LA CHAMBRE OBSCURE
PAR
HILDEBRAND
--NICOLAS BEETS--
TRADUCTION DE LÉON WOCQUIER
(From the Dutch "Camera Obscura")
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
1860
AVANT-PROPOS
Il y a lieu de s'étonner que la France, qui, depuis si longtemps,
accueille si généreusement les productions littéraires de l'Allemagne,
n'ait jusqu'ici fait, en quelque sorte, aucun emprunt au génie
néerlandais. Cependant la littérature hollandaise suit de près, si elle
ne les égale pas, les littératures allemande et anglaise, sans parler
de la bonhomie pleine de malice et de bon sens de Cats, de Vondel, ce
génie dramatique dans le _Lucifer_ duquel Milton a peut-être taillé son
_Paradis perdu._--Le Hooft, ce Tacite du XVIe siècle,--le Bilderdyk,
ce génie qui s'est éteint la même année que Gœthe, et qui était aussi
universel et peut-être aussi puissant que le patriarche de Weimar;
sans parler de tant de poëtes si dignes d'être connus et étudiés, la
Hollande et la Flandre comptent, aujourd'hui encore nombre d'écrivains
éminents qui mériteraient leurs lettres de naturalisation en France.
Nous ne citerons que mademoiselle Toussaint, chez laquelle la plus
exquise délicatesse de sentiment s'unit à une étonnante profondeur
d'observation; M. Van Lennep, romancier d'un ordre supérieur, le
Walter Scott de son pays, et dont les œuvres peuvent être placées,
sans trop redouter la comparaison, à côté de celles du célèbre conteur
écossais; et enfin l'écrivain dont nous voudrions signaler aujourd'hui
au public français l'une des plus remarquables productions.
Il y a plusieurs années déjà que parut en Hollande, sous le titre
de _Camera obscura_, un livre qui ne tarda pas à obtenir un succès
considérable. Les deux premières éditions se succédèrent à six
mois d'intervalle; les deux dernières datent de 1853 et 1854. Dans
celles-ci surtout, l'œuvre primitive s'est accrue de pages nouvelles,
et a un tiers environ de plus que lors de sa première apparition.
_Camera obscura_ renferme une série de tableaux de mœurs, de croquis,
de fantaisies empruntés à la vie hollandaise. Le livre est signé
_Hildebrand_, pseudonyme sous lequel se cache (ce n'est un mystère
pour personne) un des plus grands poëtes de la Hollande, et le livre
même nous autorise à ajouter, un des observateurs les plus fins, un
des esprits les plus délicats de la grande famille littéraire: M.
Nicolas Beets. Il naquit à Harlem, le 13 septembre 1814. Son père
était un chimiste qui eut de la réputation et écrivit sur la science
qui était sa spécialité divers ouvrages intéressants. Nicolas Beets
a eu une existence calme, paisible et peu accidentée. Après avoir
fait ses études à l'université de Leyde, il fut promu au doctorat en
théologie, et l'année suivante s'accomplirent pour lui deux événements
importants: il épousa mademoiselle Adélaïde de Foreest, petite-fille,
par son père, de l'illustre Van der Palm, l'une des gloires de
l'université de Leyde, un des hommes les plus éloquents de son
siècle, et le dernier prosateur vraiment classique de la littérature
néerlandaise. La même année, M. Beets fut nommé pasteur à Heemstede,
village considérable situé dans les riants environs de Harlem; il
y demeura pendant près de quatorze années, s'occupant avec un zèle
vraiment évangélique des devoirs de sa charge. Il passa ensuite en la
même qualité à Middelbourg, et c'est là que lui fut offerte, à deux
reprises différentes, la chaire de théologie de Stellenbrek, au cap de
Bonne-Espérance. Il refusa chaque fois cette mission, et fut nommé en
1854 pasteur à Utrecht, fonctions qu'il occupe encore à l'heure qu'il
est.
M. Beets débuta de bonne heure dans la vie littéraire. Dès l'âge de
vingt ans, il publiait un volume, intitulé _José_, dans lequel il imite
la manière de lord Byron, et qui, tout en se ressentant de la jeunesse
de l'auteur, renferme déjà de grandes qualités. Plusieurs autres poëmes
suivirent ce premier essai, de 1834 à 1840. La plupart de ces poëmes,
parmi lesquels on remarque surtout _Guy le Flamand_, _Kuser_ et _Ada
de Hollande_, après avoir obtenu séparément l'honneur de plusieurs
éditions, ont été réunis par l'auteur en un volume, il y a quelques
années. M. Beets a publié, en outre, deux recueils de poésies intimes,
l'un simplement intitulé _Poésies_, l'autre tout récent, quoiqu'il
en soit déjà à sa seconde édition, _les Bleuets._ On doit encore au
révérend pasteur d'Utrecht un nombre considérable de sermons, de
volumes et de brochures ayant trait à la religion, à la littérature,
à l'instruction publique. Nous n'avons pas à nous occuper ici du
talent poétique de M. Beets; il nous suffira de dire qu'il est placé
au premier rang par ses compatriotes, et nous nous hâtons d'en revenir
à _Camera obscura_, qui forme une œuvre tout à fait à part et des plus
originales.
Hildebrand (gardons-lui ce nom, puisqu'il ne l'a pas abdiqué
officiellement) fait précéder son ouvrage des lignes suivantes qu'il
emprunte, dit-il, au _livre inédit d'un anonyme._
«Les ombres et les apparences qu'évoquent la méditation, le souvenir
et l'imagination, tombent dans l'âme comme dans une chambre obscure,
et quelques-unes sont si frappantes, si séduisantes, qu'on trouve
plaisir à les dessiner, et, en les ornant un peu, les coloriant et les
groupant, à en faire de petits tableaux qui peuvent être envoyés aux
grandes expositions, où un petit coin leur suffit. On ne doit cependant
pas y chercher des portraits: car non-seulement il arrive cent fois
qu'un nez de souvenir s'y adapte à un visage d'imagination, mais aussi
l'expression de la physionomie est si peu déterminée, que souvent une
même figure ressemble à cent personnes différentes.»
Ceci posé, caractérisons rapidement la manière et les procédés
d'Hildebrand.
On s'est beaucoup occupé, depuis vingt-cinq ou trente ans, de l'art
pour l'art; on s'est demandé jusqu'à quel point l'art doit réfléchir
la réalité, et tout récemment encore, le réalisme s'est réveillé
en France, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui de la
littérature. M. Beets est un réaliste, mais un réaliste tellement à
part, que nous aurions peine à trouver à qui le comparer. Il rend la
nature telle qu'elle est, mais sans parti pris, absolument à la manière
de la _Chambre obscure_, dont il invoque le nom, avec une surprenante
fidélité, sans faire grâce du moindre détail et avec la coopération si
peu sensible, au premier abord, de la main de l'artiste, qu'on croirait
qu'elle n'a pas touché à ces portraits pris sur le vif. Peu de livres
répondent mieux à leur titre que _Camera obscura_; les personnages
qui y apparaissent sont pleins de vie; ils marchent, ils sentent, ils
pensent sous vos yeux;--vous les connaissez; ils sont autour de vous;
il n'en est pas un que vous n'ayez rencontré et auquel vous ne puissiez
appliquer un nom; car, si ces personnages sont vêtus à la hollandaise
et ont les mœurs de leur pays, l'homme domine toujours en eux; il perce
sous l'enveloppe des coutumes et des habitudes locales et en fait des
types cosmopolites, universels, dont les originaux se rencontrent
partout. Si les héros mis en scène par Hildebrand portent ce cachet
de vérité tellement saisissante qu'on les sent vivre au premier coup
d'œil, il n'y a pas moins d'art dans la façon dont ils se groupent, se
rencontrent, agissent, se combattent ou sympathisent: le jeu de leurs
passions et de leurs intérêts est le calque fidèle de la vie réelle.
Les scènes se déroulent, se succèdent naturellement, sans effort, sans
recherche; l'imagination semble n'être pour rien dans leur agencement,
tant il est simple et facile. De tous les tableaux qui composent
_Camera obscura_, il n'en est pas un seul auquel puisse s'appliquer, je
ne dirai pas le nom de _roman_, mais même la qualification plus humble
et plus vague de _nouvelle._ Ce sont de simples calques de la réalité,
qui la reproduisent avec une fidélité dégagée de tout ornement, et où
l'on ne trouve ni ces combinaisons péniblement amenées, ni ces coups
de théâtre imprévus, ni ces types exceptionnels, excentriques et si
souvent faux, qu'on rencontre à chaque pas dans les compositions
littéraires à la mode et si rarement dans le monde tel qu'il est.
La Hollande telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, voilà
ce qu'on trouve dans _Camera obscura_; la Hollande décrite avec une
finesse de touche et une profondeur d'observation telles qu'on ne les
rencontre presque jamais dans aucun voyageur, si délicat et si profond
observateur qu'il soit;--les hommes peints avec une vérité frappante et
naïve qu'on retrouve chez bien peu d'écrivains moralistes. J'ajouterai
qu'on y voit l'auteur lui-même, Hildebrand, jouant son rôle dans les
scènes qu'il décrit; je n'ai pas besoin de dire que c'est une véritable
bonne fortune. Esprit fin, caustique et pénétrant,--humour incisif
et du meilleur aloi,--sentiments nobles et touchants, voilà ce qui
caractérise l'homme et ne peut manquer de lui attirer les sympathies du
lecteur.
Un mot encore: les Hollandais sont-ils flattés dans _Camera obscura_?
demandera-t-on peut-être. Nous avons dit que les portraits sont
ressemblants, ressemblants comme l'image qui se peint au fond d'une
chambre obscure. Un portrait ressemblant flatte bien rarement, mais
un portrait au daguerréotype a-t-il jamais flatté personne? Quoi
qu'il en soit, nous empruntons à la préface de la seconde édition de
_Camera obscura_ la constatation de l'effet produit sur les amis et les
connaissances des modèles par l'œuvre de l'artiste, et nous ne serions
pas étonnés que la même impression se renouvelât en France, car ces
portraits ont le rare privilège de ressembler à tout le monde et de
ne ressembler à personne. Voici comment s'exprime Hildebrand dans son
avertissement:
«On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages
que j'ai mis en scène, et j'ai vu, à ma grande satisfaction, que, dans
chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on a su nommer six ou
sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel
ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas
monde, tant de _Nurks_ et de _Stastok_ exhibassent leurs aimables
qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer
du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce petit plaisir au bon
public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention
malicieuse, que je ne la tourne ou ne la retourne et ne lui imprime
jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg
ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
pour moi que le plus grand nombre s'est trouvé satisfait de mes petits
tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
été une chose toute charmante de faire un peu attention à nous-mêmes, à
titre de changement.»
Les lignes qui précèdent étaient destinées à servir de préface à un
volume renfermant la traduction de quelques-uns des principaux épisodes
de _Camera obscura._ Ce volume a paru, il y a deux ans, sous le titre
de _Scènes de la vie hollandaise._ Les petits tableaux de Hildebrand
ont été fort visités et appréciés dans le petit coin de la grande
exposition qui leur était ouverte, et l'on a bien voulu oublier un
instant pour eux les choses _grandioses et étrangères._ C'est ce qui
nous décide à compléter notre travail en offrant au lecteur dans le
présent volume la seconde partie de _Camera obscura._
LA CHAMBRE OBSCURE
I
LES PETITS GARÇONS.
Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance
Vous flotte encore sur les épaules!
Jamais le méchant temps ne le calomnie;
On est toujours gai et content.
Le sabre de bois du hussard
Amuse le jeune garçon,
Et la toupie et le bâton
Sur lequel il va à califourchon.
Et lorsqu'il lance dans l'air bleu
La balle aux raies bigarrées,
Il ne pense pas an parfum des fleurs,
Ni à l'alouette, ni au rossignol.
Rien n'attriste, rien dans le monde entier,
Son visage serein et radieux,
Que quand son édifice tombe à l'eau
Ou que son sabre se brise.
L'enfant joue et court
Pendant tout le long du jour
À travers le jardin et les champs verts,
À la poursuite des papillons;
Bientôt tu transpireras
Non plus toujours content,
Et apprendras dans le gros Cicéron
Du latin moisi.
La pièce originale est de Holtz, qui en a fait beaucoup de jolies;
et il est fâcheux que les jeunes poëtes se laissent aller à en faire
des traductions non hollandaises; moi, au moins, j'en ai une de ces
jolis vers, qui conviendrait mieux sous le titre de _Jeux d'enfant_,
que dans la traduction d'un tas de jeunes Hollandais. Et vraiment, les
petits garçons hollandais sont une gentille race. Je ne dis pas cela
par négligence et encore moins par mépris des petits garçons allemands,
français et anglais, puisque je n'ai le plaisir de connaître que les
hollandais. Je croirai tout ce que Potgieter dit dans sa deuxième
partie du _Nord_, sur les Suédois, et ce que Wap dira sur les Italiens
dans son _Voyage à Rome_; mais aussi longtemps qu'ils se taisent, je
tiens pour mes propres garçons, bien bâtis, aux joues rouges, et,
malgré la loi contre les Belges, pour la plupart _spes patriœ_ en
blouse bleue.
Les petits garçons hollandais... Mais avant tout, madame, je dois
vous dire que je ne parle pas de votre fils unique, au nez pâle, avec
des cercles bleus sous les yeux, car, avec tout le merveilleux de son
développement précoce, je ne lui en fais pas mon compliment. D'abord,
vous vous préoccupez beaucoup trop de ses cheveux, que vous faites
toujours friser; et d'un autre côté, vous êtes trop sentimentale dans
le choix de sa casquette, qui est uniquement faite pour saluer son
oncle et sa tante, mais qui est parfaitement incommode et intolérable
pour chasser aux papillons et pour jouer à la guerre, deux jeux
favoris, madame, que vous trouvez trop sauvages. En troisième lieu,
vous avez, je crois, trop de livres sur l'éducation pour bien élever un
seul enfant. En quatrième lieu, vous faites apprendre au vôtre à coller
des boîtes, et à faire d'insignifiantes choses. En cinquième lieu, il
sait sept choses de trop, et en sixième lieu, vous le grondez quand il
a les mains sales et que ses genoux viennent regarder par les jambes
du pantalon; mais comment ferait-il des progrès au jeu de billes?
Calculez la différence qu'il y a entre un sarcloir et un soufflet. Je
vous assure, madame, qu'il mange ses ongles, et il continuera de le
faire;--qu'est-ce que la société peut attendre d'un homme qui mange
ses ongles? Il porte aussi des bas bleus avec des souliers bas, c'est
inouï! Savez-vous, madame, ce que vous faites de votre Frantz? 1° un
espion, 2° un rapporteur, 3° un pinceur, 4° un lâche, 5°... Oh! chère
dame, donnez à votre petit garçon une autre casquette, un pantalon avec
de profondes poches, de bonnes bottes fortes, et ne le laissez jamais
paraître aux yeux des gens sans une bosse ou une écorchure, et il
deviendra un grand homme.
Le petit garçon hollandais est pesant et lourd; il a des genoux
solides, des os solides. Il est blanc de peau et coloré de sang. Son
regard est franc mais brutal. Il porte de préférence ses oreilles hors
de sa casquette. Ses cheveux sont, depuis le dimanche matin jusqu'au
samedi soir quand il va au lit, tout à fait en désordre. Le reste de la
semaine, ils sont bien. Il n'a ordinairement pas de boucles. Cheveux
bouclés, esprit de travers. Mais il n'a pas non plus les cheveux plats;
les cheveux plats sont bons pour les avares et les cœurs oppressés;
cela ne se trouve pas chez les petits garçons; on n'a de cheveux plats,
je crois, qu'à sa quarantième année. Le petit garçon hollandais porte
de préférence sa cravate comme une corde et il préfère encore n'en
pas porter du tout,--une blouse bleue ou à carreaux écossais, et un
pantalon retourné; ce dernier vêtement s'use vite. Dans ce pantalon, il
porte successivement tout ce que le temps lui donne, cela varie: des
billes, des balles, un clou, une pomme à demi mangée, une jambette, un
bout de corde, trois cents, une boulette de pâte à amorcer le poisson,
une châtaigne sèche, un morceau d'élastique de la bretelle de son frère
aîné, un suceur en cuir pour tirer des pierres du sol, un serpenteau,
un sac de sucreries, une touche, un bouton de cuivre pour le faire
chauffer, un morceau de miroir, etc., etc.; le tout bourré et maintenu
par un mouchoir de couleur.
Le petit garçon hollandais fait au printemps une collection d'œufs;
dans la prise des nids, il donne des preuves de force et d'adresse, et
peut-être de dispositions pour la carrière maritime, vocation propre à
notre peuple; dans l'achat des sortes étrangères, il donne des preuves
d'une inébranlable bonne foi, et dans l'échange de ses doubles, un
esprit précoce et commercial hollandais. Le petit garçon hollandais
frappe ses boucs ferme, et pour donner du pain de seigle à ses animaux,
il n'a pas son pareil. Le petit garçon hollandais est beaucoup moins
imbu de la doctrine des princes que le maître d'école hollandais; mais,
en ce qui regarde l'éducation des colleurs et des cocons, il pourrait
passer un examen de premier rang. Il est fou du marché aux chevaux et
se promène à la parade devant les tambours en tournant le dos aux beaux
hommes. Le petit garçon hollandais s'encanaille facilement et puise de
bonne heure dans un dictionnaire qui ne plaît pas aux mères; mais il
a peu de présomption vis à vis des domestiques. Il est ordinairement
rouge foncé; et lorsqu'il doit entrer et demander à son oncle ou à sa
tante comment ils se portent, il dit à peine quelques mots dans cette
circonstance; mais il est moins avare de paroles et moins embarrassé
au milieu de ses égaux, et il n'a pas peur d'exprimer son sentiment.
Il hait les lâches et les rapporteurs, d'une haine parfaite; il tendra
assez vite son petit poing, mais il ménage son adversaire; il a une
tache d'encre perpétuelle sur son col rabattu, et un peu de penchant à
marcher de travers dans ses souliers; il soutient à son père qu'on peut
patiner sur une glace d'une nuit, et dispose de la gelée et du dégel
selon son bon plaisir; il mange toujours une tartine de maïs et apprend
une leçon de plus, selon qu'il en a le goût; il lance une pierre dix
lois plus loin que vous et moi, et tourne trois fois sur sa tête sans
avoir de vertiges.
Salut! salut, joyeux et sain, gai et robuste compagnon; salut, salut,
toi le florissant espoir de la patrie! Mon cœur s'ouvre quand je te
vois, dans ta joie, dans tes jeux, dans ton laisser aller, dans ta
simplicité, dans ton téméraire courage. Mon cœur bat quand je pense
à ce que tu deviendras: mordras-tu toujours une bouchée à la même
pomme, et dans les années qui suivront, n'apprendras-tu pas qu'il est
nécessaire de prendre la pomme dans le coin et de la manger seul, et
même d'en mettre la pelure à part et d'en semer les grains pour ta
postérité? Aujourd'hui, tu prêtes ton dos robuste à ton ami plus leste,
qui s'élève sur tes épaules pour chercher, au sommet de l'arbre, le
nid de sansonnet; l'expérience t'apprendra-t-elle un jour qu'il vaut
mieux prendre une échelle et aller chercher le nid soi-même, que de
rendre un bon service et d'en attendre la récompense? C'est le monde!
Mais en toi ainsi sont les semences de beaucoup de malheurs et de
chagrins! Ta passion exagérée, ton innocente tendresse, ta légèreté,
ton ambition, ta vivacité et ton sentiment de l'indépendance porté
jusqu'à l'incrédulité! Oh l si dans tes années postérieures tu regardes
en arrière vers ton enfance, ce sera la joie que tu envies le plus et
cependant que tu goûtes le moins, parce que tu es aussi peu méchant
que tu es plus innocent, même dans le mal. Le ciel vous bénisse tous,
bons petits garçons que je connais! Quand je regarde autour de moi,
que j'aime à vous voir longtemps et joyeusement jouer! et lorsque je
vois venir le sérieux de la vie, qu'il vous donne aussi des cœurs
sérieux pour la comprendre, mais qu'il vous laisse, jusqu'à votre
dernier soupir, garder quelque chose d'enfantin et de jeune! Qu'il
vous prodigue, dans votre pleine fraîcheur, les sentiments qui aident
le jeune homme à marcher purement dans sa voie, et qui font l'ornement
de l'homme, afin que, devenant aussi hommes par l'intelligence, vous
restiez enfants pour la méchanceté! C'est mon unique vœu, mes chers
amis, car je ne veux pas vous distraire un instant de la toupie et du
cerceau sans vous donner pour la durée de cette joie, autre chose ...
qu'un vœu.
II
MALHEURS D'ENFANT
Je reviens encore une fois aux beaux vers de Holtz:
Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance
Vous flotte encore sur les épaules!
Jamais le méchant temps ne le calomnie;
On est toujours gai et content.
Rien n'attriste, rien dans le monde entier,
Son visage serein et radieux,
Que quand son édifice tombe à l'eau
Ou que son sabre se brise.
Il ne manque certainement pas d'éloges de la jeunesse et des jeunes
années. Je l'avoue de tout cœur; mais je prends la liberté de remarquer
qu'ils sont uniquement écrits par des hommes d'âge, ou au moins par des
jeunes gens au point de vue desquels le bonheur de l'enfant ne souffre
presque pas d'exception. Et c'est assurément une triste preuve de la
désolante situation de l'homme dans les jours plus avancés. Mais je ne
sais s'il y a jamais eu de petits poëtes de sept, huit ou neuf ans,
qui aient trouvé leur bonheur actuel aussi inestimable. Et cependant
ceux-ci en étaient tout près. Lorsque j'allais à l'école hollandaise;
nous faisions dans la classe supérieure, composée de messieurs de
neuf à dix ans, tous les mercredis matin, une composition tantôt sur
un sujet donné, tantôt sur un thème choisi et imaginé par nous. Mais,
j'en appelle aux Jean, Pierre, Guillaume et Henri avec lesquels j'ai
été assis sur les bancs de la rue des Jacobins, y a-t-il jamais eu
quelqu'un parmi nous qui ait rempli son ardoise d'une dissertation ou
d'une amplification sur les jouissances et sur le bonheur inaltérable
de l'enfance? Non, nous écrivions des articles pleins de sens sur la
vertu ou sur les quatre saisons; et _Sanderre_, dont le père était
adjudant d'un général, a six fois écrit sur le cheval; et Pierre G.,
qui n'était jamais sur le tableau de punition, et ne voulait pas
prendre part au noble exercice d'attraper des horions; il traitait
toujours de l'obéissance et du zèle, idée à laquelle le ramenaient
toujours les inscriptions de ses cartes de satisfaction. Enfin, je
n'ai jamais vu mes collègues traiter des sujets joyeux. Moi-même, je
n'ai jamais guère pu produire qu'une dissertation philosophique sur
le contentement, un bonheur qui passe ordinairement devant le jeune
homme, qui est vraiment ambitionné par l'homme fait, et qui viendrait
parfaitement à point au vieillard si ses infirmités corporelles lui
permettaient encore d'en jouir. C'est une très-jolie chose que le
contentement, mais qui est renfermée dans l'ensemble du bonheur de
l'enfant et n'a rien en soi de remarquable.
Mais, pour en revenir à notre sujet, cette plénitude de bonheur de
l'enfant, nous n'en semblions pas, dans ce temps-là, tellement pleins,
que nous dussions l'épancher. J'ai bien pensé un jour qu'un signe du
vrai et authentique bonheur est qu'on a moins besoin de s'épancher,
tandis qu'au malheur il faut des plaintes et des lamentations pour ne
pas verser de larmes. Car les hommes qui ont toujours la bouche pleine
de leur bonheur, je les ai vus souvent chercher une autorité qui, après
avoir entendu leur rapport, pouvait déclarer qu'ils sont heureux, ce
dont eux-mêmes n'étaient pas de sûrs appréciateurs. Ils s'estiment
ainsi, non pas précisément heureux, mais malheureux avec excès; mais
ils réunissent ce qu'il y a de bon dans leur sort, et l'accumulent dans
les discours qu'ils vous font à la promenade, ou si vous dormez dans la
même chambre qu'eux, surtout après un bon souper, ils vous adressent la
parole de leur lit, de façon à vous faire envier leur position; cela
élève incontinent leur froid bonheur à une haute température. Vous
appliquez une main chaude sur leur thermomètre.
C'est là une belle remarque que j'ai faite et que je clos par cette
jolie image physique; mais, en réfléchissant davantage sur le sujet,
je me suis souvent demandé si l'école est bien le lieu où l'on peut
sentir profondément le bonheur de l'enfance. Je sais bien que le maître
n'est plus assis en bonnet de nuit et en robe de chambre, et armé
d'une effrayante férule, dans la chaire, et ne nous porte plus par
l'expression terrible de ses yeux et de ses gestes à une telle fayeur
que, à l'exemple des jeunes gens d'autrefois, nous eussions avoué que
c'est bien nous qui avons créé le monde, mais que nous ne le ferons
plus, plutôt que de rester sans réponse à la première question du
catéchisme, et aussi nous ne lisons plus, à notre formidable ennemi
le _Journal de Harlem_, depuis _a_ jusqu'à _z._ (En sommes-nous moins
bons politiques)? Nous sommes aussi dans un bon et vaste local, si
haut et si aéré, que parfois nous avons des courants d'air dans les
jambes; il n'est pas rare que nous ayons vue sur une blanchisserie avec
un pommier ou sur une cour intérieure. Mais le maître est si gros et
les sous-maîtres sont si longs, leurs lunettes et leurs favoris ont un
air si impitoyable, et les tableaux sont si noirs, et les tables si
insociables, et la carte des Pays-Bas est pendue depuis si longtemps à
la même place, que nous savons mieux y indiquer de petites déchirures
et taches d'encre que les villes... C'était encore alors les dix-sept
provinces[1]. Ajoutez à tout cela, le cœur m'en saigne encore, la
table des occupations terribles, occupations dont l'addition fait
penser aux livres d'arithmétique et de géographie, et à tant d'autres
livres dont les feuillets vacillent dans les volumes, à cause des
attouchements convulsifs des doigts désespérés de jeunes messieurs
qui ne peuvent retenir combien de vaches viennent par an au marché au
bétail, combien d'habitants et d'imprimeries il y a à Enschedé, et
combien il y a à Harlem de sacristies et d'instituts pour les maîtres
d'école, et qui ne peuvent saisir comment ils doivent s'y prendre pour
établir la somme des règles précédentes! Oh! les livres d'arithmétique,
c'était le côté faible de beaucoup d'entre nous. À mes yeux, il n'y
avait pas de livres plus odieux. D'abord, ils étaient trop pleins de
lettres et puis trop pleins de chiffres. Il y a parfois une profusion
de fautes dans l'indication des résultats; mais si ces fautes n'y sont
pas, en revanche, les éditions sont détestables. Voyez un peu, vous
avez votre ardoise couverte d'une addition importante; trois fois déjà
vous en avez effacé la moitié, parce que vous avez remarqué que vous
n'aviez pas compris la question; mais enfin la somme y est, et vous
avez comme résultat: 12 lastes[2], 7 muids, 5 boisseaux, 3 litrons,
8 mesures d'orge. La conscience tranquille et avec le bienheureux
sentiment d'avoir fait votre devoir comme membre zélé de la société,
vous devriez donner votre ardoise au sous-maître. Mais non! l'odieux
livre donne, sous ce titre présomptueux: Résultat,--95 lastes, 2 muids,
1 boisseau d'orge et pas une seule mesure. Il est évident qu'il y a une
erreur; vous avez fait trois fois toutes les multiplications et toutes
les divisions: enfin vous prenez la résolution d'effacer tout, et vous
avez encore votre manche sur l'ardoise, lorsque le sous-maître vient et
croit que vous n'avez rien fait. Voilà ce que j'avais contre les livres
d'arithmétique. Mais le pire et le plus absurde de cette invention,
c'est qu'elle vous tient captif de toutes les manières. Vous êtes là
depuis neuf heures et demie à l'école par le beau temps, dans le mois
de mai, lorsque la verdure est jeune comme vous, et, ce qui est plus,
lorsque les mares et la boue sont desséchées, et que le magnifique
temps est on ne peut plus favorable au jeu de chiques. Vous êtes depuis
neuf heures et demie à l'école où vous avez mis le pied en jetant
un regard d'envie sur les enfants des pauvres, qui ne reçoivent pas
d'instruction et jouent aux dutes[3] dans la rue. On vous a d'abord
forcé de chanter avec vos compagnons de jeu le cantique:
Quelle joie! l'heure de l'école a sonné
Que chaque enfant désire tant!
--Après cela, vous avez lu pendant une heure sur un modèle de bon petit
garçon, si bon, si doux, si obéissant, si habile et si studieux, que
vous lui donneriez volontiers un regard de vos yeux bleus si vous le
rencontriez dans la rue; ou si vous êtes un peu plus avancé, l'esquisse
de la vie d'un très-grand homme qu'il vous semble pédant et désespéré
d'imiter; et cette esquisse est entremêlée artistement d'un entretien
entre des petits garçons et des petites filles avec lesquels vous
n'avez pas la moindre sympathie, quoiqu'ils soient «vraiment étonnés
des effrayantes connaissances de ce grand homme» dont le père Telhart
et Braelmoed leur racontent l'histoire. Pendant l'heure suivante,
vous avez écrit un bel exemple; c'est à savoir si vous écrivez en
grand le mot wederwaardigkeit[4], remarquable par deux difficiles
_w_; vous le tracez sept fois sans pouvoir le réussir, ou, si vous
écrivez en petit, vous le tracez quinze fois, huit fois au-dessus et
sept fois sur la ligne _Voorzigtigkeid is de moeder der wysheid_[5],
dans laquelle circonstance vous avez omis deux fois le mot _der_, ce
qui peut arriver très-facilement à la suite de la dernière syllabe du
mot _moeder_, et vous avez mis une fois _voorzwyzigkeid_ au lieu de
_voorzigtigkeid_; ces erreurs vous font penser avec un peu d'anxiété à
l'heure où la critique du maître viendra prononcer son arrêt. Pour ne
pas parler de ce que vous avez été tourmenté par une mauvaise plume,
par d'innombrables cheveux dans l'encre, par un tache ou deux jetées
avec la nonchalance d'un artiste sur votre cahier d'écriture, et
l'inflexible loi qui vous a obligé de donner votre plume deux fois pour
la faire tailler à un sous-maître qui s'y entend autant qu'à écrire.
Puis vient l'arithmétique. Je l'ai laissée longtemps attendre, chers
lecteurs, mais c'est parce que pour moi elle est arrivée si souvent
trop tôt! Voici l'arithmétique! Remarquez que, dans le cours de la
matinée, vous êtes inscrit deux fois au tableau des punitions: une
fois parce que vous avez murmuré à l'oreille de votre voisin de droite
d'une façon suspecte, bien que ce que vous lui avez dit ait traité
des balles à bon marché dans la large ruelle du Pommier, et une fois
parce que vous avez laissé voir à votre voisin de gauche une chique en
albâtre, sur quoi le corps du délit vous a été enlevé, et vous êtes
dans la pénible incertitude de savoir si vous le reverrez jamais.
Réunissez tout cela et ouvrez votre arithmétique, qui vous agace avec
la treizième somme et où, comme pour vous faire subir le supplice
de Tantale, elle vous présente avec le plus grand sang-froid un bel
exemple de cinq petits garçons, je dis cinq, qui doivent jouer ensemble
aux chiques et dont l'un a, au commencement du jeu vingt chiques, le
second trente, le troisième cinquante, le quatrième... Il n'y a pas à
y tenir, les larmes vous viennent aux yeux; mais vous êtes encore là
pour une heure entière et à chiffrer encore! Oh! je tiens pour certain
que la plupart des faiseurs d'arithmétique sont des descendants du roi
Hérode.
De tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, il ressort clairement que
l'école n'est pas précisément un lieu de nature à faire déborder de
jouissance et de bonheur l'âme de l'enfant. Je ne crois pas que jamais
cette idée soit venue à aucune petite tête blonde ou brune. Non, non,
l'école est aussi bonne qu'elle peut l'être. L'école, par les nouvelles
mesures prises, a été rendue aussi agréable et aussi supportable que
possible; mais ses plaisirs sont éminemment négatifs. L'école garde
toujours quelque chose de la prison, et le maître, aussi bien que les
sous-maîtres, conservent quelque chose de l'épouvantail. Le mot de Van
Alphen:
Apprendre est un jeu,
ne sera rectifié par aucun enfant, pas même par les plus studieux. Je
m'imagine avoir appartenu à cette catégorie; mais, quand mon père ou
ma mère me faisaient l'honneur de raconter à mes oncles et tantes que
j'étais content quand les vacances étaient finies, toute mon âme se
soulevait contre cette noble idée (qui me semblait très-fanatique),
et il m'a fallu des années pour vaincre l'anxieuse répulsion que
m'inspiraient mes maîtres respectifs. Il y en a aussi qui, malgré la
méthode perfectionnée, électrisent un enfant s'il n'est pas des plus
peureux.
Oui, mes chers amis, cachons ces pages à tous les chasseurs de
papillons et à tous les joueurs au soldat; mais avouons que ce sont des
malheurs de l'enfance: petits et insignifiants s'ils sont considérés
de notre hauteur de pédants, mais grands et lourds dans les petites
proportions du monde des enfants; malheurs qui inquiètent, tourmentent
et secouent, et qui exercent souvent une grande et vive influence sur
la formation du caractère.
Nous avons éprouvé tous, les premiers et les plus grands, c'est-à-dire
avec la permission de Pestalozzi et de Prinsen, l'école. C'est un
chancre, et tous les jours un chagrin nouveau. Un homme poursuivi
par ses créanciers éprouve quelque chose des douleurs que souffre
l'enfant en puissance de maître. Notre bon Holty, lui-même, ne peut
s'empêcher de le menacer de ses vers. C'est pourquoi je voulais vous
prier d'avoir pitié du sort de vos rejetons. Ils doivent tous aller
à l'école; c'est une loi de la nature aussi certaine que celle par
laquelle nous devons tous mourir; mais de ce que, d'après le cours
des choses, nous ne devons pas mourir à notre dix-huitième année, je
voudrais que l'école ne commençât pas pour eux avant leur huitième.
C'est bien gentil que nous devions à la prononciation changée des
consonnes que, dès l'âge de cinq ans, le petit Pierre puisse dire: «Je
sais lire!» mais je ne sais pas si, à dix ans, le petit Pierre, en
somme, aura autant profité que tel autre qui aura commencé à épeler
à sept ou huit ans. J'offre ceci aux méditations de tous les cœurs
philopédiques et n'ose pas, avec aussi peu d'expérience qu'Hildebrand
(Hildebrand sans barbe, disent les critiques de journaux), pouvoir
espérer de faire prévaloir mon opinion en si peu d'années.
Pour donner une autre tournure au sujet, et parler d'un autre malheur
de la vallée des larmes de l'enfance, vraiment, chère dame, vous qui
trouvez le monde si déloyal et les hommes si inconstants, la perte
des illusions peut à peine peser aussi lourdement sur vous que la
perte des dents sur les enfants. Vous souvenez-vous encore bien? Vous
sentiez,--non, vous ne sentiez pas,--oui, hélas!--vous sentiez, trop
certainement,--que vous aviez une double dent. Et la première était
solide comme un mur. Six jours durant, vous cachez votre douleur:
parfois vous l'oubliez; mais six fois par jour, au milieu de vos
jeux, en savourant le plus friand craquelin, en faisant la plus douce
chose, vous sentez toujours cette affreuse double dent. Votre seule
consolation était que la première se détacherait facilement. En effet,
la raison et la nature autorisaient cet espoir. L'expérience pourtant
apprend qu'il en est autrement. Le septième jour, c'était un dimanche,
votre petit service à thé est prêt sur votre petite table, et vos
petites choses sont avec les deux poupées; la nouvelle est pour vous,
et la vieille pour votre petite cousine Catherine, qui vient jouer avec
vous; et le soir vous cuirez une brioche de biscuit pilé et de lait, et
une tartine avec des fraises couronneront le tout. Vous témoignez votre
joie par un grand cri, en apprenant ce dernier article. «Laissez-moi
voir votre bouche, dit maman. Comment! une double dent?» Et votre joie
est perdue. Vous vous esquivez comme si vous aviez commis un grand
crime: probablement, grâce à votre souffrance, vous serez de mauvaise
humeur et hargneuse contre Catherine; la brioche n'aura pas de charmes
pour vous, les fraises pas de; goût, et vous irez au lit en rêvant
du mal de dents. En vain mettez-vous à l'épreuve tous les remèdes
domestiques les uns après les autres: secouer la dent avec la main,
mordre sur une croûte dure, que, pour éviter la douleur éventuelle,
vous mettez dans l'autre coin de votre bouche; vous appliquez un fil
auquel vous n'osez pas tirer. Le dentiste doit venir. Il est venu,
n'est-ce pas, l'affreux homme? Il avait, à vos yeux, l'aspect horrible
d'un bourreau. Il feignait de ne vouloir que toucher à votre dent et il
l'a traîtreusement tirée. Sur ces entrefaites, ce méchant tour est pour
vous un bienfait qui compte pour toutes les autres fois. Ne me parlez
pas des chagrins des grandes personnes. Elles ne se comparent pas à
celle-ci. Il n'y a pas de marchand sur le point de sauter qui voie
approcher avec plus d'angoisse le jour où il sera renversé, qu'un petit
garçon ou une petite fille ne voient arriver avec terreur le jour où
l'on doit arracher la double dent.
Nous sommes aux malheurs physiques. Eh bien, il y en a encore plus
qu'on ne pense. Devenir grand, quelque belle et excellente invention
que ce soit, est la cause de beaucoup de douleurs. Car d'abord, on
passe de grands bras nus hors des manches, de grands bas hors du
pantalon. Avec cela, on est honteux d'ordinaire d'avoir des bottes
lacées ou des souliers à boucle, parce qu'il y a toujours quelques
petits garçons précoces qui ont des demi-bottes, et des jeunes filles
avancées qui s'élèvent sur des souliers à longs rubans. Beaucoup de
mères ne comptent pas, à ce qu'il paraît, que non-seulement les jambes
grandissent, mais que tout le corps croît, et que par conséquent
la bonne nature et de sages raisons prouvent que, si les jambes de
pantalon peuvent être allongées, le reste du vêtement demeurant le
même, on se trouve condamné, par une très-désagréable compression, à
la circonférence du corps, autre cause de maintes nouvelles croix dans
plus d'un sens, et de maintes déchirures. Mais c'est aussi un mauvais
côté de l'avantage qu'il y a à devenir grand, qui diffère chez les
individus, si bien que rester petit s'oppose à devenir grand, qui est
tant prisé. Maintenant, ce n'est pas un plaisir, chaque fois qu'on
vient faire une commission de papa ou de maman, et qu'on va jouer avec
Louis ou Théodore, de se voir tourner le dos par monsieur, madame,
mademoiselle, et parfois la servante, pour retourner à la maison avec
la conviction rafraîchie qu'on est d'une tête ou d'une demi-tête
plus petit, et une vraie cosse de pois. On nomme cela vivre dans la
société, quand on l'applique au moral; et cette taxation du physique
est la seule pour laquelle le temps de l'enfance soit sensible, et
très-sensible. Non, il n'est pas beau de la part des grandes personnes
de saluer les petits de cette continuelle apostrophe: «Comme vous êtes
devenu grand!» À la longue, cela ne peut pas plaire.
Mais il y a aussi une taxation morale qui, si elle ne blesse, pas
précisément les enfants, ne leur fait cependant pas plaisir. Elle
résulte de la circonstance que l'homme de trente-cinq à quarante ans,
et de quarante à quarante-cinq, est déjà bien éloigné de sa cinquième
année et a beaucoup oublié, et tant, qu'il ne sait plus rien de ce
qu'il sentait, comprenait, goûtait lorsqu'il était enfant. De là vient
que la mesure par laquelle il apprécie les enfants est trop petite et
trop resserrée, et que mainte joie qu'il donne à de jeunes cœurs est
retenue par lui, parce que, dans sa sagesse d'homme, il estime «qu'ils
sont encore trop jeunes pour cela,» et puis, «qu'ils ne puissent y
arriver» comme si on était venu sans mains au monde et avec un instinct
seulement pour mettre tout en pièces. Et par suite, les divers affronts
qu'il subit, parce que chacun pense qu'un enfant ne sent pas mainte
chose qui le frappe pourtant profondément. Et puis, la passion des
douceurs qu'on commence juste à retrouver grande de la veille, pour
les petits gâteaux en prix d'autre chose. Vraiment, vraiment, on a vu
croître dans la société maint accès misanthropique et lâche, parce
qu'étant enfant on était trop petit pour avoir le sentiment de sa
dignité.
Je ne parle pas de courir avec des chapeaux et des casquettes, ni de
la différence de sentiments, selon le temps, qui, entre les parents et
les enfants, peut s'établir d'une manière sensible. Je ne parle pas de
certaines institutions barbares où les jeunes sont condamnés à porter
la défroque des vieux; de sorte que le quatrième fils porte une blouse
tirée de la veste de son frère aîné; de laquelle veste, les deux frères
situés entre eux avaient un pourpoint sans col et un avec col;--ni des
misérables proverbes considérés comme des oracles par les parents, et
maudits par la postérité comme de méprisables paradoxes et sophismes,
comme, par exemple, que les vieux doivent être les plus sages. Je ne
parle pas de tous ces malheurs, car mon morceau est déjà trop long.
S'il peut seulement engager quelques-uns de mes lecteurs à être plus
délicats avec les jeunes erreurs des petits, et plus attentifs à
ménager leurs petits chagrins pour les laisser jouir sans trouble de
leurs grands plaisirs. La jeunesse est sacrée; elle doit être traitée
avec prudence et respect; la jeunesse est heureuse, on doit veiller à
ce qu'elle prenne le moins de part possible au malheur de la société,
dans la mesure où elle le puisse subir, à son âge; on doit parfois
la tourmenter et lui tomber à charge,--pour son bien,--mais il faut
prendre garde d'exagérer. Toute une vie qui suit ne peut compenser
une jeunesse opprimée; car quelle félicité les années postérieures
pourront-elles donner pour le bonheur gaspillé d'une jeunesse innocente?
[Footnote 1: Quelle simplification le traité des vingt-quatre articles
a amenée dans l'instruction primaire! La Belgique de moins à étudier!
Toute la jeune Hollande profita de la Révolution de 1830. (_Note de
l'auteur._)]
[Footnote 2: Poids de 4,000 livres.]
[Footnote 3: Petite monnaie qui équivaut à l'ancien liard.]
[Footnote 4: Adversité.]
[Footnote 5: La prudence est la mère de la sagesse.]
III
UNE MÉNAGERIE.
Les peines infamantes sont
1° Le carcan;
2° Le bannissement;
3° La dégradation civique.
_Code pénal_, liv. 1, art. 8,
Non, je ne veux pas aller à la ménagerie! Je n'y tiens pas. Ne me dites
pas que c'est une chose intéressante, et qu'il faut avoir vue; qu'on ne
peut être reçu dans une bonne société, si l'on n'a soit du bien soit
du mal à dire des boucles, des favoris et du courage du propriétaire,
du lama, de l'éclairage de la tente, et des deux tigres en cage; ne me
racontez pas que vous avez failli voir un malheur arriver, que vous
avez surpris une attitude originale et pittoresque de quelque monstre
dans un moment où personne autre ne le remarquait; ne me dites pas
qu'il faut aller voir le fruit des sueurs et du sang de plusieurs
pêcheurs à la ligne, dévoré en un instant par l'avide pélican, et
comment le boa constrictor avale tout d'un coup un bouc de Leyde, sans
oublier les cornes: ne criez pas qu'on doit avoir son anecdote sur le
casoar, son bon mot sur les singes, et son _quiproquo_ sur les ours. À
tout cela, je réponds: Je haïs la ménagerie! et je vais vous dire les
motifs de mon aversion.
Une ménagerie! ah! savez-vous ce que c'est? Une réunion, dites-vous,
d'objets d'histoire naturelle aussi intéressante pour les savants
...--Que pour l'ami des bêtes, voulez-vous dire?--Non, pour tout homme
qui s'intéresse aux créatures qui vivent avec lui sur ce vaste globe.
Vous dites bien: mais alors je voudrais voir ces créatures comme je
les vois sur la planche première de toute Bible à images, disposées
entre elles en beaux groupes, toutes dans leur attitude naturelle:
le lion, la patte de devant levée, comme prêt à rugir; le kakatoès,
regardant du haut d'une branche, comme s'il voulait voir la couleur des
cheveux d'Adam, et non pas, je vous le dis, en éternel mouvement dans
ces affreuses cages de fer; le boa, à l'horizon, sur un arbre, roulé
en élégants anneaux et regardant la fatale pomme; l'aigle, planant au
haut des airs comme un point à peine visible ou plutôt tout à fait
invisible, que de le voir dans cette ménagerie. Comme cela, ce serait
agréable et intéressant pour moi... Mais ici, dans ces cages étroites,
resserrées, derrière ces barreaux épais, dans cette attitude d'esclaves
sans défense, opprimés et pleins d'anxiété!... Oh! une ménagerie,
c'est une prison, un hospice de vieillards, un cloître de moines
mendiants amaigris par le jeûne; c'est un hôpital, un Bedlam pour les
idiots.
Vous n'avez pas encore vu de lion; vous vous figurez quelque chose
de majestueux, un idéal de force, de grandeur, de dignité et de
courage, un être tout fureur, mais se contenant par empire sur
lui-même aussi longtemps qu'il le veut: le roi des animaux! Eh bien,
transportons-nous en imagination dans les déserts de Barbarie.
Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages
sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par
un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie
crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse
couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?--Voyez-vous, là,
cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les
arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil
de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux,
deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un
sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se
soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête
levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond!
Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des
mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements.
À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui
l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous
inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans
ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou
court et ridé; un instant,--et c'en sera fait, il le déchirera en
morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi,
la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa
victoire et fier de sa royauté.
Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux,
le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au
dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de
tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite...
Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent.
Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté.
Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais
soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une
malle de voyage?--Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents,
pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule.
Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y
sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de
haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous
jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont
ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa
demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron,
Néron!--Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes.
Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de
défense. Cela lui _ferait mal._ Avez-vous encore vos illusions? Le lion
a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue?
Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas:
Laissez-le venir s'il peut?