Oui, c'était possible, après tout. Quand le notaire avait annoncé cette
nouvelle, il avait senti son cœur battre un peu plus fort. Certes, on
n'est pas toujours maître de soi, et on subit des émotions spontanées
et persistantes, contre lesquelles on lutte en vain.
Il se mit à réfléchir profondément à ce problème physiologique de
l'impression produite par un fait sur l'être instinctif et créant en
lui un courant d'idées et de sensations douloureuses ou joyeuses,
contraires à celles que désire, qu'appelle, que juge bonnes et saines
l'être pensant, devenu supérieur à lui-même par la culture de son
intelligence.
Il cherchait à concevoir l'état d'âme du fils qui hérite d'une grosse
fortune, qui va goûter, grâce à elle, beaucoup de joies désirées depuis
longtemps et interdites par l'avarice d'un père, aimé pourtant, et
regretté.
Il se leva et se remit à marcher vers le bout de la jetée. Il se
sentait mieux, content d'avoir compris, de s'être surpris lui-même,
d'avoir dévoilé l'autre qui est en nous.
--Donc j'ai été jaloux de Jean, pensait-il. C'est vraiment assez bas,
cela! J'en suis sûr maintenant, car la première idée qui m'est venue
est celle de son mariage avec Mme Rosémilly. Je n'aime pourtant pas
cette petite dinde raisonnable, bien faite pour dégoûter du bon sens et
de la sagesse. C'est donc de la jalousie gratuite, l'essence même de la
jalousie, celle qui est parce qu'elle est! Faut soigner cela!
Il arrivait devant le mât des signaux qui indique la hauteur de l'eau
dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des navires
signalés au large et devant entrer à la prochaine marée. On attendait
des steamers du Brésil, de la Plata, du Chili et du Japon, deux bricks
danois, une goélette norvégienne et un vapeur turc, ce qui surprit
Pierre autant que s'il avait lu «un vapeur suisse»; et il aperçut
dans une sorte de songe bizarre un grand vaisseau couvert d'hommes en
turban, qui montaient dans les cordages avec de larges pantalons.
--Que c'est bête, pensait-il; le peuple turc est pourtant un peuple
marin.
Ayant fait encore quelques pas, il s'arrêta pour contempler la rade.
Sur sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques
du cap de la Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux,
jetaient sur la mer leurs longs et puissant regards. Partis des
deux foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues
géantes de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et
démesurée, du sommet de la côte au fond de l'horizon. Puis sur les
deux jetées, deux autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient
l'entrée du Havre; et là-bas, de l'autre côté de la Seine, on en voyait
d'autres encore, beaucoup d'autres, fixes ou clignotants, à éclats
et à éclipses, s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des
ports, jaunes, rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de
navires, les yeux vivants de la terre hospitalière disant rien que
par le mouvement mécanique invariable et régulier de leurs paupières:
«C'est moi. Je suis Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de
Pont-Audemer.» Et dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on
le prenait pour une planète, le phare aérien d'Étouville montrait la
route de Rouen, à travers les bancs de sable de l'embouchure du grand
fleuve.
Puis sur l'eau profonde, sur l'eau sans limites, plus sombre que le
ciel, on croyait voir, çà et là, des étoiles. Elles tremblotaient dans
la brume nocturne, petites, proches ou lointaines, blanches, vertes
ou rouges aussi. Presque toutes étaient immobiles, quelques-unes,
cependant, semblaient courir; c'étaient les feux des bâtiments à
l'ancre attendant la marée prochaine, ou des bâtiments en marche venant
chercher un mouillage.
Juste à ce moment la lune se leva derrière la ville; et elle avait
l'air du phare énorme et divin, allumé dans le firmament pour guider la
flotte infinie des vraies étoiles.
Pierre murmura, presque à haute voix:
«Voilà, et nous nous faisons de la bile pour quatre sous!»
Tout près de lui soudain, dans la tranchée large et noire ouverte
entre les jetées, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa.
S'étant penché sur le parapet de granit, il vit une barque de pêche qui
rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit
d'aviron, doucement poussée par sa haute voile brune tendue à la brise
du large.
Il pensa: «Si on pouvait vivre là-dessus, comme on serait tranquille,
peut-être!» Puis, ayant fait encore quelques pas, il aperçut un homme
assis à l'extrémité du môle.
Un rêveur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste? Qui était-ce?
Il s'approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire; et il
reconnut son frère.
--Tiens, c'est toi, Jean?
--Tiens... Pierre... Qu'est-ce que tu viens faire ici?
--Mais je prends l'air. Et toi?
Jean se mit à rire:
--Je prends l'air également.
Et Pierre s'assit à côté de son frère.
--Hein, c'est rudement beau?
--Mais oui.
Au son de la voix il comprit que Jean n'avait rien regardé; il reprit:
--Moi, quand je viens ici, j'ai des désirs fous de partir, de m'en
aller avec tous ces bateaux, vers le Nord ou vers le Sud. Songe que ces
petits feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux
grandes fleurs et aux belles filles pâles ou cuivrées, des pays aux
oiseaux-mouches, aux éléphants, aux lions libres, aux rois nègres, de
tous les pays qui sont nos contes de fées à nous qui ne croyons plus
à la Chatte blanche ni à la Belle au bois dormant. Ce serait rudement
chic de pouvoir s'offrir une promenade par là-bas; mais voilà, il
faudrait de l'argent, beaucoup...
Il se tut brusquement, songeant que son frère l'avait maintenant, cet
argent, et que délivré de tout souci, délivré du travail quotidien,
libre, sans entraves, heureux, joyeux, il pouvait aller où bon lui
semblerait, vers les blondes Suédoises ou les brunes Havanaises.
Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si
brusques, si rapides, qu'il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter,
ni les modifier, venues, semblait-il, d'une seconde âme indépendante et
violente, le traversa: «Bah! il est trop niais, il épousera la petite
Rosémilly.»
Il s'était levé.
--Je te laisse rêver d'avenir; moi, j'ai besoin de marcher.
Il serra la main de son frère, et reprit avec un accent très cordial:
--Eh bien, mon petit Jean, te voilà riche! Je suis bien content de
t'avoir rencontré tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait
plaisir, combien je te félicite et combien je t'aime.
Jean, d'une nature douce et tendre, très ému, balbutiait:
--Merci... merci... mon bon Pierre, merci.
Et Pierre s'en retourna, de son pas lent, la canne sous le bras, les
mains derrière le dos.
Lorsqu'il fut rentré dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu'il
ferait, mécontent de cette promenade écourtée; d'avoir été privé de la
mer par la présence de son frère.
Il eut une inspiration: «Je vais boire un verre de liqueur chez le père
Marowsko»; et il remonta vers le quartier d'Ingouville.
Il avait connu le père Marowsko dans les hôpitaux, à Paris. C'était
un vieux Polonais, réfugié politique, disait-on, qui avait eu des
histoires terribles là-bas, et qui était venu exercer en France, après
nouveaux examens, son métier de pharmacien. On ne savait rien de sa
vie passée; aussi des légendes avaient-elles couru parmi les internes,
les externes, et plus tard parmi les voisins. Cette réputation de
conspirateur redoutable, de nihiliste, de régicide, de patriote prêt
à tout, échappé à la mort par miracle, avait séduit l'imagination
aventureuse et vive de Pierre Roland; et il était devenu l'ami du
vieux Polonais, sans avoir jamais obtenu de lui, d'ailleurs, aucun
aveu sur son existence ancienne. C'était encore grâce au jeune médecin
que le bonhomme était venu s'établir au Havre, comptant sur une belle
clientèle que le nouveau docteur lui fournirait.
En attendant, il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en
vendant des remèdes aux petits bourgeois et aux ouvriers de son
quartier.
Pierre allait souvent le voir après dîner et causer une heure avec lui,
car il aimait la figure calme et la rare conversation de Marowsko, dont
il jugeait profonds les longs silences.
Un seul bec de gaz brûlait au-dessus du comptoir chargé de fioles. Ceux
de la devanture n'avaient point été allumés, par économie. Derrière
ce comptoir, assis sur une chaise et les jambes allongées l'une sur
l'autre, un vieux homme chauve, avec un grand nez d'oiseau qui,
continuant son front dégarni, lui donnait un air triste de perroquet,
dormait profondément, le menton sur la poitrine.
Au bruit du timbre, il s'éveilla, se leva, et reconnaissant le docteur,
vint au-devant de lui, les mains tendues.
Sa redingote noire, tigrée de taches d'acides et de sirops, beaucoup
trop vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d'antique
soutane; et l'homme parlait avec un fort accent polonais qui donnait
à sa voix fluette quelque chose d'enfantin, un zézaiement et des
intonations de jeune être qui commence à prononcer.
Pierre s'assit et Marowsko demanda:
--Quoi de neuf, mon cher docteur?
--Rien. Toujours la même chose partout.
--Vous n'avez pas l'air gai, ce soir.
--Je ne le suis pas souvent.
--Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur?
--Oui, je veux bien.
--Alors je vais vous faire goûter une préparation nouvelle. Voilà deux
mois que je cherche à tirer quelque chose de la groseille, dont on n'a
fait jusqu'ici que du sirop... eh bien! j'ai trouvé... j'ai trouvé...
une bonne liqueur, très bonne, très bonne.
Et ravi, il alla vers une armoire, l'ouvrit et choisit une fiole qu'il
apporta. Il remuait et agissait par gestes courts, jamais complets,
jamais il n'allongeait le bras tout à fait, n'ouvrait toutes grandes
les jambes, ne faisait un mouvement entier et définitif. Ses idées
semblaient pareilles à ses actes; il les indiquait, les promettait, les
esquissait, les suggérait, mais ne les énonçait pas.
Sa plus grande préoccupation dans la vie semblait être d'ailleurs la
préparation des sirops et des liqueurs. «Avec un bon sirop ou une bonne
liqueur, on fait fortune», disait-il souvent.
Il avait inventé des centaines de préparations sucrées sans parvenir à
en lancer une seule. Pierre affirmait que Marowsko le faisait penser à
Marat.
Deux petits verres furent pris dans l'arrière-boutique et apportés
sur la planche aux préparations; puis les deux hommes examinèrent en
l'élevant vers le gaz la coloration du liquide.
--Joli rubis! déclara Pierre.
--N'est-ce pas?
La vieille tête de perroquet du Polonais semblait ravie.
Le docteur goûta, savoura, réfléchit, goûta de nouveau, réfléchit
encore et se prononça:
--Très bon, très bon, et très neuf comme saveur; une trouvaille, mon
cher!
--Ah! vraiment, je suis bien content.
Alors Marowsko demanda conseil pour baptiser la liqueur nouvelle; il
voulait l'appeler «essence de groseille», ou bien «fine groseille», ou
bien «grosélia», ou bien «groséline».
Pierre n'approuvait aucun de ces noms.
Le vieux eut une idée:
--Ce que vous avez dit tout à l'heure est très bon, très bon: «Joli
rubis».
Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu'il l'eût
trouvé, et il conseilla simplement «groseillette», que Marowsko déclara
admirable.
Puis ils se turent et demeurèrent assis quelques minutes, sans
prononcer un mot, sous l'unique bec de gaz.
Pierre, enfin, presque malgré lui:
--Tiens, il nous est arrivé une chose assez bizarre, ce soir. Un des
amis de mon père, en mourant, a laissé sa fortune à mon frère.
Le pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, après avoir
songé, il espéra que le docteur héritait par moitié. Quand la chose eut
été bien expliquée, il parut surpris et fâché; et pour exprimer son
mécontentement de voir son jeune ami sacrifié, il répéta plusieurs fois:
--Ça ne fera pas un bon effet.
Pierre, que son énervement reprenait, voulut savoir ce que Marowsko
entendait par cette phrase.--Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon
effet? Quel mauvais effet pouvait résulter de ce que son frère héritait
la fortune d'un ami de la famille?
Mais le bonhomme, circonspect, ne s'expliqua pas davantage.
--Dans ce cas-là on laisse aux deux frères également, je vous dis que
ça ne fera pas un bon effet.
Et le docteur, impatienté, s'en alla, rentra dans la maison paternelle
et se coucha.
Pendant quelque temps, il entendit Jean qui marchait doucement dans la
chambre voisine, puis il s'endormit après avoir bu deux verres d'eau.