de déployer et de mettre sous les yeux d'Emmy.
«Reconnaissez-vous cette écriture? c'est bien de sa main, n'est-ce
pas? Eh bien! lisez cette lettre: vous y verrez qu'il me propose un
enlèvement; et il me l'a donnée sous vos yeux, la veille du jour où
il fut tué. Ce qu'il n'a pas volé,» continua Becky.
Emmy n'entendait plus rien; ses yeux étaient fixés sur la lettre.
C'était bien celle que George avait mise dans le bouquet qu'il avait
donné à Rebecca dans la nuit du bal de la duchesse de Richmond. Becky
ne disait que trop vrai, George lui proposait un enlèvement.
Emmy laissa retomber sa tête sur sa poitrine. Ce sera la dernière fois
que nous la verrons pleurer dans le cours de cette histoire; mais du
moins elle versa d'abondantes larmes. La tête cachée entre les mains,
elle se livra à la vivacité de ses émotions, et Becky se contenta
d'être pendant quelque temps le témoin impassible de cette scène. Quel
homme assez initié aux secrets des coeurs pourra nous dire si ces
larmes lui furent douces ou amères? Sa douleur lui venait-elle des
regrets qu'elle éprouvait à voir ainsi renversée l'idole de sa vie, ou
bien s'indignait-elle en pensant aux dédains dont son amour avait été
l'objet, ou enfin se réjouissait-elle de voir supprimée la barrière
que sa pudeur de femme avait placée entre elle et une nouvelle et
sincère affection?
«Aucun lien ne me retient plus maintenant, se disait-elle à elle-même;
je puis l'aimer désormais de toutes les forces de mon coeur. Pourvu
seulement qu'il y consente et qu'il me pardonne.»
Je crois que ce dernier sentiment avait fini par dominer tous les
autres, et qu'il était la principale cause du trouble que ressentait
cette âme tendre et timide. L'éclat de cette douleur ne fut pas aussi
bruyante que Becky s'y attendait. Cette dernière embrassa tendrement
son amie: c'était là un bien beau mouvement de la part de mistress
Becky. Elle traita, du reste, Emmy en enfant, et, lui prenant la tête
avec ses deux mains pour y déposer un baiser.
«Allons vite, maintenant, une plume, de l'encre, et écrivez-lui
sur-le-champ.
--Je lui ai écrit ce matin,» répondit Emmy, dont la figure se couvrit
de rougeur.
Becky accueillit cet aveu par un éclat de rire, et en même temps, elle
se mit à fredonner les paroles de la Rosine d'une voix qui réveilla
tous les échos de la maison: _Un Biglietto, eccolo qua!_
Deux jours après cette petite scène, par un temps pluvieux et
maussade, Amélia, qui avait passé la nuit à écouter les mugissements
de la tempête et à plaindre les pauvres voyageurs qui se trouvaient
alors en route sur terre ou sur mer, Amélia se leva de bonne heure et
voulut à toute force aller faire avec Georgy une promenade sur la
jetée. Elle semblait défier la pluie qui venait par rafales lui
fouetter la figure, et tenait ses yeux fixés sur la ligne noire qui, à
l'horizon, marquait les limites de la mer; ensuite elle contemplait
les vagues bondissantes qui venaient en mugissant se briser sur le
rivage, et n'ouvrait la bouche que pour répondre aux paroles
encourageantes ou sympathiques que lui adressait de temps à autre son
jeune protecteur.
«J'espère qu'il ne se sera pas risqué à faire la traversée d'un temps
pareil, disait Emmy.
--Et moi, je parie le contraire, et dix contre un, lui répondit le
petit bambin; tenez, ma mère, voyez de ce côté, distinguez-vous la
fumée du paquebot?»
L'enfant ne se trompait pas; le bateau s'annonçait par une longue
traînée de fumée; mais qui pouvait répondre que Dobbin fût à bord,
qu'il eût reçu la lettre, et que l'ayant reçue il se fût décidé à
venir; mille craintes assaillaient ce pauvre petit coeur, aussi
tumultueuses que les vagues qui se brisaient en écume contre les
pierres de la jetée.
Bientôt il fut possible d'apercevoir le paquebot lui-même, George
avait une longue-vue avec laquelle il réussit, avec assez d'adresse, à
découvrir le bâtiment. Il se mit, avec l'aplomb d'un marin
expérimenté, à commenter la marche du navire qu'on voyait s'enfoncer,
puis se redresser sur les vagues de la mer. On hissa au haut du mât de
la jetée le signal qui indiquait qu'un navire anglais était en vue; le
coeur d'Amélia fut en ce moment saisi de la plus vive anxiété.
Emmy voulut, à son tour, regarder dans le télescope, en l'appuyant sur
l'épaule de Georgy; mais elle ne distinguait rien du tout. Elle
n'apercevait qu'un grand point noir qu'elle voyait monter et
descendre, George reprit la lunette et eut bien vite retrouvé le
navire.
«Ils sont joliment secoués, disait-il, voilà une vague qui les prend
en flanc. Il n'y a que deux personnes sur le pont avec les gens de
l'équipage. L'un d'eux est couché, l'autre est debout; il a.... un
chapeau d'uniforme.... un manteau.... et.... eh! parbleu, c'est
Dobbin!»
Abaissant alors son télescope, il courut vers sa mère et la serra dans
ses bras; quant à elle, nous ne pouvons mieux définir son état qu'en
lui appliquant les paroles du poëte: [Greek: dakrysen gelasasa][4].
Désormais elle était bien sûre que c'était William, ce ne pouvait être
un autre. En exprimant tout à l'heure le désir que Dobbin ne se fût
pas mis en route par un temps pareil, Amélia n'était pas sincère.
Qu'avait-il de mieux à faire que de venir la retrouver? Oh! désormais,
elle était bien sûre que c'était lui.
[Note 4: Elle souriait au milieu des larmes.
(HOM., _Adieux d'Hector et d'Andromaque_.)]
Le navire approchait de plus en plus. Au moment où il aborda sur le
quai pour effectuer le débarquement, les genoux d'Emmy tremblaient
avec une telle violence qu'elle se mit à genoux pour adresser au ciel
les plus vives actions de grâce. Il ne lui restait pas trop du reste
de sa vie pour témoigner au ciel sa gratitude!
Il faisait si vilain temps qu'il n'était point venu de flâneurs sur le
quai pour assister à l'arrivée du bateau; c'est à peine s'il s'y
trouvait un commissionnaire pour se charger des bagages des quelques
voyageurs qu'amenait le paquebot. Le petit George lui-même s'était
éclipsé pour un moment, et lorsque le passager, couvert d'un manteau
doublé de serge rouge, descendit sur le port, c'est à peine s'il s'y
trouvait là un spectateur de la scène dont nous esquissons rapidement
le tableau.
Une femme en chapeau blanc et en châle s'avança vers le passager en
étendant les bras et elle disparut un moment dans les vastes plis du
vieux manteau; et, tandis qu'elle couvrait de baisers une des mains de
l'officier, lui sans doute la pressait sur son coeur et la soutenait
pour l'empêcher de s'affaisser sur elle-même. À travers les paroles
confuses qu'elle murmurait, on pouvait cependant distinguer ces mots:
«Pardonnez-moi, cher William, mon cher, mon bien bon ami,
embrassez-moi, embrassez-moi encore.»
Lorsqu'enfin ce délire fut un peu calmé, Amélia se dégagea de dessous
le manteau, et tout en conservant une des mains de William dans les
siennes, elle arrêta sur sa figure un regard d'indéfinissable
tendresse, elle y lut à la fois un mélange d'amour, de dévouement et
de compassion; elle comprit le reproche, et laissa tomber sa tête sur
sa poitrine.
--Il était temps que vous me rappelassiez, chère Amélia, lui dit-il.
--Vous ne seriez donc jamais revenu, William.
--Jamais!» répondit notre ami.
Et il pressait contre son coeur cette charmante et douce créature.
Comme ils sortaient de la douane, George s'élança à leur rencontre,
son télescope collé sur son oeil, et leur faisant le plus joyeux
accueil. Il dansait autour d'eux et gambadait comme un fou tout en les
accompagnant à la maison. Jos n'était pas encore levé, Becky n'était
pas encore visible, bien qu'elle les eût fort bien aperçus à travers
les fentes des persiennes. Georgy alla voir à la cuisine si l'on
préparait le déjeuner. Emmy, qui avait remis dans l'antichambre son
châle et son chapeau aux mains de mistress Paym, rentra pour
débarrasser le major de son manteau, et.... et si vous le voulez bien,
nous irons avec Georgy donner un coup d'oeil à la confection du
déjeuner du colonel.
La tourterelle est enfin en cage, elle vient se poser sur l'épaule de
son ami, elle chante maintenant et gazouille pour lui seul, elle agite
doucement ses ailes avec un frémissement de joie; et il possède le
trésor après lequel, depuis dix-huit ans, il soupirait jour et nuit.
Maintenant ses voeux sont remplis. Ici notre plume s'arrête, car c'est
ici le terme de notre oeuvre et la dernière page de cette histoire.
Adieu colonel, Dieu veille sur vous, brave et honnête William! adieu,
chère et tendre Amélia! Attachez maintenant vos rameaux verts, pauvre
lierre fragile, autour de ce chêne vigoureux, et que désormais vos
branches vivent enlacées et confondues!
Soit qu'elle ne voulût point jeter de nuage sur le bonheur de la
simple et douce créature qui avait si bien pris sa défense, ou bien
qu'elle eût horreur de tout ce qui avait l'air de tourner au
sentiment, Rebecca, enchantée des résultats de sa négociation, ne
chercha point à se retrouver avec le colonel Dobbin et l'amie qu'elle
lui avait fait épouser. Sous prétexte d'affaires personnelles, elle se
rendit à Bruges, et Georgy, avec son oncle, assista seul à la
cérémonie du mariage. Après quoi Georgy alla vivre chez le colonel
auprès de sa mère, et mistress Becky revint quelques jours après tenir
compagnie au pauvre Joseph qui se voyait par là plongé dans
l'isolement du célibat. Ses goûts, disait-il, le portaient à vivre sur
le continent; et il remercia sa soeur et son beau-frère du logement
qu'ils lui offraient chez eux.
Emmy se félicitait du fond de son coeur d'avoir écrit à Dobbin avant
d'avoir connu la lettre de George.
«Je connais tout cela, répondit William, mais je ne pouvais me
résoudre à employer de pareilles armes contre la mémoire d'un ami, et
vous ne pouvez vous imaginer combien j'ai souffert le jour où....
--Ne parlons plus jamais de cela, s'écria Emmy avec une expression si
humble et si confuse que William s'empressa de détourner la
conversation en lui parlant de Glorvina et de cette chère Peggy
O'Dowd, auprès desquelles il se trouvait quand il avait reçu sa lettre
de rappel. Si vous ne m'aviez pas écrit, ajouta-t-il en souriant, qui
sait quel serait aujourd'hui le nom de Glorvina?»
Maintenant, Glorvina s'appelle Glorvina Posky ou plutôt mistress la
major Posky. Elle épousa le major à la mort de sa première femme, car
elle était décidée à ne point prendre de mari en dehors du régiment.
Lady O'Dowd a, de son côté, un si grand attachement pour ce régiment,
qu'elle répète à qui veut l'entendre que dans le cas où il arriverait
malheur à son bon Mick, elle n'hésiterait pas à reprendre un nouveau
mari parmi les officiers du même régiment. Mais, grâce à Dieu, le
major général est doué d'une constitution robuste, et il vit en grand
seigneur à O'Dowd's-Town, au milieu d'une meute de bassets. Quant à
lady O'Dowd, elle continue à danser des gigues, et, au dernier bal du
lord lieutenant, elle a mis sur les dents le maître de cavalerie. Elle
allait répétant avec Glorvina que Dobbin s'était conduit à en être
honteux, jusqu'au moment où Posky est venu fort à propos consoler
Glorvina de ses espérances trompées, et un magnifique turban, venu de
Paris, a apaisé les colères de très-haute et très-puissante lady
O'Dowd.
Le colonel Dobbin, en quittant le service immédiatement après son
mariage, alla s'établir dans une jolie petite maison de campagne de
l'Hampshire, non loin de Crawley-la-Reine, où, depuis le bill de
réforme, sir Pitt et sa femme avaient fixé leur résidence définitive.
Toutes les prétentions du baronnet à la pairie étaient maintenant
dissipées, sir Pitt ayant perdu ses deux siéges au parlement. Cette
catastrophe avait bouleversé à la fois sa fortune et sa tête; sa santé
même en était atteinte, et il ne cessait de prophétiser la chute
prochaine du Royaume-Uni.
Lady Jane et mistress Dobbin étaient les meilleures amies du monde.
Les voitures étaient toujours en route pour le château ou pour
Ever-Greens, résidence du colonel. Lady Jane fut la marraine de
l'enfant de mistress Dobbin; elle lui donna son nom, et il fut baptisé
par le révérend James Crawley, qui avait succédé à son père dans sa
cure de Crawley. Une très-étroite amitié se forma entre George et
Rawdon, qui chassèrent ensemble pendant les vacances et entrèrent en
même temps au collége de Cambridge. Il s'éleva entre eux, comme cela
ne pouvait manquer, une rivalité d'amour à l'occasion de la fille de
lady Jane. Depuis longtemps les deux mères caressaient un projet de
mariage entre George et la jeune fille, bien que les préférences de
cette dernière penchassent du côté de son cousin.
Jamais le nom de mistress Crawley n'était prononcé dans ces deux
familles: on en comprend facilement la raison. Rebecca ne quittait
plus M. Joseph Sedley et le suivait dans toutes ses excursions. Et
quant à ce gros et gras personnage, il s'était mis entièrement à la
discrétion de cette femme. Les hommes de loi du colonel l'avertirent
que son beau-frère avait placé des sommes considérables dans une
tontine, et qu'il avait sans doute pris ce moyen afin d'avoir de
l'argent pour payer ses dettes. Jos demanda une prolongation de congé
à la Compagnie des Indes, et il allait du reste dépérissant de jour en
jour.
Amélia, à la nouvelle de ces placements, en conçut de vives
inquiétudes et pria son mari de faire le voyage de Bruxelles, où se
trouvait Joseph, pour l'interroger sur l'état de ses affaires. Le
colonel partit avec une certaine répugnance, car il était alors tout
occupé par son histoire du Punjâb, qui l'occupe encore, et fort
inquiet de la santé de sa petite-fille, alors en convalescence d'une
rougeole. Il partit néanmoins pour Bruxelles et y trouva Jos, qui
vivait dans un des plus somptueux hôtels de la ville. Mistress
Crawley, qui occupait un autre appartement dans le même hôtel, avait
voiture, donnait des fêtes et menait une existence de luxe et de
prodigalités.
Le colonel n'avait nulle envie de voir cette dame. Et pensant qu'il
était inutile de faire connaître son arrivée à Bruxelles à tout autre
qu'à Joseph, il lui en fit secrètement porter la nouvelle par son
domestique. Jos pria le colonel de venir le voir le soir même.
Mistress Crawley avait fêté ce jour-là; de cette manière ils
pourraient passer leur soirée en tête à tête. Le colonel trouva son
beau-frère dans un état de santé déplorable. À travers les éloges
qu'il prodiguait à Rebecca, on pouvait reconnaître la terreur qu'elle
lui inspirait. Elle l'avait soigné, disait-il, avec un dévouement
admirable dans une succession de maladies toutes plus extraordinaires
les unes que les autres; elle avait été pour lui comme une fille.
«Mais, pour l'amour du ciel, continuait l'infortuné, venez à
Bruxelles, venez vivre près de moi, venez me voir de temps à autre.»
La figure du colonel s'assombrit à cette prière.
«C'est impossible, Jos; dans l'état où se trouvent les choses, Amélia
ne peut venir vous voir.
--Je vous le jure! je vous le jure sur la Bible! reprenait alors
Joseph d'une voix suppliante et en prenant ledit livre pour
l'embrasser. Cette femme est aussi pure que la vôtre, aussi innocente
qu'un enfant!
--Je veux le croire, répondait le colonel avec une expression de
tristesse et de pitié; mais Emmy ne peut venir vous voir. Soyez homme,
Joseph, et rompez avec ces liaisons coupables, revenez au milieu de
votre famille. On m'a dit que vos affaires sont embarrassées.
--Embarrassées! s'écria Joseph. Qui s'est permis de pareilles
calomnies? Tous mes capitaux sont placés d'une façon fort avantageuse.
Mistress Crawley.... c'est-à-dire.... enfin mon argent me rapporte de
gros intérêts.
--Et ces dettes dont on parle, et cette assurance sur votre vie?
--Je pensais que.... je lui devais un petit présent.... dans le cas où
il m'arriverait quelque malheur. Et puis, vous le savez, j'ai une
santé si délicate.... c'est une affaire de reconnaissance. Mon
intention est de vous laisser toute ma fortune. Il m'est bien permis
d'économiser ce placement sur mon revenu,» continuait le beau-frère de
William, trop faible pour secouer les chaînes qui pesaient sur lui.
Le colonel insista auprès de Jos pour qu'il se débarrassât de ce
joug, pour qu'il retournât dans les Indes, où certainement mistress
Crawley ne le suivrait pas, pour qu'il rompît enfin une liaison qui
pourrait avoir pour lui les plus funestes résultats.
Joseph, se tordant les mains, s'écriait qu'il ne demandait pas mieux
que de retourner dans les Indes, que de faire tout ce qu'on voudrait;
seulement il lui fallait le temps, et surtout n'en rien dire à
mistress Crawley.
«Elle me tuerait, si elle savait cela, ajoutait l'infortuné; ah! vous
ne savez pas quelle terrible femme elle fait!
--Eh bien! venez avec moi,» lui répondit Dobbin.
Jos ne s'en sentait pas le courage. Il promit de revoir Dobbin le
lendemain matin, jurant de ne point parler de leur entrevue. Et
maintenant Dobbin n'avait plus qu'à se dépêcher de partir, car Rebecca
pouvait revenir. Dobbin, en quittant Jos, s'en alla rempli des plus
tristes pressentiments.
Il ne revit plus Joseph. Trois mois après, M. Sedley mourait à
Aix-la-Chapelle. Toute sa fortune se trouvait compromise dans de
fâcheuses spéculations, et n'était plus représentée que par des effets
sans valeur provenant de mille entreprises fort hasardeuses. En fait
de valeurs réelles, il ne restait que les deux mille livres sterling
sur lesquelles sa vie était assurée et qui devaient être également
partagées entre sa chère soeur Amélia, femme de.... etc., et l'amie
qui l'avait soigné avec un dévouement si exemplaire pendant sa
maladie, Rebecca, femme du lieutenant-colonel Crawley, chevalier du
Bain; et il la désignait pour exécutrice de ses dernières volontés.
Le conseil de la compagnie d'assurance jura qu'aucune affaire ne lui
avait paru aussi louche que celle-là. Il parla d'envoyer à Aix une
commission pour examiner les circonstances de la mort, et la compagnie
se refusa aux versements qu'elle devait faire d'après ses conventions.
Mais mistress, ou plutôt lady Crawley, car elle se faisait appeler
ainsi, se rendit elle-même à Londres, s'entendit avec les hommes
d'affaires et somma la compagnie de remplir ses engagements, et, après
avoir été déclarant partout qu'elle était victime d'infâmes intrigues
qui l'avaient poursuivie toute sa vie, elle finit par triompher. Les
sommes furent payées, sa réputation sortit intacte de cette épreuve.
Mais le colonel Dobbin lui renvoya la part qui revenait à sa femme et
ne voulut avoir aucune espèce de rapports avec Rebecca.
Malgré sa persistance à se faire appeler lady, elle n'eut jamais aucun
droit à ce titre. S. Ex. le colonel Rawdon mourut de la fièvre jaune à
Coventry-Island, généralement regretté de tous les habitants de son
île. Sir Pitt était mort six semaines auparavant, et, par suite de ce
décès, comme il ne laissait pas d'héritier mâle, les biens de la
famille passèrent au jeune Rawdon Crawley, aujourd'hui baronnet.
Lui aussi s'est toujours refusé à voir sa mère, à laquelle il fait
toucher cependant une pension, et qui se trouve du reste dans un état
de fortune des plus prospères. Le jeune baronnet est retiré à
Crawley-la-Reine avec lady Jane et sa fille; tandis que Rebecca ou
lady Crawley, comme on voudra, a choisi Bath et Cheltenham pour
théâtre de ses exploits, et se pose, auprès des honnêtes gens qu'elle
y trouve, en victime innocente et persécutée. Elle a des ennemis. Qui
n'en a pas en ce monde? Sa vie, du reste, répond pour elle. Elle
s'abandonne maintenant tout entière aux oeuvres de piété, va à
l'église et ne sort jamais sans être escortée d'un domestique. Son nom
se trouve sur toutes les souscriptions de bienfaisance. Les
bouquetières délaissées, les blanchisseuses abandonnées, et tous les
garnements de la terre ont trouvé en elle une généreuse protectrice.
Elle loue toujours plusieurs stalles aux représentations
extraordinaires données au bénéfice de ces infortunées créatures.
Emmy, ses enfants et le colonel, qui reviennent de temps en temps à
Londres, se sont trouvés par hasard en face d'elle à l'une des
susdites représentations. Elle a baissé modestement les yeux et souri
amèrement lorsque ceux-ci se sont détournés d'elle: Emmy en saisissant
le bras de George, qui maintenant est un beau et grand garçon, et le
colonel en prenant avec lui sa petite Jane, qu'il aime par-dessus tout
au monde, plus même encore que son histoire du Punjâb.
«Je crois qu'il l'aime plus encore que moi,» se dit parfois Emmy en
soupirant.
Le colonel est du reste plein d'égards et d'attentions pour sa femme,
qui ne manifeste pas un désir qu'il ne reçoive aussitôt son exécution.
Et maintenant, disons-le bien haut: _Vanitas vanitatum!_ qui de nous
est heureux en ce monde? qui de nous arrive enfin au terme de ses
désirs, ou, quand il y parvient, se trouve satisfait? Adieu, adieu,
ami lecteur; rentre maintenant dans la vie réelle où tu verras se
dérouler sous tes yeux l'histoire que je viens de te raconter.
TABLE DES CHAPITRES
CONTENUS DANS LE DEUXIÈME VOLUME
I. Sollicitude des parents de miss Crawley pour cette chère
demoiselle
II. Où Jim passe par la porte et sa pipe par la fenêtre
III. Veuve et mère
IV. Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu
V. Continuation du même sujet
VI. Une famille dans la gêne
VII. La nature prise sur le fait
VIII. Rentrée de Rebecca dans le manoir de ses ancêtres
IX. Becky au manoir de ses ancêtres
X. Où l'on revient à la famille Osborne
XI. Où le lecteur se trouve dans la nécessité de doubler le cap
XII. Entre Londres et l'Hampshire
XIII. Entre l'Hampshire et Londres
XIV. Vie de misères et d'épreuves
XV. Gaunt-House
XVI. Où le lecteur se trouve introduit dans la meilleure société
XVII. Grand dîner à trois services
XVIII. Le coeur d'une mère
XIX. Charade en action qu'on donne à deviner au lecteur
XX. Où l'on voit au grand jour l'amabilité de lord Steyne
XXI. Délivrance et catastrophe
XXII. Le lendemain de la bataille
XXIII. Même sujet
XXIV. Georgy devient un grand personnage
XXV. Des rivages du Levant
XXVI. Notre ami le major
XXVII. Le vieux piano
XXVIII. Où l'on revient à une existence plus douce
XXIX. Deux lampes qui s'éteignent
XXX. Sur les bords du Rhin
XXXI. Où nous nous retrouvons avec une vieille connaissance
XXXII. À l'aventure
XXXIII. Peines et plaisirs
XXXIV. Amantium iræ
XXXV. Naissances, mariages et décès
FIN DE LA TABLE
COULOMMIERS.--TYPOGRAPHIE P. BRODARD ET Cie.