IV

Autant Olivier avait d'abord souhaité être dans cette chambre où Marie

avait habité, autant il souhaita en être dehors lorsqu'au premier regard

qu'il y jeta, ce lieu vint lui rappeler la trahison de sa maîtresse.

Mais où aller à une heure du matin par cette froide nuit d'hiver?

D'ailleurs Olivier était dans un état horrible. La terrible journée

qu'il avait passée, succédant à la lutte terrible qu'il avait soutenue

contre le poison, avait anéanti toutes ses forces. Chauffé à outrance

par la fièvre ardente à laquelle il était en proie depuis deux jours,

son sang était presque en ébullition et grondait dans ses veines,

tellement gonflées, que celles du front s'accusaient en relief comme des

coutures bleuâtres. Au fond de sa poitrine, et flottant dans un océan de

larmes, son coeur assassiné par la souffrance se débattait en criant au

secours.

Espérant qu'à défaut de l'oubli il trouverait peut-être, pour une heure

ou deux, l'inertie du sommeil, qui est encore l'oubli, il se jeta sur

une chaise après avoir éteint la lumière. Mais le sommeil ne vint pas.

Les ténèbres appelées par Olivier se mirent à flamboyer; il eut beau

mettre ses mains sur ses yeux, et sur ses yeux abattre ses paupières, il

voyait comme en plein jour. Les rideaux du lit qu'il venait de fermer

s'entr'ouvrirent d'eux-mêmes; et sur les deux oreillers il aperçut deux

têtes, toutes deux jeunes, belles, souriantes, toutes deux les regards

humides, éblouis, perdus, et les lèvres unies par un incessant baiser;

c'étaient les deux têtes d'Urbain et de Marie.

Olivier se traîna en rampant vers la cheminée et ralluma la chandelle.

La clarté chassa les fantômes. Olivier se rassit sur la chaise; mais, ô

terreur! voici que derrière les rideaux de ce lit, qui étaient pourtant

bien fermés, Olivier entendit deux voix qui parlaient, deux voix jeunes,

tremblantes, enivrées, murmurant le dialogue éternel que l'humanité

répète depuis sa création, et dont le moindre mot est une mélodie, même

dans les langues les plus barbares. Les échos de la chambre redisaient

l'un après l'autre ces étranges paroles, qui sont les clefs du ciel. Ces

deux jeunes voix jumelles étaient la voix de Marie et la voix d'Urbain.

Il y a, je crois, un dicton proverbial qui compare le mal d'amour au mal

de dents. La comparaison est peut-être vulgaire, mais elle est vraie, du

moins par beaucoup de côtés. Cette souffrance aiguë, que les bonnes gens

appellent _des peines de coeur,_ agit sur la partie morale de l'être

avec une violence insupportable, comme l'affection à laquelle on la

compare agit sur la partie physique. L'un et l'autre de ces maux, si

différents et pourtant si semblables, vous plongent dans les braises

d'un enfer où l'on se rougit les lèvres à lancer des blasphèmes qui

forment le répertoire des damnés. On se roule par terre avec des

torsions d'enragé, on s'ouvre le front aux angles des murs, et si l'une

et l'autre de ces douleurs n'avaient point leurs intermittences et se

prolongeaient trop longtemps, elles achemineraient à la folie.

Ce qui justifie en outre la comparaison établie entre ces deux

affections, de nature si opposée, c'est l'indifférent intérêt, les

consolations banales que rencontrent et recueillent ceux-là qui les

éprouvent. On s'inquiétera beaucoup autour d'un homme qui aura une

fluxion de poitrine, ou qui aura eu le malheur de perdre son père ou sa

mère; mais s'il a perdu sa maîtresse, ou s'il a mal aux dents, on

haussera les épaules en disant: «Bon, ce n'est que cela, on n'en meurt

pas!» Où la comparaison cesse d'être possible, c'est à l'application du

remède. Le mal de dents mène chez le dentiste, qui vous arrache

quelquefois la douleur avec la dent. Mais le mal d'amour? On n'a pas

encore inventé de chirurgie morale pour arracher la douleur; et c'est

tant pis. Ce serait une industrie très productive, car celui qui la

pratiquerait aurait toute l'humanité pour clientèle.

--Ce qu'on a trouvé de mieux jusqu'à présent pour guérir des peines

d'amour--et bien longtemps avant l'homéopathie,--c'est l'amour lui-même.

Il y a bien encore la poésie. Mais alors le remède est pire que le mal,

car c'est le mal lui-même devenu chronique, passé dans le sang, passé

dans l'âme; on meurt avec.

Comme il s'était bouché les yeux pour ne point voir, Olivier se boucha

les oreilles pour ne point entendre. Mais le son des voix lui arrivait

toujours, comme si elles eussent parlé en lui-même. Il se roula sur le

carreau froid, en se mordant les poings, et il entendait toujours ces

mêmes mots, dont les syllabes lui perçaient le coeur comme les dards

d'une couvée de serpents. Il se heurta le front au mur... et il entendit

encore. Alors il se précipita vers la fenêtre de la chambre, l'ouvrit,

et se jeta la tête dans la neige épaissie qui couvrait le rebord. Sous

le poids de son front la neige fondit et fuma, ainsi que l'eau dans

laquelle on plonge un fer rouge.

C'était là de quoi mourir. Pourtant ce bain glacial eut pour un moment

un résultat salutaire. Il détermina une réaction dans la crise

désespérée qu'Olivier venait de subir. L'hallucination cessa subitement,

les fantômes s'envolèrent, les bruits de voix s'éteignirent. Il était

seul, dans l'isolement de la nuit, accoudé au bord de la fenêtre, et

regardant autour de lui la ville silencieuse endormie sous la neige, qui

tombait toujours lente et molle comme le duvet des colombes. Aucun bruit

ne troublait le calme de cette nuit polaire, ni le pas assourdi d'un

passant attardé, ni l'aboi vague et lointain d'un chien errant,

indéfiniment répété par de lamentables échos; le vol des bises, paralysé

par le froid, ne tourmentait pas les girouettes des toits voisins,

recouverts d'une fourrure d'hermine, et aucune lumière ne brillait aux

fenêtres des maisons. Après avoir contemplé quelques instants ce repos

de toutes choses, qui avait autant l'aspect de la mort que celui du

sommeil, Olivier referma sa croisée, aux carreaux de laquelle le givre

avait buriné les étranges caprices d'une mosaïque irisée.

--Tout dort, murmura-t-il avec l'accent de regret et d'envie dont

Macbeth s'écrie: «J'ai perdu le sommeil, le doux baume!» Puis, l'esprit

traversé soudainement par une idée singulière, il sortit de sa chambre

sans faire de bruit, et, se collant l'oreille à la porte de l'atelier

d'Urbain, il écouta attentivement. Il ne put rien entendre d'abord; mais

peu à peu il distingua une respiration lente et régulière. Urbain

dormait sur sa paille.

--Il dort, dit Olivier avec un sourire ironique. Ô Marie, il dort, et il

dit qu'il t'a aimée!

Olivier rentra dans sa chambre: il se sentait si fatigué, il avait la

tête si lourde, les yeux si brûlants, qu'il espéra de nouveau pouvoir,

lui aussi, dormir un instant. Après avoir encore une fois éteint la

chandelle, il entr'ouvrit les rideaux du lit, et se jeta dessus tout

habillé. Mais sa tête n'était point depuis deux minutes sur l'oreiller,

qu'un vague parfum vint l'étourdir, et il sentit son coeur, un moment

immobilisé, qui se remettait à trembler. Ce parfum était celui que Marie

employait ordinairement pour ses cheveux, un vague arôme était resté sur

cet oreiller où elle avait dormi, et sur lequel Olivier venait de poser

sa tête.

V

--Je ne puis rester ici, s'écria Olivier; et se jetant hors du lit, il

s'enveloppa dans un manteau, descendit l'escalier d'un seul trait, et se

trouva dans la rue. Sans savoir où il allait, il marcha au hasard devant

lui. Il s'asseyait sur les bornes, comptait les becs de gaz, et

pétrissait des boules de neige qu'il lançait contre les murs. Après ces

grandes crises, les distractions les plus puériles suffisent quelquefois

pour détourner l'esprit de la pensée qui alimente la douleur, et pour

amener, au moins momentanément, une trêve durant laquelle l'être tout

entier se plonge pour ainsi dire dans un bain d'insensibilité. Ce n'est

point l'absence de la douleur, c'en est le sommeil, mais un sommeil

furtif qui s'enfuit dès que le moindre accident effleure l'esprit

engourdi et le remet en face de la pensée qui fait son tourment. Alors

tout est fini. L'esprit réveillé s'en va réveiller le coeur, et la

souffrance renaît plus active et plus aiguë.

Olivier était donc dans cet état de quasi-idiotisme qui suit les

prostrations. Il était parvenu à s'isoler de lui-même, et au bout d'une

heure sa course sans but l'avait conduit à la halle: trois heures du

matin sonnaient à l'église Saint-Eustache.

Comme il était arrêté sur la place des Innocents, examinant l'aspect

fantastique de la fontaine de Jean Goujon, que la neige amoncelée avait

revêtue d'une housse blanche, Olivier fut distrait de son attention par

un grand bruit de voix qui s'élevait auprès de lui; il détourna la tête,

et voyant à deux pas un groupe d'où s'élevaient des cris et des rires,

il s'en approcha: un incident bien vulgaire était la cause de toutes ces

rumeurs, c'était un grand chien de chasse, à robe noire et aux pattes

blanches, qui venait d'engager un duel terrible avec un énorme matou

appartenant à une marchande dont l'étalage était voisin. L'objet de la

querelle était un morceau de viande avariée. Aux miaulements de son

chat, la marchande était arrivée, tombant à coups de balai sur le chien,

qui ne voulait pas lâcher prise.

--Gredin, filou, assassin, tu seras donc toujours le même, criait la

marchande, en faisant pleuvoir une grêle de coups sur le chien, qui ne

s'émouvait non plus que si on l'eût caressé avec des marabouts.

--Qu'est-ce qu'il y a là-bas? dit une voix en dehors du groupe qui

faisait galerie.

À cette voix Olivier, qui examinait le chien, comme s'il eût cherché à

le reconnaître, leva les yeux pour voir qui avait parlé.

--C'est encore votre bête féroce de chien qui veut meurtrir mon pauvre

mouton, dit la marchande.

--Allons, ici, Diane, dit le jeune homme; ici tout de suite. À l'appel

de son maître, le chien lâcha prise et reçut un dernier coup de balai de

la marchande, qui l'appela Lacenaire!

--Je ne me trompe pas, murmura Olivier à lui-même, en regardant plus

attentivement le maître du chien,--c'est Lazare,--et s'approchant du

jeune homme au moment où il allait se retirer, il lui frappa sur

l'épaule.

--Olivier! dit Lazare en se retournant et en rougissant beaucoup; vous

ici, la nuit, par cet horrible temps, continua-t-il avec un accent

embarrassé; quel singulier hasard!... est-ce qu'il y a longtemps... que

vous m'avez vu... ici, acheva-t-il avec une certaine inquiétude.

--À l'instant même, répondit Olivier. Mais, vous-même, comment se

fait-il que je vous rencontre ici?

--Oh! moi, répondit Lazare, qui paraissait plus rassuré... c'est par

curiosité. Vous savez mon tableau de Samson, dont je vous ai parlé, je

l'achève pour le prochain salon, et parmi les gens qui travaillent ici

le matin, les _forts_, j'ai pensé que je trouverais peut-être mon type.

Mais vous, reprit Lazare, vous qui êtes si délicat, qu'est-ce que vous

faites ici? Ne seriez-vous pas en aventure galante?... et comme Olivier,

en mettant la main dans sa poche, venait de faire sonner une pile

d'écus, Lazare ajouta en riant:

--Diable... vous avez de la pluie pour les Danaés.... Mais, dit-il, je

vous croyais en ménage... à ce que nous avait conté Urbain....

Comme Lazare disait ces mots, une marchande de marée, qui préparait son

étalage, regardait Olivier avec admiration.

--Regarde donc, s'écria-t-elle en parlant à une commère, sa voisine, à

qui elle désignait Olivier du doigt, regarde donc ce joli chérubin,

Marie....

--Ah! quel amour!... répondit sa voisine en élevant sa lanterne....

Dans tout ce dialogue dont il était l'objet, Olivier ne distingua qu'un

mot: Marie! et ce nom seul, arrivant juste au même instant où Lazare lui

parlait de sa maîtresse, le rendit au sentiment de la réalité.

--Eh bien, dit Lazare... en le voyant tressaillir, qu'est-ce qui vous

prend?

--Il est gelé, le pauvre enfant, fit la marchande de poisson...--Eh! la

barbiche, ajouta-t-elle, en faisant signe à Lazare, qu'elle voulait

désigner... amène-le un peu ici, ton ami.... Sa mère est donc folle, à

ce pauvre coeur, de le laisser courir comme ça la nuit, ça fait pitié,

quoi... amène-le, Barbiche.... Marie... va lui donner un peu de

bouillon, ça le réchauffera. Pauvre petit, va! il a une figure de

cire.... Eh! Marie, fais chauffer un bol.

--Oh!... murmurait Olivier, Marie... elle est donc ici, Lazare, mon

ami... je vous en prie... laissez-moi la chercher... on vient de

l'appeler... je la trouverai bien.... Laissez-moi....

--Bon, murmura Lazare... en lui-même et dans son langage pittoresque, je

comprends, j'ai fait un beau coup, _j'aurai marché sur ses cors_.

--Eh bien, viens-tu donc? s'écria la marchande, qui tenait à la main une

tasse de bouillon tout fumant.

--Merci, la mère, dit Lazare, en emmenant Olivier, c'est autre chose

qu'il lui faut.

--C'est de bon coeur, tout de même, fit la brave femme... il a tort s'il

fait le fier... pas vrai, Marie!

--Eh! oui donc, répondit la voisine et du bouillon que le roi n'en a pas

de meilleur, encore!

Cinq minutes après, Olivier était assis en face de Lazare, dans le

cabinet d'un petit cabaret. Entre eux, sur la table, se trouvait une

bouteille à demi pleine d'eau-de-vie.

--Voyons, dit Lazare, contez-moi un peu vos chagrins. Dire à un amoureux

de raconter ses amours, c'est inviter un auteur tragique à vous lire sa

tragédie. Olivier raconta toute son histoire à Lazare.... Lorsqu'il

arriva à la trahison d'Urbain, Lazare frappa sur la table et fit une

grimace de dégoût. Toujours le même! murmura-t-il. À la fin de

l'histoire... la bouteille d'eau-de-vie était vide, Olivier était ivre

et récitait des lambeaux de vers qu'il avait jadis faits pour Marie.

En ce moment trois ou quatre _déchargeurs_ entrèrent dans le cabinet et

échangèrent des poignées de mains avec Lazare.

--Tiens! Barbiche, dit l'un d'eux, voilà ta paye que tu m'as dit de

prendre pour toi, et tirant une grande bourse de cuir, il en sortit

quatre pièces de cent sous qu'il remit à Lazare....

Lazare, robuste gaillard, taillé en hercule, s'était fait déchargeur à

la halle au beurre, afin de gagner quelque argent pour procurer aux

membres d'une société d'artistes dont il faisait partie--la société _des

Buveurs d'eau_, (Voir les _Scènes de la Bohème)_--les moyens de

travailler pour la prochaine exposition. Seulement, comme il n'avait pas

de médaille, il travaillait en remplaçant, quand un des forts du marché

était malade. On l'appelait Barbiche, à cause d'un bouquet de poils roux

qui lui cachait le menton. Olivier l'avait rencontré plusieurs fois à

l'atelier de son ami Urbain, qu'on n'avait pas voulu admettre dans la

société dont Lazare était le président.

À six heures du matin Lazare fit monter Olivier dans un fiacre et le

reconduisit à l'adresse d'Urbain, que le poète avait su lui indiquer au

milieu de son ivresse.

En rentrant dans la chambre où Lazare l'avait accompagné, car il n'était

pas en état de se soutenir lui-même, Olivier, abruti par l'ivresse,

tomba sur le lit comme une masse inerte, et cette fois s'endormit

profondément.

--Hélas! murmurait Lazare en fermant les rideaux, moi aussi j'ai eu ma

Marie, et mon coeur, si pétrifié qu'il soit, garde encore la trace des

clous qui l'ont crucifié.... Ah bah! ajouta-t-il en faisant claquer ses

doigts, tout ça, c'est l'histoire ancienne d'un beau temps tombé dans le

puits. Et après cette oraison funèbre et philosophique de sa jeunesse,

Lazare sortit de la chambre. Trouvant la clef sur la porte de l'atelier

d'Urbain, il y entra.

--Qu'est-ce qui t'amène si matin, dit le peintre à moitié endormi en

voyant Lazare? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau?

--Non, répondit Lazare brutalement, les mauvais temps ne sont pas

devenus meilleurs, ni toi non plus. Et, sans laisser à Urbain le temps

de l'interrompre, il ajouta: Je connais ton histoire avec Olivier et

Marie, ça ne m'étonne pas de ta part, tu as une triste et incorrigible

nature.

--Qui est-ce qui t'a dit?... fit Urbain.

--C'est Olivier, ou plutôt c'est son ivresse, répondit Lazare, et il

raconta à Urbain sa rencontre nocturne avec le poète.

Comme Urbain cherchait à s'excuser à propos de l'aventure avec Marie,

Lazare lui ferma la bouche par cette rude sortie:

--Mon cher, lui dit-il, je ne suis pas un puritain. Je ne mourrai pas

d'une indigestion de vertu, mais il y a des choses qui me soulèvent le

coeur. Bien que j'y sois personnellement étranger, il y a des actes qui

m'indignent jusqu'à la colère, et me donnent des envies de me laver les

mains si elles ont touché la main de ceux qui les ont commis. Ton cas

est du nombre.

--Mais au moins, interrompit Urbain, laisse-moi me justifier; tu ne sais

pas comment les choses se sont passées.

--Si tu avais pour toi l'excuse d'une passion sincère, j'aurais pu,

jusqu'à un certain point, comprendre que dans un moment d'oubli,

d'exaltation, tu aies pu tenter d'enlever Marie à Olivier; mais la lui

prendre chez toi, en abusant de l'hospitalité que tu lui avais offerte,

pour satisfaire une méchante fantaisie, c'est là un acte qui ne peut

pas se justifier. Ça s'appelle lâcheté dans toutes les langues

d'honnêtes gens. Si tu m'avais joué un tour semblable, je t'aurais

simplement cassé les reins avec la première chose venue: voilà mon

opinion. Maintenant, ça ne m'étonne pas qu'Olivier ait passé là-dessus

aussi tranquillement: c'est une de ces natures faibles et pacifiques qui

n'ont ni haine, ni colère, ni aucun des sentiments virils de résistance

à l'oppression, des élégies et non des hommes. Je l'ai trouvé cette nuit

sur le carreau de la halle, pleurant comme une fontaine, c'était

pitoyable. J'ai cautérisé son désespoir avec l'ivresse. Il dort

maintenant, mais quand il va se réveiller, ça sera pis. Je suis venu

pour te prévenir et te dire de le surveiller; j'ai peur qu'il ne fasse

un mauvais coup.

--Il a déjà essayé, mais il s'est manqué, dit Urbain.

--J'ignorais cela, reprit Lazare... il s'est manqué, tant pis. Si la

mort n'en a pas voulu, c'est que le malheur a des vues sur lui. Il est

mûr de bonne heure.

--Marie aussi a tenté le suicide, fit Urbain, que le dur langage de

Lazare pénétrait malgré lui, mais elle s'est manquée aussi.

--Qu'est-ce que tu aurais fait entre ces deux tombes-là? dit Lazare en

regardant Urbain en face.

--Qui sait? répondit celui-ci; j'aurais creusé la mienne, peut-être.

--Ceci est un mot de mélodrame, fit Lazare avec ironie. Ta mauvaise

nature n'a pas même la franchise, qui est la vertu de certains vices. Ce

n'est pas toi qu'un remords empêcherait de digérer la vie. Allons donc!

Entre ces deux tombes de deux êtres morts pour toi, tu aurais roulé ton

lit chaud de nouvelles amours. À la bonne heure, dis-moi cela, et je te

croirai. Maintenant, bonjour, je n'ai plus rien à te dire. Et Lazare

sortit sans tendre sa main à celle que lui offrait Urbain.

--Ah bah! fit celui-ci, quand il se trouva seul, il est toujours le

même, celui-là. Et il se rendormit tranquillement pour ne se lever qu'à

deux heures de l'après-midi.

Olivier dormit toute la journée et s'éveilla seulement le soir. D'abord

il ne put se rendre un compte bien exact de ce qui était arrivé. Peu à

peu cependant les souvenirs lui revinrent; il se rappela son horrible

nuit d'angoisses, sa rencontre avec Lazare, et le moyen employé par

celui-ci pour le faire _oublier_; Olivier se leva, la tête encore

lourde, et alla trouver Urbain, qui s'apprêtait à venir chez lui.

--Où vas-tu? lui demanda-t-il.

--Il est six heures, c'est l'_angelus_ de l'appétit; je vais dîner,

répondit le peintre.

--Où cela?

--Par là, à droite ou à gauche; je te le dirai en revenant. À propos, tu

as vu Lazare?

--Oui, en effet, répondit Olivier, je l'ai rencontré à la halle cette

nuit.

--Qu'est-ce que tu allais faire à la halle cette nuit?

--Je ne sais pas. J'étais sorti parce que je me trouvais malade.... Je

ne pouvais pas dormir dans cette chambre.... Tu comprends... malgré moi.

Je pensais....

--Oui, je comprends en effet, dit Urbain. C'est pourquoi je te répéterai

encore qu'il faut cesser de nous voir, pour ton repos, pour le mien.

Nous avons à oublier l'un et l'autre, et ce n'est point en demeurant

ensemble que nous pourrions y parvenir. Séparons-nous. Va-t'en!

--Mais où veux-tu que j'aille? répondit Olivier avec une vivacité

croissante.

--C'est dans cette chambre que Marie a vécu avec moi pendant une

semaine. En y restant, tu te rappelleras toujours que Marie a été ma

maîtresse, continua Urbain.

--Je le sais bien, s'écria Olivier, mais n'importe, je veux rester dans

cette chambre, toute peuplée de souvenirs. Je la préfère à une autre

dont les murs seraient muets et ne me comprendraient pas, quand je

parlerai _d'elle_. Si cette chambre t'ennuie, tu n'y viendras pas, toi,

ce ne sera pas difficile de n'y pas venir.... Oh! l'isolement! la

solitude.... Mais je deviendrais fou, et la folie, c'est l'oubli. Elle a

été ta maîtresse, c'est vrai.... Mais quand cela est arrivé, elle avait

perdu la tête. Son coeur dormait quand elle m'a trompé; tu sais bien ce

qu'elle écrivait: «Je n'ai pas eu le temps de vous aimer, parce que je

n'avais pas eu le temps d'oublier Olivier;» et puis elle a voulu mourir

pour moi.... Qu'est-ce que cela me fait; une infidélité? elle a été ta

maîtresse huit jours, mais auparavant, pendant les dix-huit mois que je

l'ai aimée, elle était bien la femme de son mari. Ah! vois-tu, la

jalousie ne sert à rien, quand elle ne tue pas l'amour; et le plus

souvent c'est une blessure qui le rend éternel. Ah! ma pauvre Marie....

Non, Urbain, je ne m'en irai pas, je resterai dans cette chambre.

Malgré l'égoïsme dont il était cuirassé, Urbain fut ému un moment par

l'explosion de cette passion exaltée. Mais, dit-il, en pressant dans ses

mains celles d'Olivier, c'est absurde de rester ici, encore une fois,

songes-y, c'est perpétuer ton chagrin.

--Mais je ne veux pas oublier, encore une fois! s'écria Olivier.

Comprends donc cela, je veux me souvenir, et longtemps, et toujours.

--Alors, si tu te décides à rester ici, c'est moi qui m'en irai, reprit

Urbain.

--Je te gêne donc, pourquoi veux-tu t'en aller?

--Parce que je ne veux pas rester avec toi. Cette malheureuse affaire va

fournir des cancans sur mon compte pendant six mois. Lazare et ses amis

ne m'aiment guère. Je les crois jaloux de moi, parce que j'ai eu plus de

chance qu'eux. Lazare m'a déjà fait une scène terrible ce matin. Si tu

restais avec moi, comme ils savent que tu as un peu d'argent, ils diront

et feront redire que je t'exploite après t'avoir trompé. Je ne veux pas.

J'en ai assez de ces amitiés-là. D'ailleurs, malgré toi, tu finirais par

penser comme eux.

--Je leur dirai qu'ils se trompent, reprit Olivier, qui tremblait à la

seule idée de voir Urbain le laisser seul; ne t'en va pas. Qu'est-ce que

cela te fait de rester? Je ne t'en veux pas, moi, ajouta-t-il en prenant

les mains d'Urbain. Reste, nous parlerons de Marie, je te dirai les

choses qu'elle me disait. Je n'ai pas pu tout te dire encore... car elle

m'aimait bien, va. Toi aussi, tu me raconteras ce qu'elle te disait, et

tu verras que ce n'étaient plus les mêmes choses qu'à moi. Ah! je serais

trop malheureux tout seul. Je n'avais au monde qu'elle et toi.

--C'est bien, dit Urbain. Puisque tu le veux, je resterai.

--Ah! merci! fit Olivier. Et il força le peintre à venir dîner avec lui.

Scènes de la vie de jeunesse: Nouvelles · 第 15 / 20 题