André Mariolle entra le premier chez Mme Michèle de Burne. Il s'assit,
et il contempla autour de lui ces murs, ces objets, ces tentures,
ces bibelots, ces meubles qu'il chérissait à cause d'elle, tout cet
appartement familier où il l'avait connue, trouvée et si souvent
retrouvée, où il avait appris à aimer, où il avait découvert en lui
et senti croître, de jour en jour, cette passion, jusqu'à l'heure de
l'inutile victoire. Avec quelle ardeur il l'avait attendue quelquefois
en ce lieu coquet, fait pour elle, cadre délicieux de cet être exquis!
Et comme il connaissait l'odeur de ce salon, de ces étoffes, une douce
odeur d'iris, aristocrate et simple! Là il avait tressailli de toutes
les attentes, tremblé à toutes les espérances, exploré toutes les
émotions, et, pour finir, toutes les détresses. Il serrait, comme les
mains d'un ami qu'on abandonne, les bras du large fauteuil où il avait
si souvent causé avec elle en la regardant sourire et parler. Il aurait
voulu qu'elle ne vînt pas, que personne ne vînt, et rester là, seul,
toute la nuit, rêvant à son amour, comme on veille près d'un mort. Puis
il serait parti, dès l'aurore, pour longtemps, peut-être pour toujours.
La porte de la chambre s'ouvrit. Elle parut et vint à lui, la main
tendue. Il se maîtrisa et ne laissa rien voir. Ce n'était pas une
femme, mais un bouquet vivant, un inimaginable bouquet.
Une ceinture d'œillets serrait sa taille et descendait autour d'elle
jusqu'à ses pieds, en cascades. Autour des bras nus et des épaules
courait une guirlande emmêlée de myosotis et de muguets, tandis que
trois orchidées féeriques semblaient sortir de sa gorge et caressaient
la chair pâle des seins de leur chair rose et rouge de fleurs
surnaturelles. Ses cheveux blonds étaient poudrés de violettes d'émail
où luisaient de minuscules diamants. D'autres brillants, tremblant
sur des épingles d'or, scintillaient comme de l'eau dans la garniture
embaumée du corsage.
--J'aurai la migraine, dit-elle, mais tant pis! ça me va bien.
Elle sentait bon, comme le printemps dans les jardins; elle était plus
fraîche que ses guirlandes. André la regardait, ébloui, et songeant
qu'il serait aussi brutalement barbare de la prendre en ses bras en ce
moment que de piétiner un parterre épanoui. Leur corps ainsi n'était
plus qu'un prétexte à parures, un objet à orner: ce n'était plus un
objet à aimer. Elles ressemblaient à des fleurs, elles ressemblaient à
des oiseaux, elles ressemblaient à mille autres choses autant qu'à des
femmes. Leurs mères, toutes celles des générations passées, employaient
l'art coquet pour aider la beauté, mais elles cherchaient d'abord
à plaire par la séduction directe de leur corps, par la puissance
naturelle de leur grâce, par l'irrésistible attrait que la forme
féminine exerce sur le cœur des mâles. Aujourd'hui, la coquetterie
était tout, l'artifice était devenu le grand moyen et aussi le but, car
elles s'en servaient plutôt même afin d'irriter les yeux des rivales et
de fouetter stérilement leur jalousie que pour la conquête des hommes.
A qui donc était destinée cette toilette, à lui l'amant, ou à humilier
la princesse de Malten?
La porte s'ouvrit: on l'annonça.
Mme de Burne eut un élan vers elle; et, tout en veillant aux orchidées,
elle l'embrassa, les lèvres entr'ouvertes, avec une petite moue de
tendresse. Ce fut un joli, un désirable baiser, donné et rendu à plein
cœur par les deux bouches.
Mariolle tressaillit d'angoisse. Pas une fois elle n'était accourue à
lui avec cette brusquerie heureuse; jamais elle ne l'avait embrassé
ainsi, et par un revirement subit de sa pensée: «Ces femmes-là ne sont
plus faites pour nous,» se dit-il avec fureur.
Massival parut, puis derrière lui M. de Pradon, le comte de Bernhaus,
puis Georges de Maltry, resplendissant de chic anglais.
On n'attendait plus que Lamarthe et Prédolé. On parla du sculpteur, et
toutes les voix formulèrent des éloges.
«Il avait ressuscité la grâce, retrouvé la tradition de la Renaissance
avec quelque chose de plus: la sincérité moderne; c'était, d'après
M. Georges de Maltry, l'exquis révélateur de la souplesse humaine.»
Ces phrases, depuis deux mois, couraient tous les salons, allaient de
toutes les bouches à toutes les oreilles.
Il parut enfin. On fut surpris. C'était un gros homme d'un âge
indéterminable, avec des épaules de paysan, une forte tête aux traits
accentués, couverte de cheveux et de barbe grisâtres, un nez puissant,
des lèvres charnues, l'air timide et embarrassé. Il portait ses bras
un peu loin du corps, avec une sorte de gaucherie, attribuable sans
doute aux énormes mains qui sortaient des manches. Elles étaient
larges, épaisses, avec des doigts velus et musculeux, des mains
d'hercule ou de boucher; et elles semblaient maladroites, lentes,
gênées d'être là, impossibles à cacher.
Mais la figure était éclairée par des yeux limpides, gris et perçants,
d'une vivacité extraordinaire. Eux seuls semblaient vivre en cet homme
pesant. Ils regardaient, scrutaient, fouillaient, jetaient partout leur
éclair aigu, rapide et mobile, et on sentait qu'une vive et grande
intelligence animait ce regard curieux.
Mme de Burne, un peu déçue, indiqua poliment un siège, où l'artiste
s'assit. Puis il resta là, confus, semblait-il, d'être venu dans cette
maison.
Lamarthe, introducteur adroit, voulant rompre cette glace, s'approcha
de son ami.
--Mon cher, dit-il, je vais vous montrer où vous êtes. Vous avez vu
d'abord notre divine hôtesse; regardez maintenant ce qui l'entoure.
Il montrait sur la cheminée un buste authentique de Houdon, puis, sur
un secrétaire de Boulle, deux femmes enlacées et dansant, par Clodion,
et enfin sur une étagère, quatre statuettes de Tanagra choisies parmi
les plus parfaites.
Alors la figure de Prédolé s'éclaira soudain, comme s'il eût retrouvé
ses enfants dans un désert. Il se leva, puis marcha vers les quatre
antiques petites figures de terre; et, quand il en saisit deux en
même temps dans ses formidables mains qui semblaient faites pour tuer
des bœufs, Mme de Burne eut peur pour elles. Mais, dès qu'il les eut
touchées, on eût dit qu'il les caressait, car il les maniait avec une
souplesse et une adresse surprenantes, en les faisant tourner dans ses
doigts épais, devenus agiles comme ceux d'un jongleur. A le voir ainsi
les contempler et les palper, on sentait qu'il avait dans l'âme et dans
les mains, ce gros homme, une tendresse unique, idéale et délicate pour
toutes les petites choses élégantes.
--Sont-elles jolies? demanda Lamarthe.
Alors le sculpteur les vanta comme s'il les eût félicitées, et il parla
des plus remarquables qu'il connût, en quelques mots, d'une voix un peu
voilée mais sûre, tranquille, au service d'une pensée claire qui savait
bien la valeur des termes.
Puis, conduit par l'écrivain, il inspecta les autres bibelots rares
que Mme de Burne avait réunis grâce aux conseils de ses amis. Il les
appréciait avec des étonnements et des joies en les découvrant en ce
lieu, et toujours il les prenait dans ses mains et les retournait
légèrement en tous sens, comme pour se mettre en tendre contact avec
eux. Une statuette de bronze était cachée dans un coin obscur, lourde
comme un boulet; il l'enleva d'un seul poignet, l'apporta près d'une
lampe, l'admira longuement, puis la remit en place sans effort visible.
Lamarthe dit:
--Est-il taillé pour lutter avec le marbre et la pierre, ce gaillard-là!
On le regardait avec sympathie.
Un domestique annonça:
--Madame est servie.
La maîtresse de la maison prit le bras du sculpteur pour passer dans la
salle à manger, et, lorsqu'elle l'eut fait asseoir à sa droite, elle
lui demanda par courtoisie, comme elle eût interrogé l'héritier d'une
grande famille sur l'origine exacte de son nom:
--Votre art, monsieur, a aussi ce mérite, n'est-ce pas, d'être l'aîné
de tous les autres?
Il répondit de sa voix tranquille:
--Mon Dieu! madame, les bergers bibliques jouaient de la flûte; la
musique semble donc plus ancienne, bien qu'à notre sens la véritable
musique ne date pas de loin. Mais la véritable sculpture date de très
loin.
Elle reprit:
--Vous aimez la musique?
Il répondit avec une conviction grave:
--J'aime tous les arts.
Elle demanda encore:
--Sait-on quel fut l'inventeur du vôtre?
Il réfléchit, et, avec une douceur d'accent, comme s'il eût conté une
histoire attendrissante:
--D'après la tradition hellénique, ce fut l'Athénien Dédale. Mais la
plus jolie légende est celle qui attribue cette découverte à un potier
de Sicyone nommé Dibutades. Sa fille Kora ayant dessiné, au moyen
d'un trait, l'ombre du profil de son fiancé, son père remplit cette
silhouette d'argile et la modela. Mon art venait de naître.
Lamarthe murmura: «Charmant». Puis, après un silence, il reprit:
--Ah! si vous vouliez, Prédolé!
S'adressant ensuite à Mme de Burne:
--Vous ne vous figurez pas, madame, comme cet homme est intéressant
quand il parle de ce qu'il aime, comme il sait l'exprimer, le montrer
et le faire adorer.
Mais le sculpteur ne semblait pas disposé à poser ni à pérorer.
Il avait introduit entre sa chemise et son cou un des coins de sa
serviette pour ne pas tacher son gilet, et il mangeait son potage avec
recueillement, avec cette espèce de respect que les paysans ont pour la
soupe.
Puis il but un verre de vin et se redressa, l'air plus à l'aise,
s'acclimatant.
De temps en temps, il essayait de se retourner, car il apercevait,
reflété dans une glace, un groupe tout moderne placé derrière lui, sur
la cheminée. Il ne le connaissait pas et cherchait à deviner l'auteur.
A la fin, n'y tenant plus, il demanda:
--C'est de Falguières, n'est-ce pas?
Mme de Burne se mit à rire.
--Oui, c'est de Falguières. Comment avez-vous reconnu cela dans une
glace?
Il sourit à son tour.
--Ah! madame, je reconnais n'importe comment, d'un seul coup d'œil,
la sculpture des gens qui font aussi de la peinture, et la peinture
des gens qui font aussi de la sculpture. Ça ne ressemble pas du tout à
l'œuvre d'un homme qui pratique exclusivement un seul art.
Lamarthe, voulant faire briller son ami, demanda des explications, et
Prédolé s'y prêta.
Il définit, raconta et caractérisa la peinture des sculpteurs et la
sculpture des peintres d'une façon si claire, originale et neuve, avec
sa parole lente et précise, que les regards l'écoutaient autant que
les oreilles. Faisant reculer sa démonstration à travers l'histoire
de l'art, et cueillant des exemples d'époque en époque, il remonta
jusqu'aux premiers maîtres italiens, peintres et sculpteurs en même
temps, Nicolas et Jean de Pise, Donatello, Lorenzo Ghiberti. Il indiqua
des opinions curieuses de Diderot sur le même sujet, et, pour conclure,
cita les portes du Baptistère de Saint-Jean de Florence, par Ghiberti,
bas-reliefs si vivants et dramatiques qu'ils ont plutôt l'air de toiles
peintes.
De ses lourdes mains agitées devant lui comme si elles eussent été
pleines de matière à modeler, et devenues dans leurs mouvements souples
et légères à ravir les yeux, il reconstituait avec tant de conviction
l'œuvre racontée qu'on suivait curieusement ses doigts, faisant surgir
au-dessus des verres et des assiettes toutes les images exprimées par
sa bouche.
Puis, comme on lui offrit des choses qu'il aimait, il se tut et se mit
à manger.
Jusqu'à la fin du dîner il ne parla plus beaucoup, suivant à peine
lui-même la conversation, qui allait d'un écho de théâtre à une rumeur
politique, d'un bal à un mariage, d'un article de la _Revue des
Deux-Mondes_ au concours hippique récemment ouvert. Il mangeait bien
et buvait sec, sans en paraître ému, ayant la pensée nette, saine,
difficile à troubler, à peine excitable par le bon vin.
Lorsqu'on fut revenu dans le salon, Lamarthe, qui n'avait pas obtenu du
sculpteur tout ce qu'il en attendait, l'attira près d'une vitrine pour
lui montrer un objet inestimable, un encrier d'argent, pièce cotée,
classée, historique, ciselée par Benvenuto Cellini.
Ce fut une espèce d'ivresse qui s'empara du sculpteur. Il contemplait
cela comme on regarde le visage d'une maîtresse, et, saisi
d'attendrissement, il énonça, sur l'œuvre de Cellini, des idées
gracieuses et fines comme l'art du divin ciseleur; puis, sentant qu'on
l'écoutait, il se livra tout entier, et, assis sur un grand fauteuil,
tenant et regardant sans cesse le bijou qu'on venait de lui présenter,
il raconta ses impressions sur toutes les merveilles d'art connues par
lui, mit à nu sa sensibilité, et rendit visible l'étrange griserie que
la grâce des formes faisait entrer par ses yeux dans son âme. Pendant
dix ans il avait parcouru le monde en ne regardant que du marbre, de
la pierre, du bronze et du bois sculptés par des mains géniales, ou
bien de l'or, de l'argent, de l'ivoire et du cuivre, vagues matières
métamorphosées en chefs-d'œuvre sous les doigts de fées des ciseleurs.
Et lui-même il sculptait en parlant, avec des reliefs surprenants et de
délicieux modelés obtenus par la justesse des mots.
Les hommes, debout autour de lui, l'écoutaient avec un intérêt extrême,
tandis que les deux femmes, assises près du feu, paraissaient s'ennuyer
un peu et causaient à voix basse, de temps en temps, déconcertées de ce
qu'on pût prendre tant de goût à de simples contours d'objets.
Quand Prédolé se tut, Lamarthe, emballé et ravi, lui serra la main, et
d'une voix amicale attendrie par l'émotion d'un amour commun:
--Vrai, j'ai envie de vous embrasser, dit-il. Vous êtes le seul
artiste, le seul passionné et le seul grand homme d'aujourd'hui, le
seul qui aimez vraiment ce que vous faites, qui y trouvez du bonheur,
qui n'en êtes jamais las ni dégoûté. Vous maniez l'art éternel dans
sa forme la plus pure, la plus simple, la plus haute et la plus
inaccessible. Vous enfantez le beau par la courbe d'une ligne, et vous
ne vous souciez pas d'autre chose. Je bois un verre d'eau-de-vie à
votre santé.
Puis la conversation redevint générale, mais languissante, étouffée
par les idées qui avaient passé dans l'air de ce joli salon meublé
d'objets précieux.
Prédolé s'en alla de bonne heure, en donnant pour raison qu'il était au
travail tous les matins au lever du jour.
Lorsqu'il fut parti, Lamarthe, enthousiasmé, demanda à Mme de Burne:
--Eh bien! comment le trouvez-vous?
Elle répondit, en hésitant, d'un air mécontent et peu séduit:
--Assez intéressant, mais raseur.
Le romancier sourit, et pensa: «Parbleu, il n'a pas admiré votre
toilette, et vous êtes le seul de vos bibelots qu'il ait à peine
regardé». Puis, après quelques phrases aimables, il alla s'asseoir
auprès de la princesse de Malten, afin de lui faire la cour. Le comte
de Bernhaus s'approcha de la maîtresse de la maison, et, prenant un
petit tabouret, parut s'affaisser à ses pieds. Mariolle, Massival,
Maltry et M. de Pradon continuaient à parler du sculpteur, qui avait
fait sur leurs esprits une forte impression. M. de Maltry le comparait
aux maîtres anciens, dont toute la vie fut embellie et illuminée
par l'amour exclusif et dévorant des manifestations de la Beauté;
et il philosophait là-dessus, avec des phrases subtiles, justes et
fatigantes.
Massival, las d'écouter parler d'un art qui n'était point le sien, se
rapprocha de Mme de Malten et s'assit auprès de Lamarthe, qui lui céda
bientôt la place pour aller rejoindre les hommes.
--Partons-nous? dit-il à Mariolle.
--Oui, bien volontiers.
Le romancier aimait parler, la nuit, sur les trottoirs, en reconduisant
quelqu'un. Sa voix brève, stridente, mordante, semblait s'accrocher et
grimper aux murs des maisons. Il se sentait éloquent et clairvoyant,
spirituel et imprévu en ces tête-à-tête nocturnes, où il monologuait
plutôt qu'il ne causait. Il y obtenait pour lui-même des succès
d'estime qui lui suffisaient, et il se préparait un bon sommeil par
cette légère fatigue des poumons et des jambes.
Mariolle, lui, était à bout de forces. Toute sa misère, tout
son malheur, tout son chagrin, toute son irrémédiable déception
bouillonnaient en son cœur depuis qu'il avait franchi cette porte.
Il n'en pouvait plus, il n'en voulait plus. Il allait partir pour ne
point revenir.
Quand il prit congé de Mme de Burne, elle lui dit adieu d'un air
distrait.
Les deux hommes se trouvèrent seuls dans la rue. Le vent ayant tourné,
le froid de la journée avait cessé. Il faisait chaud et doux, ainsi
qu'il fait doux deux heures après une giboulée, au printemps. Le ciel,
plein d'étoiles, vibrait, comme si, dans l'espace immense, un souffle
d'été eût avivé le scintillement des astres.
Les trottoirs étaient redevenus gris et secs, tandis que, sur les
chaussées, des flaques d'eau luisaient encore sous le gaz.
Lamarthe dit:
--Quel homme heureux, ce Prédolé!... Il n'aime qu'une chose, son art,
ne pense qu'à cela, ne vit que pour cela, et cela emplit, console,
égaye, fait heureuse et bonne existence. C'est vraiment un grand
artiste de la vieille race. Ah! il ne s'inquiète guère des femmes,
celui-là, de nos femmes à colifichets, à dentelles et à déguisements.
Avez-vous vu comme il a fait peu d'attention à nos deux belles dames,
qui étaient pourtant très séduisantes? Mais il lui faut de la pure
plastique, à lui, et non de l'artificiel. Il est vrai que notre divine
hôtesse l'a jugé insupportable et imbécile. Pour elle, un buste de
Houdon, des statuettes de Tanagra ou un encrier de Benvenuto ne sont
que les petites parures nécessaires à l'encadrement naturel et riche
d'un chef-d'œuvre qui est Elle: Elle et sa robe, car sa robe fait
partie d'Elle; c'est la note nouvelle qu'elle donne chaque jour à sa
beauté. Comme c'est futile et personnel, une femme!
Il s'arrêta, en frappant le trottoir d'un coup de canne si sec que le
bruit courut quelque temps dans la rue. Puis il continua:
--Elles connaissent, comprennent et savourent ce qui les fait valoir:
la toilette et le bijou qui changent de mode tous les dix ans; mais
elles ignorent ce qui est d'une sélection rare et constante, ce qui
exige une grande et délicate pénétration artiste, et un exercice
désintéressé, purement esthétique de leurs sens. Elles ont d'ailleurs
des sens très rudimentaires, des sens de femelles, peu perfectibles,
inaccessibles à ce qui ne touche pas directement l'égotisme féminin
qui absorbe tout en elles. Leur finesse est de sauvage, d'indien, de
guerre, de piège. Elles sont même presque impuissantes à goûter les
jouissances matérielles d'ordre inférieur qui exigent une éducation
physique et une attention raffinée d'un organe, comme la gourmandise.
Quand elles arrivent, par exception, à respecter la bonne cuisine,
elles demeurent toujours incapables de comprendre les grands vins, qui
parlent seulement au palais des hommes, car le vin parle.
Il donna sur le pavé un nouveau coup de canne, qui scanda ce dernier
mot, et mit un point à sa phrase.
Puis il reprit:
--Il ne faut pas leur demander tant d'ailleurs. Mais cette absence de
goût et de compréhension qui obscurcit leur vue intellectuelle quand
il s'agit de choses élevées, les aveugle souvent bien davantage encore
quand il s'agit de nous. Il est inutile, pour les séduire, d'avoir
de l'âme, du cœur, de l'intelligence, des qualités et des mérites
exceptionnels, comme autrefois, où on s'éprenait d'un homme pour sa
valeur et son courage. Celles d'aujourd'hui sont des cabotines, les
cabotines de l'amour, répétant de chic une pièce qu'elles jouent
par tradition et à laquelle elles ne croient plus. Il leur faut des
cabotins pour leur donner la réplique et mentir leur rôle comme elles.
J'entends par cabotins les pîtres du monde ou d'ailleurs.
Ils marchèrent quelques moments en silence, l'un à côté de l'autre.
Mariolle l'avait écouté avec attention, répétant mentalement ses
phrases, l'approuvant de toute sa douleur. Il savait, d'ailleurs,
qu'une sorte d'aventurier italien venu pour donner des assauts à Paris,
le prince Epilati, gentilhomme de salles d'armes, dont on parlait
partout et dont on vantait beaucoup l'élégance et la souple vigueur,
exhibées au high-life et à la cocoterie d'élite sous des maillots
collants de soie noire, accaparait en ce moment l'attention et la
coquetterie de la petite baronne de Frémines.
Comme Lamarthe continuait à se taire, il lui dit:
--C'est notre faute; nous choisissons mal, il y a d'autres femmes que
celles-là!
Le romancier répliqua:
--Les seules encore capables d'attachement sont les demoiselles de
magasin ou les petites bourgeoises sentimentales, pauvres et mal
mariées. J'ai porté quelquefois secours à une de ces âmes en détresse.
Elles sont débordantes de sentiment, mais de sentiment si vulgaire que
le troquer contre le nôtre c'est faire l'aumône. Or je dis que dans
notre jeune société riche, où les femmes n'ont envie et besoin de rien
et n'ont d'autre désir que d'être un peu distraites, sans dangers à
courir, où les hommes ont réglementé le plaisir comme le travail, je
dis que l'antique, charmant et puissant attrait naturel qui poussait
jadis les sexes l'un vers l'autre a disparu.
Mariolle murmura:
--C'est vrai.
Son envie de fuir s'accrut, de fuir loin de ces gens, de ces fantoches
qui mimaient, par désœuvrement, la vie passionnée, belle et tendre
d'autrefois, et ne goûtaient plus rien de sa saveur perdue.
--Bonsoir! dit-il, je vais me coucher.
Il rentra chez lui, s'assit à sa table, et écrivit:
«Adieu, madame. Vous rappelez-vous ma première lettre? Je vous
disais adieu aussi; mais je ne suis pas parti. Comme j'ai eu tort!
J'aurai quitté Paris quand vous recevrez celle-ci. Ai-je besoin de
vous expliquer pourquoi? Les hommes comme moi ne devraient jamais
rencontrer les femmes comme vous. Si j'étais un artiste et si mes
émotions pouvaient être exprimées de manière à m'en soulager, vous
m'auriez peut-être donné du talent; mais je ne suis rien qu'un
pauvre garçon en qui est entré, avec mon amour pour vous, une
atroce et intolérable détresse. Quand je vous ai rencontrée, je ne
me serais pas cru capable de sentir et de souffrir de cette façon.
Une autre, à votre place, aurait versé en mon cœur une allégresse
divine en le faisant vivre. Mais vous n'avez pu que le torturer.
C'est malgré vous, je le sais; je ne vous reproche rien, et je ne
vous en veux pas. Je n'ai même pas le droit de vous écrire ces
lignes. Pardonnez-moi. Vous êtes ainsi faite que vous ne pouvez pas
sentir comme je sens, que vous ne pouvez pas seulement deviner ce
qui se passe en moi quand j'entre chez vous, quand vous me parlez
et quand je vous regarde. Oui, vous consentez, vous m'acceptez,
et vous m'offrez même un paisible et raisonnable bonheur dont je
devrais vous remercier à genoux toute ma vie. Mais je n'en veux pas.
Ah! quel amour, horrible et torturant, celui qui demande sans cesse
l'aumône d'une chaude parole ou d'une caresse émue, et qui ne la
reçoit jamais! Mon cœur est vide comme le ventre d'un mendiant qui
courut longtemps, la main tendue, derrière vous. Vous lui avez jeté
de belles choses, mais pas de pain. C'est du pain, c'est de l'amour
qu'il me fallait. Je m'en vais misérable et pauvre, pauvre de votre
tendresse, dont quelques miettes m'auraient sauvé. Je n'ai plus rien
au monde qu'une pensée cruelle attachée à moi et qu'il faut tuer.
C'est ce que je vais essayer de faire.
«Adieu, madame. Pardon, merci, pardon. Ce soir encore, je vous aime
de toute mon âme. Adieu, madame.
«ANDRÉ MARIOLLE.»