Elle songeait, contente: «Il n'est pas bête et joue bien la comédie.»

Et M. de Pradon pensait: «Voilà un aimable homme, à qui ma fille ne

paraît pas tourner la tête comme à tous les autres imbéciles.»

Quand Mariolle jugea le moment venu de s'en aller, il les laissa tous

deux charmés par lui.

Mais il sortait de cette maison avec de la détresse dans l'esprit.

Auprès de cette femme, il souffrait déjà de l'emprisonnement où elle le

tenait, sentant qu'il frapperait en vain sur ce cœur, comme un homme

enfermé frappe du poing une porte de fer.

Possédé, il en était sûr, et ne cherchait plus à se délivrer d'elle;

alors, ne pouvant fuir cette fatalité, il se résolut à être rusé,

patient, tenace, dissimulé, à la conquérir par l'adresse, par l'hommage

dont elle était avide, par l'adoration qui la grisait, par la servitude

volontaire à laquelle il se laisserait réduire.

Sa lettre avait plu. Il écrirait. Il écrivit. Presque chaque nuit,

en rentrant, à l'heure où l'esprit, animé par toutes les agitations

du jour, regarde ce qui l'intéresse ou l'émeut dans une sorte de

grossissement d'hallucination, il s'asseyait à sa table, sous sa

lampe, et s'exaltait en pensant à elle. Le germe poétique que laissent

mourir en eux, par paresse, tant d'hommes indolents grandit dans cet

entraînement. A force d'écrire les mêmes choses, la même chose, son

amour, sous des formes que renouvelait le renouveau quotidien de

son désir, il enfiévra son ardeur dans cette besogne de tendresse

littéraire. Il cherchait tout le long des jours, et trouvait pour elle

des expressions irrésistibles que l'émotion surexcitée fait jaillir

du cerveau comme des étincelles. Il soufflait ainsi sur le feu de son

propre cœur et l'allumait en incendie, car les lettres d'amour vraiment

passionnées sont souvent plus dangereuses pour celui qui les écrit que

pour celle qui les reçoit.

A force de s'entretenir lui-même dans cet état d'effervescence, de

chauffer son sang avec des mots et de faire habiter son âme avec une

pensée unique, il perdit peu à peu la notion de la réalité sur cette

femme. Cessant de la juger telle qu'il l'avait vue d'abord, il ne

l'apercevait plus à présent qu'à travers le lyrisme de ses phrases; et

tout ce qu'il lui écrivait chaque nuit devenait dans son cœur autant

de vérités. Ce travail quotidien d'idéalisation la lui montrait à peu

près telle qu'il l'aurait rêvée. Ses anciennes résistances tombaient

d'ailleurs devant l'indéniable affection que lui témoignait Mme de

Burne. Certes, en ce moment, bien qu'ils ne se fussent rien dit, elle

le préférait à tous, et le lui montrait ouvertement. Il pensait donc

avec une espèce de folie d'espérance qu'elle finirait peut-être par

l'aimer.

Elle subissait, en effet, avec une joie compliquée et naïve la

séduction de ces lettres. Jamais personne ne l'avait adulée et chérie

de cette manière, avec cette réserve silencieuse. Jamais personne

n'avait eu cette idée charmante de faire apporter sur son lit, à

chaque réveil, dans le petit plateau d'argent que présentait la femme

de chambre, ce déjeuner de sentiment sous une enveloppe de papier. Et

ce qu'il y avait de précieux à cela, c'est qu'il n'en parlait jamais,

qu'il semblait l'ignorer lui-même, qu'il demeurait, dans son salon, le

plus froid de ses amis, qu'il ne faisait pas une allusion à toute cette

pluie de tendresse dont il la couvrait en secret.

Certes elle avait reçu déjà des lettres d'amour, mais d'un autre ton,

moins réservées, plus pressantes, plus semblables à des sommations.

Pendant trois mois, ses trois mois de crise, Lamarthe lui avait

consacré une jolie correspondance de romancier fort séduit qui

marivaude littérairement. Elle avait en son secrétaire, dans un tiroir

spécial, ces très fines et très séduisantes épîtres à une femme, d'un

écrivain vraiment ému qui l'avait caressée de sa plume jusqu'au jour où

il perdit l'espoir du succès.

Les lettres de Mariolle étaient tout autres, d'une concentration de

désir si énergique, d'une sincérité d'expression si juste, d'une

soumission si complète, d'un dévouement qui promettait d'être si

durable, qu'elle les recevait, les ouvrait et les goûtait avec un

plaisir qu'aucune écriture ne lui avait encore donné.

Son amitié pour l'homme s'en ressentait, et elle l'invitait à venir

la voir d'autant plus souvent qu'il apportait dans ses relations

cette discrétion absolue, et semblait ignorer, en lui parlant, qu'il

eût jamais pris une feuille de papier pour lui dire son adoration.

Elle jugeait d'ailleurs la situation originale, digne d'un livre, et

trouvait, dans sa satisfaction profonde à sentir près d'elle cet être

qui l'aimait ainsi, une sorte de ferment actif de sympathie qui le lui

faisait juger d'une façon particulière.

Jusqu'ici, dans tous les cœurs troublés par elle, elle avait pressenti,

malgré la vanité de sa coquetterie, des préoccupations étrangères;

elle n'y régnait pas seule; elle y trouvait, elle y voyait des soucis

puissants qui ne la touchaient point. Jalouse de la musique avec

Massival, de la littérature avec Lamarthe, et toujours de quelque

chose, mécontente des demi-succès qu'elle obtenait, impuissante à tout

chasser devant elle dans ces âmes d'hommes ambitieux, d'hommes en renom

ou d'artistes pour qui la profession est une maîtresse dont rien ni

personne ne peut les détacher, elle en rencontrait un pour la première

fois à qui elle était tout. Il le lui jurait au moins. Seul, le gros

Fresnel l'aimait autant, assurément. Mais c'était le gros Fresnel. Elle

devinait que jamais personne n'avait été possédé par elle de cette

façon; et sa reconnaissance égoïste pour le garçon qui lui donnait ce

triomphe prenait des allures de tendresse. Elle avait besoin de lui

maintenant, besoin de sa présence, besoin de son regard, besoin de son

asservissement, besoin de cette domesticité d'amour. S'il flattait

moins que les autres sa vanité, il flattait davantage ces souveraines

exigences qui gouvernent l'âme et la chair des coquettes, son orgueil

et son instinct de domination, son instinct féroce de calme femelle.

Comme un pays dont on s'empare, elle accapara sa vie peu à peu par

une succession de petits envahissements plus nombreux chaque jour.

Elle organisait des fêtes, des parties au théâtre, des dîners au

restaurant, pour qu'il en fût; elle le traînait derrière elle avec une

satisfaction de conquérante, ne pouvait plus se passer de lui ou plutôt

de l'esclavage auquel il était réduit.

Il la suivait, heureux de se sentir ainsi choyé, caressé par ses yeux,

par sa voix, par tous ses caprices; et il ne vivait plus que dans un

transport de désir et d'amour, affolant et brûlant comme une fièvre

chaude.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 25 · 第 17 / 37 题