Le souper des funérailles

I

C'était sous le dernier règne. Au sortir du bal de l'opéra, dans un

salon du café de Foy, venaient d'entrer quatre jeunes gens accompagnés

de quatre femmes vêtues de magnifiques dominos. Les hommes portaient de

ces noms qui, prononcés dans un lieu public ou dans un salon du monde,

font relever toutes les têtes. Ils s'appelaient le comte de

Chabannes-Malaurie, le comte de Puyrassieux, le marquis de Sylvers, et

Tristan-Tristan tout court. Tous quatre étaient jeunes, riches, menant

une belle vie semée d'aventures dont le récit défrayait hebdomadairement

les _Courriers de Paris,_ et n'avaient à peu près d'autre profession que

d'être heureux ou de le paraître. Quant aux femmes, qui étaient presque

jeunes, elles n'avaient d'autre profession que d'être belles, et elles

faisaient laborieusement leur métier.

La carte, commandée d'avance, aurait reçu l'approbation de tous les

maîtres de la gourmandise.

En entrant dans le salon, les quatre femmes s'étaient démasquées.

C'étaient à vrai dire de magnifiques créatures, formant un quatuor qui

semblait chanter la symphonie de la forme et de la grâce.

--Avant de nous mettre à table, messieurs, dit Tristan, permettez-moi de

faire dresser un couvert de plus.

--Vous attendez une femme? dirent les jeunes gens.

--Un homme? reprirent les femmes.

--J'attends ici un de mes amis qui fut de son vivant un charmant jeune

homme, dit Tristan.

--Comment? de son vivant! exclama M. de Puyrassieux.

--Que voulez-vous dire? ajouta M. de Sylvers.

--Je veux dire que mon ami est mort.

--Mort? firent en choeur les trois hommes.

--Mort? reprirent les femmes en dressant la tête.

--Quel conte de fées!

--Mort et enterré, messieurs.

--Comme Marlboroug?

--Absolument.

--Ah çà, mais que signifie cela? vous êtes hiéroglyphique comme une

inscription louqsorienne, ce soir, mon cher Tristan, dit le comte de

Chabannes.

--Écoutez, messieurs, répliqua Tristan. La personne que j'attends ne

viendra pas avant une heure; j'aurai donc le temps de vous conter

l'aventure, qui est assez curieuse, et qui vous intéressera d'autant

plus que vous allez en voir le héros tout à l'heure.

--Une histoire! C'est charmant. Contez! contez! s'écria-t-on de toutes

parts, à l'exception d'une des femmes, qui était restée silencieuse

depuis son entrée.

--Avant de commencer, dit Tristan, je crois qu'il serait bon d'absorber

le premier service. Je fais cette proposition à cause de mon

amour-propre de narrateur. Vous savez le proverbe....

--Non! non! dit Chabannes, l'histoire.

--Si! si! mangeons, cria-t-on d'un autre côté.

--Aux voix!--L'histoire!--Le déjeuner!--L'histoire!

--Il n'y a qu'un moyen de sortir de là, dit Tristan; c'est de voter.

--Eh bien, votons.

--Que ceux qui sont d'avis d'écouter l'histoire veuillent bien se

lever, dit Tristan. Les trois hommes se levèrent.

--Très bien, fit Tristan; que ceux qui sont d'avis de déjeuner d'abord

veuillent bien se lever.

Trois des femmes se levèrent, et parurent fort étonnées de voir leur

compagne rester assise.

--Tiens, dit l'une d'elles, Fanny s'abstient.

--Pourquoi donc? dit une autre.

--Je n'ai pas faim, répondit Fanny.

--Eh bien, il fallait voter pour l'histoire, alors.

--Je ne suis pas curieuse, murmura Fanny avec indifférence.

--En attendant, reprit Tristan, l'épreuve n'a pas de résultat, et nous

voilà aussi embarrassés qu'auparavant. Pour sortir de là et pour

contenter tout le monde, je vais vous faire une proposition; c'est de

raconter en mangeant.

--Adopté! Adopté!

--D'abord, dit le comte de Chabannes, le nom de votre ami?

--Feu mon ami s'appelle Ulric-Stanislas de Rouvres.

--Ulric de Rouvres, dirent les convives, mais il est mort!

--Puisque je vous dis _feu_ mon ami, répliqua tranquillement Tristan.

--Ah çà, demanda M. de Sylvers, ce n'était donc pas une plaisanterie, ce

que vous disiez?

--En aucune façon. Mais laissez-moi raconter maintenant, dit Tristan; et

il commença.

--En ce temps là,--il y a environ un an,--Ulric de Rouvres tomba

subitement dans une grande tristesse et résolut d'en finir avec la vie.

--Il y a un an, je me rappelle parfaitement, interrompit le comte de

Puyrassieux, il avait déjà l'air d'un fantôme.

--Mais quelle était donc la cause de cette tristesse? demanda M. de

Chabannes. Ulric avait dans le monde une position magnifique; il était

jeune, bien fait, assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies,

quelles qu'elles fussent. Il n'avait aucune raison raisonnable pour se

tuer.

--La raison qui vous fait faire une folie n'est jamais raisonnable, dit

entre ses dents M. de Sylvers.

--Folie ou raison, le motif qui détermina Ulric à mourir est la seule

chose que je doive taire, continua Tristan. Ulric s'était donc décidé à

mourir, et passa en Angleterre pour mettre fin à ses jours.

--Pourquoi en Angleterre? demanda un des convives.

--Parce que c'est la patrie du spleen, et que mon ami espérait qu'une

fois atteint de cette maladie, il n'oserait plus hésiter au bord de sa

résolution. Ulric passa donc la Manche, et, après avoir demeuré à

Londres quelques jours, il alla habiter dans un petit village du comté

de Sussex. Là, il recueillit tous ses souvenirs; il passa en revue tous

ses jours passés, toutes ses heures de soleil et d'ombre. Il se répéta

qu'il n'avait plus rien à faire dans la vie; et après avoir mis ses

affaires en ordre, il prit un pistolet et s'aventura dans la campagne,

où il chercha longtemps un endroit convenable pour rendre son âme à

Dieu. Au bout d'une heure de marche il trouva un lieu qui réalisait

parfaitement la mise en scène exigée pour un suicide. Il tira alors de

sa poche son pistolet, qu'il arma résolûment, et dont il posa le canon

glacé sur son front brûlant. Il avait déjà le doigt appuyé sur la

détente et s'apprêtait à la lâcher, quand il s'aperçut qu'il n'était pas

seul, et qu'à dix pas de lui il avait un compagnon s'apprêtant également

à passer dans l'autre monde.

Ulric marcha vers ce malheureux, qui avait déjà le cou engagé dans le

noeud d'une corde attachée à un arbre.

--Que faites-vous? lui demanda Ulric.

--Vous le voyez, dit l'autre, je vais me pendre. Seriez-vous assez bon

pour m'aider un peu; je crains de me manquer tout seul, n'ayant pas ici

les commodités nécessaires.

--Que désirez-vous de moi, et en quoi puis-je vous être utile, monsieur?

demanda Ulric.

--Je vous serais infiniment obligé, répondit l'autre, si vous vouliez me

tirer de dessous les pieds ce tronc d'arbre, que je n'aurai peut-être

pas la force de rouler loin de moi quand je serai suspendu en l'air. Je

vous prierai aussi de vouloir bien ne pas quitter ces lieux avant d'être

bien sûr que l'opération a complètement réussi.

Ulric regarda avec étonnement celui qui lui parlait ainsi tranquillement

au moment de mourir. C'était un homme de vingt-huit à trente ans, et

dont les traits, le costume, le langage attestaient une personne

appartenant aux classes distinguées de la société.

--Pardon, lui demanda Ulric, je suis entièrement à vos ordres, prêt à

vous rendre les petits services que vous réclamez de moi: il faut bien

s'entr'aider dans ce monde; mais pourrais-je savoir le motif qui vous

détermine à mourir si jeune? Vous pouvez me le confier sans craindre

d'indiscrétion de ma part, attendu que moi-même je me propose de me tuer

sous l'ombrage de ce petit bois.

Et Ulric montra son pistolet à l'Anglais.

--Ah! ah! dit celui-ci, vous voulez vous brûler la cervelle, c'est un

bon moyen. On me l'avait recommandé; mais je préfère la corde, c'est

plus national.

--Serait-ce à cause d'un chagrin d'amour? demanda Ulric en revenant à

son interrogatoire.

--Oh! non, dit l'Anglais, je ne suis pas amoureux.

--Une perte de fortune?

--Ah! non, je suis millionnaire.

--Peut-être quelques espérances d'ambition détruites?

--Je ne suis pas ambitieux.

--Ah! j'y suis, continua Ulric, c'est à cause du spleen, l'ennui....

--Ah! non, j'étais très heureux, très joyeux de vivre.

--Mais alors....

--Voici, monsieur, puisque cette confidence paraît vous intéresser, le

motif de ma mort. Il y a deux ans, au milieu d'un souper, j'ai parié

avec un de mes amis que je mourrais avant lui. La somme engagée est très

considérable, et le pari est connu dans les trois royaumes. Et comme la

mort n'a pas voulu venir à moi depuis ce temps, si je ne suis pas allé à

elle dans une heure, j'aurai perdu mon pari.... Et je veux le gagner....

Voilà pourquoi....

Ulric resta stupéfait.

--Maintenant, monsieur, que vous avez reçu ma confidence, je vous

rappellerai la promesse que vous m'avez faite, dit l'Anglais, qui, monté

sur le tronc d'arbre, venait de se remettre la corde au cou.

--Un instant, monsieur, de grâce, je n'aurai jamais le courage.

--Eh! monsieur, dit l'autre, pourquoi donc m'avoir interrompu alors? Je

n'ai pas de temps à perdre si je veux gagner mon pari. Il est minuit

moins dix minutes, et à minuit il faut absolument que je sois mort.

En disant ces mots, voyant que l'aide d'Ulric allait lui faire défaut,

l'Anglais chassa d'un coup de pied le tronc d'arbre qui l'attachait

encore à la terre et se trouva suspendu.

L'agonie commença sur-le-champ. Ulric ne put assister de sang froid à

cet horrible spectacle, et se sauva dans un champ voisin.

Au bout d'une demi-heure il revint près de l'arbre changé en gibet, et

trouva l'Anglais roide, immobile, parfaitement mort. Cette vue donna à

penser à mon jeune ami. Il trouva la mort fort laide, et renonça

soudainement à aller lui demander la consolation des maux que lui

faisait souffrir la vie. Seulement il se trouvait dans une situation

fort embarrassée; car il avait écrit la veille à un de ses amis qu'il

avait mis fin à ses jours, et il considérait comme une lâcheté un retour

sur cette résolution. Il s'effrayait du ridicule qui allait rejaillir

sur lui quand on apprendrait ce suicide avorté, chose aussi pitoyable à

ses yeux qu'un duel sans résultat.

Il en était là de ses hésitations quand il aperçut à terre le

portefeuille de l'Anglais pendu. Ulric l'ouvrit et y trouva une foule de

papiers, et entre autres un passeport d'une date récente et pris au nom

de sir Arthur Sydney. Ces papiers étaient ceux du défunt; et ce nom

d'Arthur était également le sien; et voici l'idée qui vint à l'esprit

d'Ulric: il prit son portefeuille, qui contenait les papiers attestant

son identité à lui, et les glissa dans le portefeuille du mort, après en

avoir retiré le passeport et les autres papiers, qu'il mit dans sa

poche.

Grâce à ce stratagème, Ulric passa pour mort. Son suicide, annoncé par

les feuilles anglaises, fut répété par les journaux français. Ulric

assista à son convoi funèbre; et après s'être rendu lui-même les

derniers honneurs, il partit pour le Mexique sous le nom de sir Arthur

Sydney. Revenu à Londres il y a environ six semaines, il m'écrivait les

détails que je viens de vous raconter.

--Tout cela est, en vérité, très merveilleux, dit Chabannes; mais si M.

Ulric de Rouvres revient à Paris, sa position y sera au moins

singulière. Sous quel nom prétend-il exister maintenant? Reprendra-t-il

le sien, ou conservera-t-il celui de Sydney?

--Je crois qu'il prendra un autre nom, répondit Tristan.

--Mais, fit observer M. de Chabannes, ce sera inutile. Il ne tardera pas

à être reconnu dans le monde.

--Il n'ira pas dans le monde, dit Tristan; je veux dire par là qu'il ne

fréquentera pas cette partie de la société parisienne qu'on appelle le

monde.

--Il aura tort, fit le comte de Puyrassieux. Dans les premiers jours son

aventure pourra lui attirer quelques regards, on chuchotera peut-être

sur son passage; mais au bout d'une semaine on n'y pensera pas, et on

parlera d'autre chose. Sa position sera au contraire fort avantageuse.

Toutes les femmes vont se l'arracher.

--Ulric ne retournera plus dans le monde, messieurs, dit Tristan.

--Mais pourquoi? demandèrent les jeunes gens.

--Pourquoi? dit tout à coup l'indifférente Fanny, en chassant du bout de

ses doigts effilés les boucles de cheveux qui semblaient par instant

faire à son visage un voile tramé de fils d'or:--Pourquoi? C'est bien

simple. M. Ulric ne peut plus reparaître dans le monde, parce qu'il est

ruiné.

--Ruiné! dirent les jeunes gens.

--Nécessairement, continua Fanny. Il n'est pas mort, c'est vrai; mais on

l'a cru tel pendant six mois. Il y a eu un acte de décès; et comme M.

Ulric de Rouvres n'avait d'autre parent que son oncle, le chevalier de

Neuil, toute la fortune de son neveu a dû retourner entre les mains de

celui-ci.

--Eh bien, dit M. de Puyrassieux, l'oncle fera une restitution

d'héritage.

--Il ne le pourra plus, continua la blonde Fanny avec la même

tranquillité. À l'heure où nous sommes, M. le chevalier de Neuil est

aussi pauvre que les vieillards qui sont aux Petits-Ménages.

--Ah! la bonne plaisanterie, dit M. de Chabannes; mais songez donc, ma

belle enfant, que ce vieillard, qui aurait remontré des ruses à tous les

avares de la comédie classique, avait en main propre au moins vingt

mille livres de rente; et si, comme on peut le supposer, il a hérité de

son neveu, celui-ci ayant cinquante mille livres de rente, M. de Neuil,

qui joue la bouillotte à un liard la carre, et qui est plus mal vêtu que

son portier, est actuellement plus que millionnaire.

--J'ai dit ce que j'ai dit, répéta Fanny. M. le chevalier de Neuil n'a

plus le sou.

--Ah çà! mais il avait donc un vice secret, ce vieillard? demanda

Chabannes.

--Il était l'ami de madame de Villerey, répondit Fanny; et, puisque vous

paraissez l'ignorer, messieurs, je vous dirai que madame de Villerey

avait pour habitude d'imposer à ses favoris l'obligation d'être les

clients de son mari.

--Eh bien, la maison de banque de Villerey est une bonne maison, dit M.

de Puyrassieux.

--La maison de Villerey a perdu dix-sept millions à la bourse dans la

quinzaine dernière, dit Fanny; si l'un de vous a des fonds dans cette

maison, je lui conseille de mettre un crêpe à son portefeuille: M. de

Villerey est en fuite.

--Il emporte vos regrets, n'est-il pas vrai, ma chère? fit M. de

Puyrassieux avec un sourire qui était une allusion.

--Il m'emporte aussi soixante-quinze mille francs, c'est ce qui me rend

un peu maussade ce soir; mais c'est une leçon, cela m'apprendra à faire

des économies, ajouta la jeune femme.

En ce moment un garçon du restaurant vint avertir Tristan qu'un monsieur

le faisait demander.

--C'est Ulric sans doute, dit Tristan; et, se retournant vers Fanny, il

lui dit tout bas à l'oreille:

--Ma chère enfant, vous vous êtes trompée, mon ami Ulric n'est pas

ruiné.

--Eh bien, qu'est-ce que cela me fait, à moi? dit Fanny.

--Remettez votre masque un instant, continua Tristan.

--Mais... pourquoi? demanda la jeune femme, en rattachant néanmoins son

loup de velours.

--Qui sait? dit Tristan, peut-être pour regagner les soixante-quinze

mille francs que vous avez perdus.

Scènes de la vie de jeunesse: Nouvelles · 第 6 / 20 题