Nouvelles de Portugal.--Concessions réciproques.--L'empereur Napoléon
m'offre l'ambassade de Russie.--Fin des conférences d'Erfurth.--Adieux
des deux souverains.--Le comte de Romanzow.--Conversation avec ce
seigneur.--Réponse négative de l'Angleterre aux ouvertures pacifiques
convenues à Erfurth.--Confiance de l'empereur dans son traité d'alliance
avec la Russie.
C'est pendant le séjour d'Erfurth que l'empereur reçut du général Junot
le rapport de ce qui était survenu en Portugal. Il lui envoyait le
traité qu'il avait conclu avec le général anglais Darlrymple pour
l'évacuation du Portugal.
Par le même courrier, l'empereur reçut des nouvelles de la flotte russe,
commandée par l'amiral Siniavine, que le général Junot avait trouvé à
Lisbonne. Cet amiral venait de son côté d'entrer en arrangement avec les
Anglais et avait consenti à mettre son escadre en otage en Angleterre,
jusqu'à la paix entre cette puissance et la Russie. L'empereur Napoléon
communiqua ces détails à l'empereur Alexandre, sans y ajouter aucune
réflexion, et l'empereur de Russie, de son côté, désapprouva la conduite
de son amiral; mais c'était un mal sans remède.
Les conférences d'Erfurth tiraient à leur fin sans avoir présenté le
moindre sujet d'inquiétude. Je me rappelle que notre ministre des
relations extérieures, me dit un jour en conversant, que l'empereur
n'obtiendrait rien de plus que ce qui avait été convenu précédemment;
que la Russie était fixée sur ces bases-là et n'en démordrait pas; il ne
m'en a pas dit davantage. J'ai cherché à quoi cela pouvait avoir
rapport, et je crois que ce ne pouvait être qu'à des propositions
d'arrangemens nouveaux dont la Prusse, et particulièrement la Silésie,
auraient été le sujet; je le crois d'autant plus que nous évacuâmes de
suite cette province, et que ce n'est réellement qu'alors que le traité
de Tilsit reçut sa pleine exécution. L'empereur se relâcha même un peu
sur l'article des contributions, et j'ai vu l'empereur de Russie en être
particulièrement satisfait. Il avait obtenu tout ce qu'il désirait, et
avait de même reconnu tout ce qui intéressait l'empereur Napoléon.
L'empereur de Russie envoya un ministre près du roi de Naples; il donna
ordre à celui qu'il avait eu près du roi Charles IV en Espagne, de
reprendre ses fonctions près du roi Joseph. Voilà donc également
l'empereur Napoléon satisfait, c'était à lui, après cela, à mettre son
frère sur le trône, il allait s'en occuper et y employer tous les moyens
de sa puissance. Il abandonna donc l'Allemagne à la foi des traités
qu'il avait signés, et crut que la paix ne pouvait être troublée,
puisqu'on regardait sa présence, c'est-à-dire, celle de ses troupes en
ce pays comme un motif d'inquiétude continuelle, et qu'il les retirait
pour les porter en Espagne.
Tout étant fini à Erfurth, on se disposa à se séparer, et auparavant
l'on résolut de faire encore une démarche en commun près de
l'Angleterre, pour tâcher de nouer seulement une négociation. Il fut
convenu que le comte de Romanzow, ministre des relations extérieures de
Russie, se rendrait à Paris avec des pleins-pouvoirs, pour donner suite,
en ce qui concernait la Russie, à la réponse que l'on devait attendre du
gouvernement anglais.
La veille du jour où l'empereur Alexandre quitta Erfurth, l'empereur me
fit appeler la nuit; il était couché et voulait me faire causer comme
cela lui arrivait quelquefois. Il me parla d'abord de tout autre chose
que de ce qu'il voulait me dire, puis me demanda si je retournerais
volontiers en Russie. «Non, Sire, lui dis-je, parce que c'est un climat
effroyable, et ensuite parce que si j'y retournais sur le pied de faveur
où j'y ai vécu six mois, j'y ferais mal vos affaires, pour lesquelles il
faut ne rien perdre des avantages que donne la gravité du caractère
ministériel. Autrement je ne pourrais jamais être que le courtisan de
l'empereur Alexandre, et non pas l'ambassadeur de France.»
Ma réponse prouva à l'empereur que je comprenais pourquoi il avait songé
à me renvoyer en Russie; il insista un peu, mais j'opposai de la
résistance; il me gronda légèrement, mais je tins bon. Il me dit: «Je
vois que vous êtes piqué de n'avoir pas été le premier ambassadeur après
la paix de Tilsit.» Je lui répliquai, en riant: «Un peu, Sire, quoique
j'aie fait des instances pour quitter Pétersbourg. Je voulais connaître
le terrain sur lequel on me faisait marcher, et on m'a répondu par la
nomination de M. de Caulaincourt. Maintenant je ne pourrais plus lui
succéder, parce que je courrais risque de gâter vos affaires, en voulant
suivre une marche toute différente de celle qu'il paraît avoir adoptée.»