de son arrivée aux Indes s'était répandu depuis long-temps. Il y était
attendu avec impatience; mais il se contenta d'y envoyer un de ses
principaux domestiques pour faire quelques civilités de sa part à celui
qu'il honorait du nom de son frère, et qui était le fils naturel du
vieux comte de Sarjedo. Ce seigneur se trouva incommodé lorsqu'il reçut
la lettre du faux comte; et ne pouvant se rendre auprès de lui, il y
envoya son fils aîné, que Dellon avait vu à Goa, et dont il parle avec
éloge. Le comte lui fit un accueil fort civil, mais en gardant néanmoins
toute la fierté que les Portugais observent avec leurs parens naturels.
Comme il était fort bien instruit des affaires publiques et de celles de
la maison de Sarjedo, il ne laissait rien échapper qui ne servît à
confirmer l'opinion qu'on avait de lui. Il fit entendre sans
affectation, à celui qu'il nommait son neveu, et à d'autres seigneurs
portugais qui étaient venus de Goa pour lui faire leur cour, qu'avant
son entrée il était indispensablement obligé d'aller jusqu'à Surate,
pour traiter de quelques affaires secrètes avec les ministres du
grand-mogol, qui devaient s'y rendre dans la même vue. Cet artifice lui
fit éviter de passer à Goa, dont il n'approcha que de dix lieues.
Cependant son cortége et sa bourse grossissaient de jour en jour, parce
que la noblesse des villes portugaises qui se trouvaient près de son
passage se rendaient sans cesse auprès de lui, et que de tous côtés on
lui apportait des présens que la civilité ne lui permettait pas de
refuser.
Il s'avança vers Daman, où Dellon était depuis quelques mois; mais ce ne
fut qu'après avoir fait avertir le gouverneur du jour auquel il y devait
arriver. Il avait ordonné aussi qu'on lui préparât un logement hors de
la ville, par la seule raison qu'il voulait éviter les cérémonies et les
remettre à son retour de Surate. On disposa pour le recevoir une maison
que les jésuites ont à un quart de lieue de la ville. Il y alla
descendre de son palanquin. Le gouverneur et toute la noblesse du pays
s'y étaient rendus pour lui rendre leurs respects, et presque tous les
Hollandais s'y rassemblèrent pour avoir l'honneur de le saluer. Un
jésuite du collége de Daman, qui avait étudié à Coïmbre avec le
véritable comte de Sarjedo, et croyait le connaître parfaitement, ne
manqua point de se trouver avec le père recteur pour le recevoir dans la
maison qui lui était destinée. Il le vit, il lui parla, et fut si
convaincu que c'était le comte de Sarjedo, qu'il n'en conçut aucun
doute. Le lendemain de son arrivée, ce fourbe se trouva un peu incommodé
d'une indigestion qui lui avait causé quelques douleurs d'entrailles. Il
demanda s'il n'y avait pas de médecin dans la ville. On fit appeler
Dellon, qui eut à son tour l'honneur de le voir et de lui rendre ses
services. Il parut satisfait de ses remèdes. Cependant Dellon observa
que ses airs de grandeur étaient affectés. Il fut même surpris que ce
fier vice-roi le reprît en public de quelques termes trop peu
respectueux, dont il s'était servi en lui parlant, sans considérer qu'un
étranger ne pouvait pas savoir toute la délicatesse de la langue
portugaise; mais cette facilité à s'offenser ne l'empêcha point de
marquer au médecin français beaucoup d'estime et de confiance, et de lui
faire de magnifiques promesses qui portèrent ses amis à le féliciter de
l'occasion qu'il avait trouvée d'avancer sa fortune. Le comte fut guéri
en peu de jours, et ne pensa qu'à continuer son voyage. Cependant il
acheta dans la ville quantité de choses précieuses sans les payer. Il
reçut de l'argent de divers Portugais; mais il se dispensa d'en donner à
personne, et Dellon ne reçut aucun salaire pour ses soins et ses
remèdes. Il partit enfin avec sa nombreuse suite. Elle fut même grossie
du fils du gouverneur de Daman, qu'il eut la bonté d'y admettre à la
prière de son père. Avec ce brillant équipage, il se rendit à Surate, où
son premier soin fut de convertir tout son argent en pierreries.
Ensuite, laissant toute sa suite dans la ville, il en partit avec un
seul homme, sous le prétexte d'une conférence qu'il devait avoir à
quelques lieues avec un ministre secret du Mogol. Mais son voyage fut
beaucoup plus long qu'on ne se l'imaginait, puisqu'on ne l'a pas revu
depuis. Il eut l'honnêteté de faire dire, sept ou huit jours après, à
tous les gens de son cortége, qu'ils pouvaient s'en retourner, parce que
ses affaires ne lui permettaient pas de revenir sitôt.
FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
SECONDE PARTIE.--ASIE.
LIVRE PREMIER.
ÎLES DE LA MER DES INDES.
Pag.
CHAPITRE XI.--Voyages et Aventures de Mendez-Pinto, Portugais. 1
CHAP. XII.--Naufrage de Guillaume Bontekoë, capitaine
hollandais. 210
LIVRE II.
CONTINENT DE L'INDE.
CHAPITRE PREMIER.--Côte de Malabar. 245
CHAP. II.--Surate. 292
CHAP. III.--Goa. 302
CHAP. IV.--Golconde. 316
CHAP. V.--Établissemens français de la côte de Coromandel. 361
FIN DE LA TABLE.