Retournant alors à la maison prendre un hamac aperçu dans le vestibule,
il l'accrocha entre deux tilleuls, et, s'étant couché dedans, il essaya
de ne songer à rien en regardant glisser l'onde.
Il gagna ainsi le déjeuner, dans une torpeur douce, dans un bien-être
du corps qui se répandait jusqu'à l'âme, et il fit durer le repas
le plus possible pour alentir la fuite du jour. Mais une attente
l'énervait: celle du courrier. Il avait télégraphié à Paris et écrit à
Fontainebleau pour qu'on lui renvoyât ses lettres. Il ne recevait rien,
et la sensation d'un grand abandon commençait à l'oppresser. Pourquoi?
Il ne pouvait rien espérer d'agréable, de consolant, de rassérénant
dans la petite boîte noire pendue au flanc du facteur, rien que des
invitations inutiles et des communications banales. Alors pourquoi
désirer ces papiers inconnus, comme si le salut de son cœur était
dedans?
Ne cachait-il pas au fond de lui le vaniteux espoir qu'elle lui
écrirait?
Il demanda à l'une de ses vieilles femmes:
--A quelle heure arrive la poste?
--A midi, monsieur.
C'était le moment juste. Il se mit à écouter les bruits du dehors avec
une grandissante inquiétude. Un coup frappé sur la porte extérieure
le souleva. Le piéton n'apportait en effet que des journaux et trois
lettres sans importance. Mariolle lut les feuilles publiques, les
relut, s'ennuya et sortit.
Que ferait-il? Il retourna vers le hamac, et s'y étendit de nouveau:
or au bout d'une demi-heure un impérieux besoin de changer de place le
saisit. La forêt? Oui, la forêt était délicieuse, mais la solitude y
semblait encore plus profonde qu'en sa maison, que dans le village, où
passaient parfois quelques bruits de vie. Et cette solitude silencieuse
des arbres et des feuilles l'imprégnait de mélancolie et de regrets, le
noyait dans sa misère. Il recommença dans sa pensée sa longue promenade
de la veille, et, quand il revit la petite bonne alerte de l'hôtel
Corot, il se dit: «Tiens! je vais aller jusque-là, et j'y dînerai!»
Cette idée lui fit du bien; c'était une occupation, un moyen de gagner
quelques heures; et il se mit en route tout de suite.
La longue rue du village s'allongeait toute droite dans le vallon,
entre ses deux rangées de maisons blanches, basses, couvertes en
tuiles, les unes alignées contre le chemin, les autres au fond d'une
petite cour où fleurissait un lilas, où rôdaient des poules sur le
fumier chaud, où des escaliers à rampes de bois grimpaient en plein air
à des portes dans le mur. Des paysans travaillaient lentement devant
leur logis à des besognes domestiques. Une vieille femme courbée, avec
des cheveux grisâtres et jaunes malgré son âge, car les ruraux n'ont
presque jamais les cheveux vraiment blancs, passa près de lui, la
taille dans un caraco déchiré, les jambes maigres et noueuses dessinées
sous une espèce de jupon de laine que soulevait la saillie de la
croupe. Elle regardait devant elle avec des yeux sans idées, des yeux
qui n'avaient jamais vu que les quelques simples objets utiles à sa
pauvre existence.
Une autre, plus jeune, étendait du linge devant sa porte. Le mouvement
des bras retroussant la jupe montrait en des bas bleus de grosses
chevilles et des os au-dessus, des os sans chair, tandis que la taille
et la gorge, plates et larges comme une poitrine d'homme, révélaient un
corps sans formes qui devait être horrible à voir.
Mariolle pensa: «Des femmes! Ce sont des femmes! Voilà des femmes!» La
silhouette de Mme de Burne se dessina devant ses yeux. Il l'aperçut
exquise d'élégance et de beauté, bijou de chair humaine, coquette et
parée pour des regards d'hommes; et il tressaillit de l'angoisse d'une
irréparable perte.
Alors il marcha plus vite pour secouer son cœur et sa pensée.
Quand il entra dans l'hôtel de Marlotte, la petite bonne le reconnut
aussitôt, et, presque familière, lui dit:
--Bonjour, monsieur.
--Bonjour, mademoiselle.
--Vous voulez boire quelque chose?
--Oui, pour commencer; puis je dînerai ici.
Ils discutèrent sur ce qu'il boirait d'abord, sur ce qu'il mangerait
ensuite. Il la consultait pour la faire parler, car elle s'exprimait
bien, avec l'accent bref de Paris et une aisance d'élocution aussi
facile que son aisance de mouvement.
Il pensait en l'écoutant: «Elle est fort agréable, cette fillette; ça
m'a l'air de graine de cocote.»
Il lui demanda:
--Vous êtes Parisienne?
--Oui, monsieur.
--Il y a longtemps que vous êtes ici?
--Quinze jours, monsieur.
--Vous vous y plaisez?
--Pas jusqu'à présent, mais c'est trop tôt pour savoir; et puis j'étais
fatiguée de l'air de Paris, et la campagne m'a rétablie; c'est ça
surtout qui m'a décidée à venir. Alors je vous apporte un vermuth,
monsieur?
--Oui, mademoiselle, et vous direz au chef ou à la cuisinière de bien
soigner mon dîner.
--Ne craignez rien, monsieur.
Elle sortit, le laissant seul.
Il gagna le jardin de l'hôtel et s'installa sous une tonnelle, où
son vermuth lui fut servi. Il y resta jusqu'à la fin de la journée,
écoutant siffler un merle dans une cage, et regardant passer la petite
bonne, qui coquetait et faisait des grâces pour le monsieur, ayant
compris qu'il la trouvait à son goût.
Il s'en alla comme la veille avec une bouteille de champagne dans
le cœur; mais, les ténèbres de la route et la fraîcheur de la nuit
dissipant vite son léger étourdissement, une invincible tristesse entra
de nouveau dans son âme. Il pensait: «Que vais-je faire? Resterai-je
ici? Serai-je condamné longtemps à traîner cette vie désolée?» Et il
s'endormit fort tard.
Le lendemain, il se balança de nouveau dans le hamac; et la présence
constante de l'homme jetant l'épervier lui donna l'idée de se mettre
à pêcher. Un épicier qui vendait des lignes le renseigna sur ce sport
tranquille, offrit même de guider ses premiers essais. La proposition
fut acceptée, et de neuf heures à midi, Mariolle, avec de grands
efforts et une attention toujours tendue, parvint à prendre trois
petits poissons.
Après le repas, il se rendit de nouveau à Marlotte. Pourquoi? Pour tuer
le temps.
La petite bonne de l'auberge se mit à rire en l'apercevant.
Il sourit aussi, amusé par cette reconnaissance, et il essaya de la
faire causer.
Plus familière que la veille, elle parla. Elle s'appelait Élisabeth
Ledru.
Sa mère, couturière en chambre, était morte l'année précédente; alors
le mari, employé comptable, toujours ivre et sans place, et qui vivait
du labeur de sa femme et de sa fille, disparut, car la fillette, restée
seule tout le jour à coudre dans sa mansarde, ne pouvait subvenir aux
besoins de deux personnes. Lasse à son tour de sa besogne solitaire,
elle entra comme bonne dans un bouillon, y resta près d'un an, et,
comme elle se sentait fatiguée, le fondateur de l'hôtel Corot, à
Marlotte, ayant été servi par elle, l'engagea pour l'été avec deux
autres jeunes personnes qui viendraient un peu plus tard. Ce patron
assurément savait attirer la clientèle.
Cette histoire plut à Mariolle, qui fit dire à la jeune fille, en
l'interrogeant avec adresse et en la traitant comme une demoiselle,
beaucoup de détails curieux sur ce sombre et pauvre intérieur ruiné par
un ivrogne. Elle, être perdu, errant, sans liens, gaie quand même parce
qu'elle était jeune, sentant réel l'intérêt de cet inconnu, et vive son
attention, parla avec confiance, avec l'expansion de son âme, qu'elle
ne pouvait guère plus contenir que l'agilité de ses membres.
Il lui demanda quand elle eut fini.
--Et... vous serez bonne toute votre vie?
--Je ne sais pas, moi, monsieur. Est-ce que je peux deviner ce qui
m'arrivera demain?
--Pourtant il faut penser à l'avenir.
Elle avait pris un air méditatif, vite effacé sur ses traits, puis elle
répondit:
--Je prendrai ce qui me tombera. Tant pis!
Ils se quittèrent bons amis.
Il revint quelques jours plus tard, puis une autre fois, puis souvent,
vaguement attiré par la causerie naïve de la fillette abandonnée, dont
le léger bavardage distrayait un peu son chagrin.
Mais quand il retournait à pied, le soir, à Montigny, il avait, en
pensant à Mme de Burne, des crises épouvantables de désespoir. Avec
l'aurore, son cœur s'égayait un peu. Avec la nuit retombaient sur
lui les déchirants regrets et la jalousie féroce. Il n'avait aucune
nouvelle. Il n'avait écrit à personne et personne ne lui avait écrit.
Il ne savait rien. Alors, seul, sur la route noire, il imaginait les
progrès de la liaison prochaine qu'il avait prévue entre sa maîtresse
d'hier et le comte de Bernhaus. Cette idée fixe entrait en lui plus
profondément chaque jour. Celui-là, pensait-il, donnera juste ce
qu'elle demande: un amant distingué, assidu, sans exigences, satisfait
et flatté d'être le préféré de cette délicieuse et fine coquette.
Il le comparait à lui-même. L'autre, certes, n'aurait pas ces
énervements, ces impatiences fatigantes, ce besoin acharné de tendresse
rendue, qui avaient détruit leur entente amoureuse. Il se contenterait
de peu en homme du monde très souple, avisé et discret, car il ne
semblait guère appartenir non plus à la race des passionnés.
Or, un jour, comme André Mariolle arrivait à Marlotte, il aperçut sous
l'autre tonnelle de l'hôtel Corot deux jeunes gens barbus, coiffés de
bérets, et qui fumaient des pipes.
Le patron, un gros homme à face épanouie, vint aussitôt le saluer, car
il éprouvait pour ce dîneur fidèle une sympathie intéressée, puis il
dit:
--J'ai deux nouveaux clients, deux peintres, depuis hier.
--Ces messieurs là-bas?
--Oui, ils sont déjà connus. Le plus petit a eu une seconde médaille,
l'an dernier.
Et, ayant raconté tout ce qu'il savait de ces artistes en éclosion, il
demanda:
--Que prenez-vous aujourd'hui, monsieur Mariolle?
--Envoyez-moi un vermuth, comme toujours.
Le patron s'éloigna.
Élisabeth parut portant le plateau, le verre, la carafe et la
bouteille. Et aussitôt un des peintres cria:
--Eh bien! petite, est-on toujours fâchée?
Elle ne répondit pas, et quand elle approcha de Mariolle il vit qu'elle
avait les yeux rouges.
--Vous avez pleuré? dit-il.
Elle répondit simplement:
--Oui, un peu.
--Que s'est-il passé?
--Ces deux messieurs là-bas se sont mal conduits avec moi.
--Qu'est-ce qu'ils ont fait?
--Ils m'ont prise pour une pas grand'chose.
--Vous vous êtes plainte au patron?
Elle eut un haussement d'épaules désolé.
--Oh! monsieur... le patron... le patron... je le connais...
maintenant, le patron!...
Mariolle, ému, un peu irrité, lui dit:
--Contez-moi tout ça?
Elle conta les tentatives immédiates et brutales de ces deux rapins
arrivés la veille. Puis elle se remit à pleurer, se demandant ce
qu'elle allait faire, perdue en ce pays, sans protection, sans appui,
sans argent, sans ressources.
Mariolle lui proposa soudain:
--Voulez-vous entrer à mon service? Vous serez bien traitée chez moi;
et, quand je retournerai à Paris, vous demeurerez libre de faire ce
qu'il vous plaira.
Elle le regardait en face, avec des yeux interrogateurs.
Puis tout à coup:
--Je veux bien, monsieur.
--Combien gagnez-vous ici?
--Soixante francs par mois.
Elle ajouta, prise d'inquiétude:
--Et j'ai ma petite part des pourboires en plus. Ça fait environ
soixante-dix.
--Je vous en donnerai cent.
Surprise, elle répéta:
--Cent francs par mois?
--Oui. Ça vous va?
--Je crois bien que ça me va!
--Vous aurez simplement à me servir, à prendre soin de mes effets,
linge et habits, et à faire ma chambre.
--C'est entendu, monsieur.
--Quand viendrez-vous?
--Demain, si vous voulez. Après ce qui s'est passé ici, j'irai trouver
le maire, et je m'en irai de force.
Mariolle tira deux louis de sa poche, et, les lui donnant:
--Voilà votre denier à Dieu.
Une joie éclaira son visage, et elle lui dit d'un ton décidé:
--Je serai chez vous demain, avant midi, monsieur.