dresse un réquisitoire contre un innocent toujours facile à
condamner quand on veut le croire coupable. Lorsqu'il aurait dormi, il
penserait tout autrement. Alors il rentra pour se coucher, et, à force
de volonté, il finit par s'assoupir.
V
MAIS le corps du docteur s'engourdit à peine une heure ou deux
dans l'agitation d'un sommeil troublé. Quand il se réveilla, dans
l'obscurité de sa chambre chaude et fermée, il ressentit, avant même
que la pensée se fût rallumée en lui, cette oppression douloureuse, ce
malaise de l'âme que laisse en nous le chagrin sur lequel on a dormi.
Il semble que le malheur, dont le choc nous a seulement heurté la
veille, se soit glissé, durant notre repos, dans notre chair elle-même,
qu'il meurtrit et fatigue comme une fièvre. Brusquement le souvenir lui
revint, et il s'assit dans son lit.
Alors il recommença lentement, un à un, tous les raisonnements qui
avaient torturé son cœur sur la jetée pendant que criaient les
sirènes. Plus il songeait, moins il doutait. Il se sentait traîné
par sa logique, comme par une main qui attire et étrangle, vers
l'intolérable certitude.
Il avait soif, il avait chaud, son cœur battait. Il se leva pour ouvrir
sa fenêtre et respirer, et, quand il fut debout, un bruit léger lui
parvint à travers le mur.
Jean dormait tranquille et ronflait doucement. Il dormait, lui! Il
n'avait rien pressenti, rien deviné! Un homme qui avait connu leur mère
lui laissait toute sa fortune. Il prenait l'argent, trouvant cela juste
et naturel.
Il dormait, riche et satisfait, sans savoir que son frère haletait de
souffrance et de détresse. Et une colère se levait en lui contre ce
ronfleur insouciant et content.
La veille il eût frappé contre sa porte, serait entré, et, assis près
du lit, lui aurait dit dans l'effarement de son réveil subit: «Jean, tu
ne dois pas garder ce legs qui pourrait demain faire suspecter notre
mère et la déshonorer.»
Mais aujourd'hui il ne pouvait plus parler, il ne pouvait pas dire
à Jean qu'il ne le croyait point le fils de leur père. Il fallait à
présent garder, enterrer en lui cette honte découverte par lui, cacher
à tous la tache aperçue, et que personne ne devait découvrir, pas même
son frère, surtout son frère.
Il ne songeait plus guère maintenant au vain respect de l'opinion
publique. Il aurait voulu que tout le monde accusât sa mère pourvu
qu'il la sût innocente, lui, lui seul! Comment pourrait-il supporter
de vivre près d'elle, tous les jours, et de croire, en la regardant,
qu'elle avait enfanté son frère de la caresse d'un étranger?
Comme elle était calme et sereine pourtant, comme elle paraissait sûre
d'elle! Était-il possible qu'une femme comme elle, d'une âme pure et
d'un cœur droit, pût tomber, entraînée par la passion, sans que, plus
tard, rien n'apparût de ses remords, des souvenirs de sa conscience
troublée?
Ah! les remords! les remords! ils avaient dû, jadis, dans les premiers
temps, la torturer, puis ils s'étaient effacés, comme tout s'efface.
Certes, elle avait pleuré sa faute, et, peu à peu, l'avait presque
oubliée. Est-ce que toutes les femmes, toutes, n'ont pas cette faculté
d'oubli prodigieuse qui leur fait reconnaître à peine, après quelques
années passées, l'homme à qui elles ont donné leur bouche et tout
leur corps à baiser? Le baiser frappe comme la foudre, l'amour passe
comme un orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et
recommence ainsi qu'avant. Se souvient-on d'un nuage?
Pierre ne pouvait plus demeurer dans sa chambre! Cette maison, la
maison de son père l'écrasait. Il sentait peser le toit sur sa tête et
les murs l'étouffer. Et comme il avait très soif, il alluma sa bougie
afin d'aller boire un verre d'eau fraîche au filtre de la cuisine.
Il descendit les deux étages, puis, comme il remontait avec la carafe
pleine, il s'assit en chemise sur une marche de l'escalier où circulait
un courant d'air, et il but, sans verre, par longues gorgées, comme un
coureur essoufflé. Quand il eut cessé de remuer, le silence de cette
demeure l'émut; puis, un à un, il en distingua les moindres bruits.
Ce fut d'abord l'horloge de la salle à manger dont le battement lui
paraissait grandir de seconde en seconde. Puis il entendit de nouveau
un ronflement, un ronflement de vieux, court, pénible et dur, celui
de son père sans aucun doute; et il fut crispé par cette idée, comme
si elle venait seulement de jaillir en lui, que ces deux hommes qui
ronflaient dans ce même logis, le père et le fils, n'étaient rien l'un
à l'autre! Aucun lien, même le plus léger, ne les unissait, et ils ne
le savaient pas! Ils se parlaient avec tendresse, ils s'embrassaient,
se réjouissaient et s'attendrissaient ensemble des mêmes choses, comme
si le même sang eût coulé dans leurs veines. Et deux personnes nées aux
deux extrémités du monde ne pouvaient pas être plus étrangères l'une à
l'autre que ce père et que ce fils. Ils croyaient s'aimer parce qu'un
mensonge avait grandi entre eux. C'était un mensonge qui faisait cet
amour paternel et cet amour filial, un mensonge impossible à dévoiler
et que personne ne connaîtrait jamais que lui, le vrai fils.
Pourtant, pourtant, s'il se trompait? Comment le savoir? Ah! si
une ressemblance, même légère, pouvait exister entre son père et
Jean, une de ces ressemblances mystérieuses qui vont de l'aïeul aux
arrière-petits-fils, montrant que toute une race descend directement
du même baiser. Il aurait fallu si peu de chose, à lui médecin,
pour reconnaître cela, la forme de la mâchoire, la courbure du nez,
l'écartement des yeux, la nature des dents ou des poils, moins encore,
un geste, une habitude, une manière d'être, un goût transmis, un signe
quelconque bien caractéristique pour un œil exercé.
Il cherchait et ne se rappelait rien, non, rien. Mais il avait mal
regardé, mal observé, n'ayant aucune raison pour découvrir ces
imperceptibles indications.
Il se leva pour rentrer dans sa chambre et se mit à monter l'escalier,
à pas lents, songeant toujours. En passant devant la porte de son
frère, il s'arrêta net, la main tendue pour l'ouvrir. Un désir
impérieux venait de surgir en lui de voir Jean tout de suite, de le
regarder longuement, de le surprendre pendant le sommeil, pendant que
la figure apaisée, que les traits détendus se reposent, que toute la
grimace de la vie a disparu. Il saisirait ainsi le secret dormant de sa
physionomie; et si quelque ressemblance existait, appréciable, elle ne
lui échapperait pas.
Mais si Jean s'éveillait, que dirait-il? Comment expliquer cette visite?
Il demeurait debout, les doigts crispés sur la serrure et cherchant une
raison, un prétexte.
Il se rappela tout à coup que, huit jours plus tôt, il avait prêté à
son frère une fiole de laudanum pour calmer une rage de dents. Il
pouvait lui-même souffrir, cette nuit-là, et venir réclamer sa drogue.
Donc il entra, mais d'un pied furtif, comme un voleur.
Jean, la bouche entr'ouverte, dormait d'un sommeil animal et profond.
Sa barbe et ses cheveux blonds faisaient une tache d'or sur le linge
blanc. Il ne s'éveilla point, mais il cessa de ronfler.
Pierre, penché vers lui, le contemplait d'un œil avide. Non, ce jeune
homme-là ne ressemblait pas à Roland; et, pour la seconde fois,
s'éveilla dans son esprit le souvenir du petit portrait disparu de
Maréchal. Il fallait qu'il le trouvât! En le voyant, peut-être, il ne
douterait plus.
Son frère remua, gêné sans doute par sa présence, ou par la lueur de sa
bougie pénétrant ses paupières. Alors le docteur recula, sur la pointe
des pieds, vers la porte, qu'il referma sans bruit; puis il retourna
dans sa chambre, mais il ne se coucha pas.
Le jour fut lent à venir. Les heures sonnaient, l'une après l'autre, à
la pendule de la salle à manger, dont le timbre avait un son profond et
grave, comme si ce petit instrument d'horlogerie eût avalé une cloche
de cathédrale. Elles montaient, dans l'escalier vide, traversaient les
murs et les portes, allaient mourir au fond des chambres dans l'oreille
inerte des dormeurs. Pierre s'était mis à marcher de long en large, de
son lit à sa fenêtre. Qu'allait-il faire? Il se sentait trop bouleversé
pour passer ce jour-là dans sa famille. Il voulait encore rester seul,
au moins jusqu'au lendemain, pour réfléchir, se calmer, se fortifier
pour la vie de chaque jour qu'il lui faudrait reprendre.
Eh bien! il irait à Trouville, voir grouiller la foule sur la plage.
Cela le distrairait, changerait l'air de sa pensée, lui donnerait le
temps de se préparer à l'horrible chose qu'il avait découverte.
Dès que l'aurore parut, il fit sa toilette et s'habilla. Le brouillard
s'était dissipé, il faisait beau, très beau. Comme le bateau de
Trouville ne quittait le port qu'à neuf heures, le docteur songea qu'il
lui faudrait embrasser sa mère avant de partir.
Il attendit le moment où elle se levait tous les jours, puis il
descendit. Son cœur battait si fort en touchant sa porte qu'il s'arrêta
pour respirer. Sa main, posée sur la serrure, était molle et vibrante,
presque incapable du léger effort de tourner le bouton pour entrer. Il
frappa. La voix de sa mère demanda:
--Qui est-ce?
--Moi, Pierre.
--Qu'est-ce que tu veux?
--Te dire bonjour parce que je vais passer la journée à Trouville avec
des amis.
--C'est que je suis encore au lit.
--Bon, alors ne te dérange pas. Je t'embrasserai en rentrant, ce soir.
Il espéra qu'il pourrait partir sans la voir, sans poser sur ses joues
le baiser faux qui lui soulevait le cœur d'avance.
Mais elle répondit:
--Un moment, je t'ouvre. Tu attendras que je me sois recouchée.
Il entendit ses pieds nus sur le parquet puis le bruit du verrou
glissant. Elle cria:
--Entre.
Il entra. Elle était assise dans son lit tandis qu'à son côté, Roland,
un foulard sur la tête et tourné vers le mur, s'obstinait à dormir.
Rien ne l'éveillait tant qu'on ne l'avait pas secoué à lui arracher le
bras. Les jours de pêche, c'était la bonne, sonnée à l'heure convenue
par le matelot Papagris, qui venait tirer son maître de cet invincible
repos.
Pierre, en allant vers elle, regardait sa mère; et il lui sembla tout à
coup qu'il ne l'avait jamais vue.
Elle lui tendit ses joues, il y mit deux baisers, puis s'assit sur une
chaise basse.
--C'est hier soir que tu as décidé cette partie? dit-elle.
--Oui, hier soir.
--Tu reviens pour dîner?
--Je ne sais pas encore. En tout cas, ne m'attendez point.
Il l'examinait avec une curiosité stupéfaite. C'était sa mère, cette
femme! Toute cette figure, vue dès l'enfance, dès que son œil avait
pu distinguer, ce sourire, cette voix si connue, si familière, lui
paraissaient brusquement nouveaux et autres de ce qu'ils avaient été
jusque-là pour lui. Il comprenait à présent que, l'aimant, il ne
l'avait jamais regardée. C'était bien elle pourtant, et il n'ignorait
rien des plus petits détails de son visage; mais ces petits détails il
les apercevait nettement pour la première fois. Son attention anxieuse,
fouillant cette tête chérie, la lui révélait différente, avec une
physionomie qu'il n'avait jamais découverte.
Il se leva pour partir, puis, cédant soudain à l'invincible envie de
savoir qui lui mordait le cœur depuis la veille:
--Dis donc, j'ai cru me rappeler qu'il y avait autrefois, à Paris, un
petit portrait de Maréchal dans notre salon.
Elle hésita une seconde ou deux; ou du moins il se figura qu'elle
hésitait; puis elle dit:
--Mais oui.
--Et qu'est-ce qu'il est devenu, ce portrait?
Elle aurait pu répondre encore plus vite:
--Ce portrait... attends... je ne sais pas trop... Peut-être que je
l'ai dans mon secrétaire.
--Tu serais bien aimable de le retrouver.
--Oui, je chercherai. Pourquoi le veux-tu?
--Oh! ce n'est pas pour moi. J'ai songé qu'il serait tout naturel de le
donner à Jean, et que cela ferait plaisir à mon frère.
--Oui, tu as raison, c'est une bonne pensée. Je vais le chercher dès
que je serai levée.
Et il sortit.
C'était un jour bleu, sans un souffle d'air. Les gens dans la rue
semblaient gais, les commerçants allant à leurs affaires, les employés
allant à leur bureau, les jeunes filles allant à leur magasin.
Quelques-uns chantonnaient, mis en joie par la clarté.
Sur le bateau de Trouville, les passagers montaient déjà. Pierre
s'assit, tout à l'arrière, sur un banc de bois.
Il se demandait:
--A-t-elle été inquiétée par ma question sur le portrait, ou seulement
surprise? L'a-t-elle égaré ou caché? Sait-elle où il est, ou bien ne
sait-elle pas? Si elle l'a caché, pourquoi?
Et son esprit, suivant toujours la même marche, de déduction en
déduction, conclut ceci:
Le portrait, portrait d'ami, portrait d'amant, était resté dans
le salon bien en vue, jusqu'au jour où la femme, où la mère
s'était aperçue, la première, avant tout le monde, que ce portrait
ressemblait à son fils. Sans doute, depuis longtemps, elle épiait
cette ressemblance; puis, l'ayant découverte, l'ayant vue naître et
comprenant que chacun pourrait, un jour ou l'autre, l'apercevoir aussi,
elle avait enlevé, un soir, la petite peinture redoutable et l'avait
cachée, n'osant pas la détruire.
Et Pierre se rappelait fort bien maintenant que cette miniature avait
disparu longtemps, longtemps avant leur départ de Paris! Elle avait
disparu, croyait-il, quand la barbe de Jean, se mettant à pousser,
l'avait rendu tout à coup pareil au jeune homme blond qui souriait dans
le cadre.
Le mouvement du bateau qui partait troubla sa pensée et la dispersa.
Alors, s'étant levé, il regarda la mer.
Le petit paquebot sortit des jetées, tourna à gauche et soufflant,
haletant, frémissant, s'en alla vers la côte lointaine qu'on apercevait
dans la brume matinale. De place en place la voile rouge d'un lourd
bateau de pêche immobile sur la mer plate avait l'air d'un gros rocher
sortant de l'eau. Et la Seine descendant de Rouen semblait un large
bras de mer séparant deux terres voisines.
En moins d'une heure on parvint au port de Trouville, et comme c'était
le moment du bain, Pierre se rendit sur la plage.
De loin, elle avait l'air d'un long jardin plein de fleurs éclatantes.
Sur la grande dune de sable jaune, depuis la jetée jusqu'aux
Roches-Noires, les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux de
toutes les formes, les toilettes de toutes les nuances, par groupes
devant les cabines, par lignes le long du flot ou dispersés çà et
là, ressemblaient vraiment à des bouquets énormes dans une prairie
démesurée. Et le bruit confus, proche et lointain des voix égrenées
dans l'air léger, les appels, les cris d'enfants qu'on baigne, les
rires clairs des femmes faisaient une rumeur continue et douce, mêlée à
la brise insensible et qu'on aspirait avec elle.
Pierre marchait au milieu de ces gens, plus perdu, plus séparé d'eux,
plus isolé, plus noyé dans sa pensée torturante, que si on l'avait jeté
à la mer du pont d'un navire, à cent lieues au large. Il les frôlait,
entendait, sans écouter, quelques phrases; et il voyait, sans regarder,
les hommes parler aux femmes et les femmes sourire aux hommes.
Mais tout à coup, comme s'il s'éveillait, il les aperçut distinctement;
et une haine surgit en lui contre eux, car ils semblaient heureux et
contents.
Il allait maintenant, frôlant les groupes, tournant autour, saisi par
des pensées nouvelles. Toutes ces toilettes multicolores qui couvraient
le sable comme un bouquet, ces étoffes jolies, ces ombrelles voyantes,
la grâce factice des tailles emprisonnées, toutes ces inventions
ingénieuses de la mode depuis la chaussure mignonne jusqu'au chapeau
extravagant, la séduction du geste, de la voix et du sourire, la
coquetterie enfin étalée sur cette plage lui apparaissaient soudain
comme une immense floraison de la perversité féminine. Toutes ces
femmes parées voulaient plaire, séduire, et tenter quelqu'un. Elles
s'étaient faites belles pour les hommes, pour tous les hommes, excepté
pour l'époux qu'elles n'avaient plus besoin de conquérir. Elles
s'étaient faites belles pour l'amant d'aujourd'hui et l'amant de
demain, pour l'inconnu rencontré, remarqué, attendu peut-être.
Et ces hommes, assis près d'elles, les yeux dans les yeux, parlant
la bouche près de la bouche, les appelaient et les désiraient, les
chassaient comme un gibier souple et fuyant, bien qu'il semblât si
proche et si facile. Cette vaste plage n'était donc qu'une halle
d'amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient, celles-ci
marchandaient leurs caresses et celles-là se promettaient seulement.
Toutes ces femmes ne pensaient qu'à la même chose, offrir et faire
désirer leur chair déjà donnée, déjà vendue, déjà promise à d'autres
hommes. Et il songea que sur la terre entière c'était toujours la même
chose.
Sa mère avait fait comme les autres, voilà tout! Comme les
autres?--non! Il existait des exceptions, et beaucoup, beaucoup! Celles
qu'il voyait autour de lui, des riches, des folles, des chercheuses
d'amour, appartenaient en somme à la galanterie élégante et mondaine ou
même à la galanterie tarifée, car on ne rencontrait pas sur les plages
piétinées par la légion des désœuvrées, le peuple des honnêtes femmes
enfermées dans la maison close.
La mer montait, chassant peu à peu vers la ville les premières lignes
des baigneurs. On voyait les groupes se lever vivement et fuir, en
emportant leurs sièges, devant le flot jaune qui s'en venait frangé
d'une petite dentelle d'écume. Les cabines roulantes, attelées d'un
cheval, remontaient aussi; et sur les planches de la promenade, qui
borde la plage d'un bout à l'autre, c'était maintenant une coulée
continue, épaisse et lente, de foule élégante, formant deux courants
contraires qui se coudoyaient et se mêlaient. Pierre, nerveux, exaspéré
par ce frôlement, s'enfuit, s'enfonça dans la ville et s'arrêta pour
déjeuner chez un simple marchand de vins, à l'entrée des champs.
Quand il eut pris son café, il s'étendit sur deux chaises devant la
porte, et comme il n'avait guère dormi cette nuit-là, il s'assoupit à
l'ombre d'un tilleul.
Après quelques heures de repos, s'étant secoué, il s'aperçut qu'il
était temps de revenir pour reprendre le bateau, et il se mit en
route, accablé par une courbature subite tombée sur lui pendant son
assoupissement. Maintenant il voulait rentrer, il voulait savoir si
sa mère avait retrouvé le portrait de Maréchal. En parlerait-elle la
première, ou faudrait-il qu'il le demandât de nouveau? Certes si elle
attendait qu'on l'interrogeât encore, elle avait une raison secrète de
ne point montrer ce portrait.
Mais lorsqu'il fut rentré dans sa chambre, il hésita à descendre pour
le dîner. Il souffrait trop. Son cœur soulevé n'avait pas encore eu le
temps de s'apaiser. Il se décida pourtant, et il parut dans la salle à
manger comme on se mettait à table.
Un air de joie animait les visages.
--Eh bien! dit Roland, ça avance-t-il, vos achats? Moi, je ne veux
rien voir avant que tout soit installé.
Sa femme répondit:
--Mais oui, ça va. Seulement il faut longtemps réfléchir pour ne pas
commettre d'impair. La question du mobilier nous préoccupe beaucoup.
Elle avait passé la journée à visiter avec Jean des boutiques de
tapissiers et des magasins d'ameublement. Elle voulait des étoffes
riches, un peu pompeuses, pour frapper l'œil. Son fils, au contraire,
désirait quelque chose de simple et de distingué. Alors, devant tous
les échantillons proposés ils avaient répété, l'un et l'autre, leurs
arguments. Elle prétendait que le client, le plaideur a besoin d'être
impressionné, qu'il doit ressentir, en entrant dans le salon d'attente,
l'émotion de la richesse.
Jean, au contraire, désirant n'attirer que la clientèle élégante et
opulente, voulait conquérir l'esprit des gens fins par son goût modeste
et sûr.
Et la discussion, qui avait duré toute la journée, reprit dès le potage.
Roland n'avait pas d'opinion. Il répétait:
--Moi, je ne veux entendre parler de rien. J'irai voir quand ce sera
fini.
Mme Roland fit appel au jugement de son fils aîné:
--Voyons, toi, Pierre, qu'en penses-tu?
Il avait les nerfs tellement surexcités qu'il eut envie de répondre par
un juron. Il dit cependant sur un ton sec, où vibrait son irritation:
--Oh! moi, je suis tout à fait de l'avis de Jean. Je n'aime que la
simplicité, qui est, quand il s'agit de goût, comparable à la droiture
quand il s'agit de caractère.
Sa mère reprit:
--Songe que nous habitons une ville de commerçants, où le bon goût ne
court pas les rues.
Pierre répondit:
--Et qu'importe? Est-ce une raison pour imiter les sots? Si mes
compatriotes sont bêtes ou malhonnêtes, ai-je besoin de suivre leur
exemple? Une femme ne commettra pas une faute pour cette raison que ses
voisines ont des amants.
Jean se mit à rire:
--Tu as des arguments par comparaison qui semblent pris dans les
maximes d'un moraliste.
Pierre ne répliqua point. Sa mère et son frère recommencèrent à parler
d'étoffes et de fauteuils.
Il les regardait comme il avait regardé sa mère, le matin, avant de
partir pour Trouville; il les regardait en étranger qui observe, et il
se croyait en effet entré tout à coup dans une famille inconnue.
Son père, surtout, étonnait son œil et sa pensée. Ce gros homme
flasque, content et niais, c'était son père, à lui! Non, non, Jean ne
lui ressemblait en rien.
Sa famille! Depuis deux jours, une main inconnue et malfaisante, la
main d'un mort, avait arraché et cassé, un à un, tous les liens qui
tenaient l'un à l'autre ces quatre êtres. C'était fini, c'était brisé.
Plus de mère, car il ne pourrait plus la chérir, ne la pouvant vénérer
avec ce respect absolu, tendre et pieux, dont a besoin le cœur des
fils; plus de frère, puisque ce frère était l'enfant d'un étranger; il
ne lui restait qu'un père, ce gros homme, qu'il n'aimait pas, malgré
lui.
Et tout à coup:
--Dis donc, maman, as-tu retrouvé ce portrait?
Elle ouvrit des yeux surpris:
--Quel portrait?
--Le portrait de Maréchal.
--Non... c'est-à-dire oui... je ne l'ai pas retrouvé, mais je crois
savoir où il est.
--Quoi donc? demanda Roland.
Pierre lui dit:
--Un petit portrait de Maréchal qui était autrefois dans notre salon à
Paris. J'ai pensé que Jean serait content de le posséder.
Roland s'écria:
--Mais oui, mais oui, je m'en souviens parfaitement; je l'ai même
vu encore à la fin de l'autre semaine. Ta mère l'avait tiré de son
secrétaire en rangeant ses papiers. C'était jeudi ou vendredi. Tu te
rappelles bien, Louise? J'étais en train de me raser quand tu l'as
pris dans un tiroir et posé sur une chaise à côté de toi, avec un tas
de lettres dont tu as brûlé la moitié. Hein? est-ce drôle que tu aies
touché à ce portrait deux ou trois jours à peine avant l'héritage de
Jean? Si je croyais aux pressentiments, je dirais que c'en est un!
Mme Roland répondit avec tranquillité:
--Oui, oui, je sais où il est; j'irai le chercher tout à l'heure.
Donc elle avait menti! Elle avait menti en répondant, ce matin-là même,
à son fils qui lui demandait ce qu'était devenue cette miniature: «Je
ne sais pas trop... peut-être que je l'ai dans mon secrétaire.»
Elle l'avait vue, touchée, maniée, contemplée quelques jours
auparavant, puis elle l'avait recachée dans le tiroir secret, avec des
lettres, ses lettres à lui.
Pierre regardait sa mère, qui avait menti. Il la regardait avec une
colère exaspérée de fils trompé, volé dans son affection sacrée, et
avec une jalousie d'homme longtemps aveugle qui découvre enfin une
trahison honteuse. S'il avait été le mari de cette femme, lui, son
enfant, il l'aurait saisie par les poignets, par les épaules ou par les
cheveux, et jetée à terre, frappée, meurtrie, écrasée! Et il ne pouvait
rien dire, rien faire, rien montrer, rien révéler. Il était son fils,
il n'avait rien à venger, lui, on ne l'avait pas trompé.
Mais oui, elle l'avait trompé dans sa tendresse, trompé dans son pieux
respect. Elle se devait à lui irréprochable, comme se doivent toutes
les mères à leurs enfants. Si la fureur dont il était soulevé arrivait
presque à de la haine, c'est qu'il la sentait plus criminelle envers
lui qu'envers son père lui-même.
L'amour de l'homme et de la femme est un pacte volontaire où celui qui
faiblit n'est coupable que de perfidie; mais quand la femme est devenue
mère, son devoir a grandi puisque la nature lui confie une race. Si
elle succombe alors, elle est lâche, indigne et infâme.
--C'est égal, dit tout à coup Roland en allongeant ses jambes sous la
table, comme il faisait chaque soir pour siroter son verre de cassis,
ça n'est pas mauvais de vivre à rien faire quand on a une petite
aisance. J'espère que Jean nous offrira des dîners extra, maintenant.
Ma foi, tant pis si j'attrape quelquefois mal à l'estomac.
Puis se tournant vers sa femme:
--Va donc chercher ce portrait, ma chatte, puisque tu as fini de
manger. Ça me fera plaisir aussi de le revoir.
Elle se leva, prit une bougie et sortit. Puis, après une absence qui
parut longue à Pierre, bien qu'elle n'eût pas duré trois minutes, Mme
Roland rentra, souriante, et tenant par l'anneau un cadre doré de forme
ancienne.
--Voilà, dit-elle, je l'ai retrouvé presque tout de suite.
Le docteur, le premier, avait tendu la main. Il reçut le portrait,
et, d'un peu loin, à bout de bras, l'examina. Puis, sentant bien que
sa mère le regardait, il leva lentement les yeux sur son frère, pour
comparer. Il faillit dire, emporté par sa violence: «Tiens, cela
ressemble à Jean.» S'il n'osa pas prononcer ces redoutables paroles, il
manifesta sa pensée par la façon dont il comparait la figure vivante à
la figure peinte.
Elles avaient, certes, des signes communs: la même barbe et le même
front, mais rien d'assez précis pour permettre de déclarer: «Voilà le
père, et voilà le fils.» C'était plutôt un air de famille, une parenté
de physionomies qu'anime le même sang. Or, ce qui fut pour Pierre
plus décisif encore que cette allure des visages, c'est que sa mère
s'était levée, avait tourné le dos et feignait d'enfermer, avec trop de
lenteur, le sucre et le cassis dans un placard.
Elle avait compris qu'il savait, ou du moins qu'il soupçonnait!
--Passe-moi donc ça, disait Roland.
Pierre tendit la miniature et son père attira la bougie pour bien voir;
puis il murmura d'une voix attendrie:
--Pauvre garçon! dire qu'il était comme ça quand nous l'avons connu.
Cristi! comme ça va vite! Il était joli homme, tout de même, à cette
époque, et si plaisant de manière, n'est-ce pas, Louise?
Comme sa femme ne répondait pas, il reprit:
--Et quel caractère égal! Je ne lui ai jamais vu de mauvaise humeur.
Voilà, c'est fini, il n'en reste plus rien... que ce qu'il a laissé
à Jean. Enfin, on pourra jurer que celui-là s'est montré bon ami et
fidèle jusqu'au bout. Même en mourant il ne nous a pas oubliés.
Jean, à son tour, tendit le bras pour prendre le portrait. Il le
contempla quelques instants, puis, avec regret:
--Moi, je ne le reconnais pas du tout. Je ne me le rappelle qu'avec ses
cheveux blancs.
Et il rendit la miniature à sa mère. Elle y jeta un regard rapide, vite
détourné, qui semblait craintif; puis de sa voix naturelle:
--Cela t'appartient maintenant, mon Jeannot, puisque tu es son
héritier. Nous le porterons dans ton nouvel appartement.
Et comme on entrait au salon, elle posa la miniature sur la cheminée,
près de la pendule, où elle était autrefois.
Roland bourrait sa pipe, Pierre et Jean allumèrent des cigarettes.
Ils les fumaient ordinairement, l'un en marchant à travers la pièce,
l'autre assis, enfoncé dans un fauteuil, et les jambes croisées. Le
père se mettait toujours à cheval sur une chaise et crachait de loin
dans la cheminée.
Mme Roland, sur un siège bas, près d'une petite table qui portait la
lampe, brodait, tricotait ou marquait du linge.
Elle commençait, ce soir-là, une tapisserie destinée à la chambre
de Jean. C'était un travail difficile et compliqué dont le début
exigeait toute son attention. De temps en temps cependant son œil
qui comptait les points se levait et allait, prompt et furtif, vers
le petit portrait du mort appuyé contre la pendule. Et le docteur,
qui traversait l'étroit salon en quatre ou cinq enjambées, les mains
derrière le dos et la cigarette aux lèvres, rencontrait chaque fois le
regard de sa mère.
On eût dit qu'ils s'épiaient, qu'une lutte venait de se déclarer entre
eux; et un malaise douloureux, un malaise insoutenable crispait le cœur
de Pierre. Il se disait, torturé et satisfait pourtant: «Doit-elle
souffrir en ce moment, si elle sait que je l'ai devinée!» Et à chaque
retour vers le foyer, il s'arrêtait quelques secondes à contempler
le visage blond de Maréchal, pour bien montrer qu'une idée fixe
le hantait. Et ce petit portrait, moins grand qu'une main ouverte,
semblait une personne vivante, méchante, redoutable, entrée soudain
dans cette maison et dans cette famille.
Tout à coup la sonnette de la rue tinta. Mme Roland, toujours si calme,
eut un sursaut qui révéla le trouble de ses nerfs au docteur.
Puis elle dit: «Ça doit être Mme Rosémilly.» Et son œil anxieux encore
une fois se leva vers la cheminée.
Pierre comprit, ou crut comprendre sa terreur et son angoisse. Le
regard des femmes est perçant, leur esprit agile, et leur pensée
soupçonneuse. Quand celle qui allait entrer apercevrait cette miniature
inconnue, du premier coup, peut-être, elle découvrirait la ressemblance
entre cette figure et celle de Jean. Alors elle saurait et comprendrait
tout! Il eut peur, une peur brusque et horrible que cette honte fût
dévoilée, et se retournant, comme la porte s'ouvrait, il prit la petite
peinture et la glissa sous la pendule sans que son père et son frère
l'eussent vu.
Rencontrant de nouveau les yeux de sa mère, ils lui parurent changés,
troubles et hagards.
--Bonjour, disait Mme Rosémilly, je viens boire avec vous une tasse de
thé.
Mais pendant qu'on s'agitait autour d'elle pour s'informer de sa santé,
Pierre disparut par la porte restée ouverte.
Quand on s'aperçut de son départ, on s'étonna. Jean, mécontent à cause
de la jeune veuve qu'il craignait blessée, murmurait:
--Quel ours!
Mme Roland répondit:
--Il ne faut pas lui en vouloir, il est un peu malade aujourd'hui et
fatigué d'ailleurs de sa promenade à Trouville.
--N'importe, reprit Roland, ce n'est pas une raison pour s'en aller
comme un sauvage.
Mme Rosémilly voulut arranger les choses en affirmant:
--Mais non, mais non, il est parti à l'anglaise; on se sauve toujours
ainsi dans le monde quand on s'en va de bonne heure.
--Oh! répondit Jean, dans le monde, c'est possible, mais on ne traite
pas sa famille à l'anglaise, et mon frère ne fait que cela, depuis
quelque temps.