Un officier lui ordonne. «Suivez le groupe.»

Alors, docilement, Elle suit celles que l'on a laissé pénétrer par

le guichet et qui s'avancent, sanglotantes, entre les deux haies de

baïonnettes.

A l'entrée de la morgue, d'où l'on aperçoit les cercueils béants, le

groupe lamentable a un recul d'épouvante. Puis celle qui marchait en

tête du groupe, s'avance, les mains jointes sous le menton, la tête

inclinée, dans une attitude de pitié douloureuse.

Une femme tombe lourdement sur les genoux, brisée, et s'appuyant

d'une main au rebord d'une bière, s'écrie, la voix chevrotante et

lointaine.--Oh! mon Dieu, mon Dieu... est-il possible de nous les

rendre comme ça!...

Deux autres, se tenant serrées par le bras, suivent rapidement la ligne

des cercueils, le corps penché en avant, les regards avides, cherchant

à reconnaître un visage. Arrivées au fond de la longue salle froide

et nue, les deux femmes se retournent, s'appuient contre le mur et

demeurent là sans bouger, le teint jauni, les lèvres décolorées, le

visage contracturé, sans une larme, avec des prunelles fixes de folles.

Ici, comme dans la cour pleine de troupes, Elle, reste hébétée. Mais

un des gendarmes qui se tiennent échelonnés derrière les cercueils,

s'avance et lui dit. «C'est aux vêtements, qu'il faut essayer de les

reconnaître.»

Alors Elle s'agenouille devant une bière, se penche vers le cadavre

carbonisé qui, sur le suaire, paraît se tordre encore de souffrance.

Sur le crâne, les cheveux ont disparu, brûlés. Dans la face noircie,

les orbites sont vides, et la bouche, n'est plus qu'un trou aux rebords

tuméfiés, d'où découle un filet de sanie putride. Le ventre est ouvert,

les intestins ont débordé, bouillonnement figé, entre les jambes qui

sont demeurées ployées. Pas un lambeau d'étoffe, seules de grosses

bottines aux semelles cloutées, chaussent encore les pieds de leur cuir

racorni. Après que, les paupières ardentes et les mains fébriles, elle

a touché les bottines du mort, elle hausse doucement les épaules et

secoue la tête d'un air désespéré et dolent.

[Illustration]

Et puis, vers la bière voisine, elle se tourne. Là, sur la forme

hideuse, il y a un rappel de vie, rappel étrange et terrifiant. La

chair d'une épaule est demeurée blanche, alors que tout le reste du

corps est noirci et que le bras attaché à cette épaule se montre

ratatiné et tordu comme un cep de vigne.

Elle a saisi un morceau de tricot que la flamme du grisou n'a pas

consumé, elle le tourne et le retourne entre ses doigts tremblants.

Ensuite, elle palpe un lambeau de velours à côtes, qui entoure encore

l'extrémité d'une jambe.

Tout à coup elle se redresse, se couvre le visage de ses mains et

gémit: Oh oui, le voilà, c'est lui, c'est mon homme!...

Une sorte d'employé qui tient des feuillets à la main, s'avance

vivement.

--Vous l'avez reconnu?...

--Oh oui, Monsieur, c'est lui, c'est mon pauvre homme.

Un sous-officier, qui se trouve là avec des brancardiers, lui demande:

En êtes-vous bien sûre?

Mais l'homme aux feuillets intervient, et avec colère dit au sergent:

«Allons, c'est bon, fermez donc cette bière et sortez la immédiatement

d'ici». Il demande le nom du mort, l'inscrit sur un feuillet; puis,

avec de la craie, sur le couvercle de sapin, il moule d'une belle main

de comptable ce mot: _Reconnu_.

Tout le long de la sinistre rangée des cercueils, ce ne sont

qu'agenouillements des pitoyables femmes, dont les visages bouleversés

et flétris se penchent avides et sans dégoût sur les linceuls souillés,

d'où montent des exhalaisons putrides et une puanteur écœurante de

chlore.

Et leur douleur est sans contrainte; à leurs soupirs, à leurs

gémissements et à leurs sanglots, se mêlent les lourdes exclamations du

grossier patois.

Soudain, un officier paraît, consulte sa montre, et dit aux gendarmes:

«Les quinze minutes sont passées, faites évacuer la salle.

Quinze minutes! c'est le temps que le service d'ordre a décidé

d'accorder à chaque groupe pour reconnaître ces cadavres

méconnaissables.

Alors ce sont des hurlements et des cris de révolte. Une malheureuse

se débat, s'accroche à un cercueil. Mais les gendarmes, aussitôt

s'irritent et emploient la force pour briser ces nerfs de femmes.

Ils se sont rangés, coude à coude, d'un mur à l'autre, et pas à pas,

poussant devant eux le troupeau des veuves en larmes jusqu'à une porte

de sortie qui se trouve à l'extrémité de la morgue, ils dégagent cette

longue salle comme ils le feraient d'une rue, en temps de grève.

Comme un gendarme la poussait, Elle, simplement avait dit:

--J'ai encore mes deux fieux à retrouver. Puis, voyant qu'on ne

l'écoutait point, elle avait obéi, baissant la tête, résignée.

D'autres femmes, vont entrer dans cette morgue et, contre les murs

froids et nus, vont encore se briser d'autres sanglots.

Dehors, le sergent l'attend avec les brancardiers, qui vont porter

jusqu'au coron le cercueil déjà mis sur une civière. Derrière celle-ci,

elle se place, comme elle le ferait derrière un corbillard. Et l'on se

met en marche: eux d'un pas cadencé et lourd, elle, avec un air brisé

de pauvresse.

Les brancardiers passent derrière les troupes. Ils ont reçu l'ordre

de quitter la fosse en faisant un long détour à travers les terrains

vagues.

A cet instant, des cris s'élèvent, quelques voix furieuses menacent.

Des hommes, des houilleurs qui travaillent dans les autres fosses

et qui avaient ici un père, des frères, un ami, sont entrés aussi

pour reconnaître les cadavres. Et ces hommes tendent le poing aux

figures peureuses qui, à l'abri des fenêtres grillagées du bureau,

les regardent passer. On entend des coups sourds, un bruit de lutte.

Puis, la haie des soldats s'entrouvre pour laisser passer des gendarmes

emmenant quatre hommes qu'ils viennent d'arrêter.

Les brancardiers longent le grand bâtiment inanimé. Ils passent devant

la montée de terre où, dans la boue, sont restées imprimées les foulées

de ceux que jamais plus les cages rapides ne remonteront au jour. Et

les voici qui hâtent leur marche, épouvantés, semble-t-il, de passer en

cet endroit avec la pauvre femme qui les suit.

Ils traversent des voies ferrées, s'avancent entre des trains entiers

de wagons vides et l'encombrement des bois de mine, où sont encore

échelonnés des factionnaires.

[Illustration]

Sur la gauche, se dresse le terri, la noire colline de schiste, au haut

de laquelle une sentinelle va et vient, les regards fixés au loin, du

côté des autres fosses... Puis, s'ouvre le grand vide de la plaine.

Les pas des brancardiers s'appesantissent dans la terre grasse des

champs, le poids du cercueil raidit leur bras. Le sergent qui les

conduit, leur ordonne de s'arrêter et de déposer la civière.

Ils se taisent, ils craignent de parler et pour prendre contenance, ils

contemplent le ciel sombre qui glisse tout d'une pièce. Et la femme

pleure, le regard fixé sur le cercueil.

Là-bas, un paysan travaille à la terre. Il conduit d'un bout à l'autre

d'un champ labouré, deux chevaux lents, attelés à une herse. Il marche

auprès d'eux, à longs pas réguliers, et leur crie de temps à autre,

d'une voix calme, un hue dia qui s'éteint sans écho dans l'espace. Et

l'on entend des chants de coqs, qui viennent du lointain paisible, d'un

vieux village, si vieux qu'il a pris la couleur de la terre.

De leur pas cadencé ils se remettent en marche; et bientôt apparaît le

coron que cachait une ondulation du sol: Village artificiel, sans âme,

sans passé, et qui peut-être, n'a comme nom, qu'un chiffre.

Dans une des longues rues parallèles, uniformes et désertes, ils

s'avancent et leurs pas crissent sur le mâchefer. Soudain, la femme,

dit: c'est ici. Alors, ils pénètrent avec la civière, dans la petite

demeure. Sur deux chaises, ils placent le cercueil, après quoi ils se

découvrent gauchement. Puis ils s'en vont en se hâtant, comme des gens

qui ont encore de la besogne.

[Illustration]

[Illustration]

Un long temps, elle demeure assise, inerte, auprès du cercueil. Puis,

très lasse, se lève et prend un à un, les effets posés sur une chaise,

vêtements de rechange que les trois hommes devaient revêtir après

s'être débarrassés de leurs loques de fond humides de sueur, maculées

de houille et de boue. Elle replie tout cela lentement, soigneusement,

et de gros sanglots l'étouffent.

Trois paires de sabots sont rangées près du poêle; elle les pousse sous

le lit, aussi loin qu'elle le peut... Ensuite, elle prend la lettre

qui se trouve sur la table. Longuement, des larmes plein les yeux,

elle relit l'adresse, elle relit le nom de son fils aîné. Mais elle ne

déchire point l'enveloppe qui tremble dans sa main et dans un tiroir,

elle la glisse.

Maintenant, elle va faire à cette chambre une toilette mortuaire. Sur

le carrelage, qu'elle veut laver, elle répand l'eau du baquet, dans

lequel, ils eussent décrassé leurs torses et leurs faces noircies.

Mais elle défaille, ses mains se crispent sur sa poitrine. Depuis deux

jours, elle n'a pris aucune nourriture. Et la faim, celle dont la

torture fait hurler les bêtes, la pousse à se saisir avidement d'un

morceau de pain demeuré sur la table. Elle le dévore avec une voracité

inconsciente. Après quoi, elle reprend sa tâche funèbre.

Le carrelage étant devenu net, elle le saupoudre de sable fin. Puis,

elle change les rideaux de la fenêtre et ferme le contrevent. Elle

accroche aussi le volet de la petite porte vitrée qu'elle laisse

entr'ouverte. Alors, dans la demi obscurité, elle continue d'aller

et venir, finissant de rendre décente et propre, la petite chambre

qu'habite le mort.

Ici, c'est le devoir qui, malgré sa lassitude, la fait encore agir.

Car elle n'aurait ni la force, ni le courage de pénétrer dans la pièce

voisine, là où couchaient ses deux fils, dans cette chambre dont les

lits encore ouverts, gardent l'empreinte de leurs corps.....

Dehors, des hommes passent, marchant au pas. Et des sanglots suivent la

civière qui s'éloigne.

Seuls, abandonnés sans doute par leur mère qui est à la fosse,

deux enfants s'avancent sur le seuil et, curieux, les yeux grands

d'étonnement, ils regardent cette longue boîte de sapin, qui fait une

tâche blanchâtre dans la pénombre.

Doucement, Elle leur dit:--«Allez jouer plus loin mes petiots». Et les

pauvres petits êtres, ignorants des choses de la mort, s'en vont en

riant, jouer sur la chaussée.

On heurte à la porte. Le médecin de la compagnie entre. Il est venu

au coron pour avertir les veuves qu'il est nécessaire de laisser les

cercueils ouverts, afin que les gaz qui se dégageront des cadavres, ne

fassent éclater les planches de sapin. Et il ordonne à un ouvrier qui

l'accompagne, de déclouer le couvercle de la bière. Pendant ce travail,

lui-même ayant sorti de sa poche une fiole, asperge le sol avec un

liquide nauséabond. Puis, en se retirant, il dit tout bas, d'une voix

doucereuse--«Voyons, ma bonne femme, n'avez-vous donc ni un crucifix

à mettre sur le linceul, ni un cierge à allumer auprès du mort? Ces

Messieurs de la Compagnie désirent pourtant que tout se fasse de façon

convenable. Un prêtre du reste, assistait à la remonte des corps.»

Ayant vidé le tiroir d'une commode, elle a retrouvé un vieux chapelet

et l'a posé sur le suaire. Ensuite elle a allumé une bougie qu'elle a

placée sur un siège, auprès du cercueil. Mais comme elle n'a plus prié

depuis vingt ans, elle fait un simple signe de croix. Et maintenant que

la chambre est en ordre, elle n'a plus qu'à penser douloureusement en

face du mort.

Elle s'est assise dans un coin, les bras croisés, la tête penchée, et

les chauds reflets de la bougie, vacillent sur son visage terreux.

Jusqu'à présent, elle a vécu en hallucinée, dans un cauchemar, dans une

sorte d'irréel. Mais avec l'immobilité et le silence, elle rentre dans

la froide réalité. Et elle ressent seulement à présent, l'impression

d'un immense isolement.--Seule, toute seule; la maison est vide; les

trois hommes sont morts!...

Des souvenirs lui passent par l'esprit, des petits faits, des détails

isolés, l'intonation de leurs voix, même les colères du père; tout cela

mêlé, confus.

Alors, elle se met à pleurer lentement.

Et puis, elle pense aussi à la paie qu'ils devaient toucher dans

quelques jours, aux dettes, à la misère qui va venir.

[Illustration]

Après cela reparaissent encore devant ses yeux, les visages de ses

fils, nettement, comme s'ils étaient près d'elle. Et voici qu'elle se

reprend à espérer. Peut-être n'ont-ils pas été tués. Son pauvre homme,

hélas, lui, il est là; elle l'a reconnu à des lambeaux d'étoffe, à ses

souliers, dont l'un est rapiécé. Mais eux, peut-être les remontera-t-on

vivants au jour. Elle voudrait retourner là-bas, à la fosse. Pourtant

elle pense que ce serait mal d'abandonner le mort.

Alors, dans la nuit de cette chambre empestée par le liquide épandu

sur le sol, elle s'endort, elle s'évanouit dans un sommeil pesant, sa

respiration oppressée par la lourde atmosphère où déjà se traînent

des relents affreux. Et sur le suaire, la bougie jette un rayonnement

assoupi qui déplace mollement des ombres.....

Des heures lourdes ont passé, et la petite lueur chaude qui veillait,

s'est éteinte après un dernier vacillement. Une sérénité lugubre plane

sur le mort et la veuve endormie. Il n'y a que la vie des choses qui se

perpétue, mystérieuse, dans le silence et l'obscurité de la chambre. Le

bois neuf du cercueil a craqué; une feuille morte, poussée par le vent,

a grincé sous la porte; dans la cheminée, de la suie s'est détachée et

a fait, en tombant, un bruit grêle sur la tôle du foyer.

Mais tout à coup, voici que du dehors, parvient un roulement sourd et

des trots de chevaux. Et cela s'arrête devant la petite maison. Un

bruit de pas, de sabres traînant sur la chaussée; et la porte s'ouvre

toute grande. Dans le carré de clarté, apparaissent des uniformes

encadrant un personnage ganté et cravaté de noir, lequel entre et

gravement se découvre.

Un officier de l'escorte ayant aperçu la veuve endormie, s'approche

d'elle et lui frappant sur l'épaule:--Levez-vous; c'est Monsieur le

Ministre.

Elle se dresse, ahurie, tenant dans la main un coin de son tablier.

Aussitôt, le personnage grave commence sur un ton solennel:--«Madame,

au nom de la France, au nom du Gouvernement de la République, je viens

saluer la dépouille de ce soldat du travail mort au champ d'honneur!

Moi-même surmontant l'émotion qui m'étreint.....

Et longuement, s'exhale la douleur officielle.

Dans sa stupéfaction, la malheureuse ne comprend rien; elle n'entend

qu'un ronron monotone d'où s'échappent parfois des mots plus sonores:

héros obscur... victime des forces élémentaires...

Tous ceux qui entourent le ministre écoutent celui-ci avec un

respectueux recueillement.

Soudain, il élève la voix et le bras étendu vers le suaire, le voici

qui fait vibrer la dernière phrase de ce discours qu'il colporte dans

chaque maison endeuillée, répétant dans chacune les mêmes gestes

emphatiques, avec une même émotion. Après quoi, M. le Ministre

semble, la tête inclinée sur l'épaule, s'abîmer dans une douloureuse

contemplation. Mais en réalité, ce n'est là qu'une attitude congruente,

car, il tend l'oreille à ce que lui murmure tout bas, la personne qui

se trouve à son côté.

Le même officier qui réveilla la veuve, s'approche encore et lui

souffle--«Remerciez M. le Ministre.» Mais celle-ci demeure stupide et

muette, la face terreuse et le regard terne.

Alors le personnage officiel, ayant jugé suffisant son instant de

méditation affectée devant le cercueil, s'incline du côté de la veuve,

puis il sort, suivi de son escorte attentive, laquelle a répété

militairement le salut adressé à cette femme qui ne paraît pas avoir

conscience du grand hommage qui lui est rendu.

Après le départ du Ministre, deux messieurs s'insinuent dans la

chambre: «Madame, permettez-nous de prendre une photographie pour notre

journal.»

Et les deux messieurs, sans attendre une réponse, dressent sur ses

trois pieds leur appareil. Ils changent un peu la position du

cercueil, repoussent la table, dérangent une chaise, jugent l'effet de

la lumière. Ensuite, l'un d'eux dit: «Mettez-vous auprès du cercueil

et tenez sur vos yeux un mouchoir.» Et l'autre ajoute: «Oui, madame,

_faites comme si vous pleuriez_.» Elle, toujours docile, obéit.

--«Ne bougez plus.» Il y a un instant de pose, l'orbite de métal fixe

durement la veuve et le cercueil, puis l'appareil fait entendre un

bruit sec de déclic. C'est tout; les deux journalistes remercient et

s'en vont satisfaits.

Traînant son pas harassé, elle rallume une bougie auprès du mort. Dans

son intelligence de pauvre femme ignorante et simple, elle n'a ni

compris le ridicule triste de la douleur officielle, ni l'odieux de la

seconde visite qu'elle a reçue.

Et la veillée mortuaire reprend. C'est de nouveau le silence, l'arrêt

de vie, que les morts propagent de leur néant, autour d'eux.

Le vent s'est remis à souffler et la pluie qui cingle les tuiles du

toit leur fait rendre un bruit de chose fêlée.

Soudain, deux heures tintent à la petite église du coron. Les deux

coups sonores de l'airain passent, emportés au loin par le vent.

Deux heures! Et la voici qui songe, se souvenant que c'est l'heure

à laquelle les trois hommes revenaient de la fosse. Elle revoit la

table mise, les quatre couverts préparés sur la toile cirée, le grand

pot de grès plein jusqu'aux bords de bière qu'elle s'en fut quérir à

l'estaminet. Elle les revoit entrant, souillés, mâchurés de houille,

avec un masque de suie collé sur la face. Aussitôt ils faisaient leur

toilette devant le cuvier, se décrassaient mutuellement le torse et

les épaules. Puis ils s'attablaient, lourdement, las, les doigts

encore tremblants d'avoir serré le manche de la rivelaine et de s'être

agrippés à des blocs de houille pour les basculer. Ils avalaient la

soupe goulûment, appuyés à la table, à cause de leurs reins rompus.

Et sans causer, ils regardaient devant eux, les yeux fiévreux, encore

cernés par la poussière de houille. De temps à autre, l'un d'eux se

détournait et, avec une sorte de râle, crachait sur le carrelage un jet

de salive noire.

A la fin du repas, dans le bien-être de ce travail chaud que font

les aliments dans l'estomac, ils commençaient à parler un peu. Ils

causaient de choses qui furent toujours mystérieuses pour elle: du

fond, de l'abattage, d'un glissement de la veine...

Quand ils avaient allumé leurs pipes, son aîné allait au carin soigner

ses coqs et le père s'endormait au coin du poêle, tandis que son second

fils lisait la feuille socialiste.

Quelquefois aussi, il arrivait que le repas n'était point encore

prêt quand ils rentraient de la fosse, et cela parce qu'elle s'était

attardée à bavarder chez des voisines. Alors, le père avait une grande

colère, et ces jours-là il buvait presqu'à lui seul toute la bière du

grand pot de grès.

Et voici, en cet instant où ils lui apparaissent encore si vivants, que

de nouveau la sensation de solitude infinie la pénètre, lui donnant un

vestige où disparaît tout espoir de revoir ses fils: Seule! la maison

est vide!... les trois hommes sont morts!...

Tout à coup elle se lève, s'approche du cercueil. Elle veut revoir

le cadavre de son mari. Elle écarte le linceul. Alors, devant cette

chose affreuse, devant cette forme noire, tordue, fantastique comme

une ombre projetée, elle joint les mains et avec un air de pitié et

de désolation, secoue doucement la tête. Et des larmes silencieuses,

jaillies à la cornée de ses yeux, glissent lentement sur ses joues

creuses.

Un dernier regard; elle va replacer le suaire. Mais voici qu'elle

aperçoit une chose qui luit à la main crispée au fond du cercueil.

Sans répulsion, elle saisit le poignet, soulève le membre raidi et se

penche. Ce qui brille est un anneau d'argent, une alliance enfoncée

dans la chair grésillée.

Alors, elle pousse un cri d'horreur, et lâchant la main du mort, elle

reste droite, la face rigide et blême.

Le vent hulule sous la porte, une larme de cire tombe de la bougie.

Dans le silence lugubre, le cercueil fait de nouveau entendre un long

et sinistre craquement.

Tout à coup, elle s'affaissa sur les genoux, ses mains lui couvrant le

visage; et voici, qu'à voix basse, elle murmure: «Oh! mon pauvre homme!

mon pauvre homme! ce n'est donc pas toi qui est là . . . . .

Sans heurter à la porte, un employé de la Compagnie, celui-là même qui

présidait à la reconnaissance des cadavres, entre et dit, en déposant

un papier sur la table: «Tenez, voilà l'acte de décès.»

Aussitôt elle se précipite et s'accroche à lui:--Oh! monsieur, venez

voir, venez voir... Ce n'est pas mon mari que j'ai ramené!

--Comment? Ce n'est pas votre mari? Mais vous avez reconnu le cadavre

devant témoins. J'ai fait dresser l'acte de décès. Toutes les

formalités sont remplies.

--Non, monsieur, bien sûr que ce n'est pas mon mari, vu que cet

homme-là il a une alliance et que mon mari n'en avait point.

L'employé, l'air très contrarié, réfléchit un instant. Puis brusquement

il fait un grand geste:

--Ah ben, tant pis--gardez-le quand même!

[Illustration]

Les Gueules Noires · 第 15 / 16 题