même fauteuil qui avait servi à miss Crawley lors de son séjour à
Brighton, et qui en avait été rapporté à Crawley-la-Reine avec une
quantité d'effets appartenant à lady Southdown. Lady Jane marchait
toujours aux côtés du vieillard, dont elle paraissait obtenir toutes
les préférences. Sa tête s'agitait, sa figure s'éclairait d'un sourire
lorsqu'il la voyait entrer dans sa chambre; si, au contraire, elle
avait l'air de s'éloigner, il en exprimait son mécontentement par des
sons inarticulés et confus. À peine lady Jane était-elle hors de la
chambre, qu'aussitôt il éclatait en larmes et en sanglots: c'est qu'il
y avait alors changement complet et à vue. La figure d'Esther,
jusqu'alors souriante, devenait sombre et farouche, et à la place de
ses manières douces et empressées, elle montrait le poing au vieillard
et lui criait: «Silence, vieil imbécile!» Puis en dépit de ses
gémissements, elle écartait son fauteuil de la cheminée dont la vue
faisait sa principale distraction. Tel était le couronnement de
soixante-dix années de mensonges, d'ivrognerie, d'égoïsme et de
débauche: il ne restait plus de tout cela qu'un vieillard idiot et
pleurard, qu'il fallait mettre au lit, faire manger et soigner comme
un enfant!
La nature se chargea d'apporter un terme aux fonctions de la
garde-malade. Un jour, de grand matin, tandis que M. Pitt examinait
dans son cabinet différentes pièces que lui avaient remises
l'intendant et le bailli, on frappa à la porte, et presque aussitôt
apparut sur le seuil Esther qui, après un salut assez gauche, lui
annonça la nouvelle suivante:
«Pardon, monsieur.... monsieur est mort.... Ce matin, monsieur.... Je
faisais chauffer sa tisane, monsieur.... de l'eau de gruau,
monsieur.... qu'il prend tous les matins, monsieur.... à six heures,
monsieur.... et j'ai entendu comme une espèce de soupir, monsieur,
et.... et alors....»
Elle fit à Pitt une nouvelle révérence. La figure de celui-ci,
toujours si pâle d'ordinaire, se couvrit d'un certain incarnat.
Était-ce parce qu'il se voyait enfin maître et seigneur de
Crawley-la-Reine, titulaire d'une place au parlement? parce qu'il
apercevait tout un avenir de grandeurs et dignités?
«Rien désormais ne m'empêche maintenant, pensa-t-il en lui-même,
d'acquitter les dettes qui surchargent mes biens.»
Il eut bien vite fait le calcul des obstacles à vaincre, des
améliorations à apporter. Si jusqu'alors il avait laissé sans emploi
l'argent qui lui venait de sa tante, c'était dans la crainte que sir
Pitt, se rétablissant, ce ne fût autant de perdu pour lui.
Les persiennes furent fermées au château et au presbytère; les cloches
sonnèrent le glas funèbre; l'église fut tendue de noir. Bute Crawley,
par convenance, ne parut pas à un meeting qui eut lieu dans le comté à
l'occasion des courses de chevaux, mais il alla tranquillement dîner
chez les Fuddleston, où, tout en dégustant le Porto, on causa du
défunt et de son héritier. Miss Betsy, mariée récemment à un sellier
de Mudbury, poussa de grands hélas! M. Glauber le chirurgien vint
faire visite à la famille du mort, lui présenter ses respectueux
compliments, et s'informer de la santé des dames. Ce décès devint
l'objet de toutes les conversations à Mudbury et à l'auberge des
_Armes des Crawley_. Le maître du lieu s'était rapatrié avec le
ministre, qui, de temps à autre, visitait la salle des buveurs et
fêtait l'ale de M. Horrocks.
«Voulez-vous que j'écrive à votre frère, ou bien vous chargez-vous de
ce soin? demanda lady Jane au nouveau baronnet.
--C'est à moi de lui écrire, en ma qualité de chef de la famille, lui
répondit sir Pitt. Je vais l'inviter pour l'enterrement, ainsi que le
veulent les convenances.
--Et.... quant à mistress Rawdon?... hasarda avec timidité lady Jane.
--Jane, Jane, fit lady Southdown, pensez-vous bien à ce que vous
dites?
--Bien entendu, mistress Rawdon est de moitié dans l'invitation,
reprit sir Pitt avec fermeté.
--Une pareille chose ne se passera pas moi présente dans cette maison,
reprit lady Southdown.
--Votre Seigneurie, répliqua sir Pitt, aura l'obligeance de se
rappeler que je suis désormais le chef de la famille. Écrivez, je vous
prie, lady Jane, une lettre à mistress Rawdon Crawley pour la prier
d'assister à cette douloureuse cérémonie.
--Jane! s'écria la comtesse, je vous défends de prendre la plume et
d'écrire.
--Je prétends être maître ici, reprit à son tour sir Pitt, et malgré
le regret mortel que j'aurais à voir Votre Seigneurie quitter ce
logis, je suis décidé, ne vous en déplaise, à y régner à ma guise et
d'après mes inspirations personnelles.»
Lady Southdown, se laissant emporter à un sublime mouvement
d'indignation, demanda sa voiture et ses chevaux. Condamnée à l'exil
par son gendre et par sa fille, elle allait cacher ses chagrins dans
quelque lieu solitaire et ignoré, et prier le ciel de les faire
revenir à résipiscence.
«Nous ne voulons nullement votre exil, chère maman, dit la timide Jane
d'une voix suppliante.
--C'est bien m'exiler que d'ouvrir cette maison à une société que ne
peut souffrir une femme qui possède quelques sentiments orthodoxes.
Demain matin, je pars dans ma voiture.
--Vous allez me faire le plaisir d'écrire sous ma dictée, Jane,» lui
dit sir Pitt se levant; et il prit cette attitude d'autorité familière
aux portraits d'exposition. Écrivez:
«Crawley-la-Reine, 14 septembre 1822.
«Mon cher frère.»
En entendant ces paroles retentir à ses oreilles comme un arrêt
décisif et terrible, lady Southdown, qui avait compté sur quelque
faiblesse ou quelque hésitation de la part de son gendre, se leva
sur-le-champ et quitta le cabinet dans le paroxysme de l'agitation.
Lady Jane regarda son mari comme pour lui demander la permission de
suivre sa mère afin de la consoler; mais Pitt la retint du regard.
«Rassurez-vous, elle restera; sa maison est louée à Brighton; plus de
la moitié de son revenu est dépensé d'avance, et une comtesse qui vit
à l'auberge est une femme déconsidérée. Il y avait longtemps, ma chère
amie, que j'attendais l'occasion de frapper ce coup nécessaire; et
maintenant, si vous voulez bien, nous allons reprendre notre dictée:
«Mon cher frère,
«Vous deviez pressentir depuis longtemps la douloureuse nouvelle que
j'ai l'affliction de vous transmettre, etc., etc.»
En un mot, Pitt, placé par un coup du sort, ou plutôt grâce à son
mérite, comme il en était lui-même convaincu, à la tête de la fortune
qui avait excité la convoitise de tous ses proches, Pitt était résolu
de traiter sa famille avec les plus grands égards et d'être bon prince
avec elle. Il songeait à rétablir dans son antique splendeur la maison
des Crawley, et l'idée d'être le chef de cette race illustre flattait
singulièrement son amour-propre. Le premier emploi qu'il voulait faire
de l'immense crédit que ses qualités transcendantes et sa nouvelle
position allaient lui assurer dans le comté, devait être de procurer à
son frère et aux cousins Bute un établissement digne d'eux. Peut-être
était-il tourmenté par un secret remords à la pensée qu'il réunissait
sous sa main tous ces biens, qui pour tant de gens avaient été l'objet
de si belles espérances. Son règne datait à peine de trois ou quatre
jours que déjà il n'était plus reconnaissable. Son plan de conduite
était arrêté. Il était déterminé à se montrer juste et serviable, à
secouer le joug de lady Southdown, enfin à se maintenir dans les
meilleurs termes avec tous les membres de sa famille.
Telle était la disposition d'esprit dans laquelle il avait écrit sa
lettre à son frère Rawdon, lettre pleine de dignité et de mesure, où
les plus grands mots et les phrases les plus magnifiques enchâssaient
les plus splendides pensées. Il y avait assurément assez là de quoi
remplir d'admiration le petit secrétaire dont la plume courait sous la
dictée de sir Pitt.
«Il sera quelque jour un des plus grands orateurs de la chambre des
Communes, pensait en elle-même la jeune femme. Que de sagesse! que de
bonté! C'est bien en vérité un homme de génie! c'est, il est vrai, une
nature un peu froide! mais elle est si excellente! En vérité, il a le
génie en partage.»
Pitt Crawley avait d'abord composé sa lettre tout à loisir et pesé
chaque expression, puis il l'avait ensuite apprise par coeur, avec
cette dissimulation dont les diplomates seuls sont capables, et enfin,
au moment voulu, il l'avait débitée à sa femme, toute stupéfaite
d'admiration.
Cette lettre, entourée d'un large filet noir et cachetée de cire de
même couleur, fut expédiée par sir Pitt à son frère le colonel. Rawdon
n'éprouva qu'une demi-satisfaction à l'arrivée de cette missive.
«À quoi bon aller nous enfouir dans cette assommante demeure? se
disait-il en lui-même; je ne puis souffrir de me trouver en
tête-à-tête avec Pitt après dîner; et puis, rien que pour aller et
venir il va nous en coûter vingt livres.»
En allant porter dans la chambre de Becky le chocolat que chaque jour
il lui préparait de ses propres mains, Rawdon remit à sa femme la
lettre en question, pour agir d'après son avis, comme il avait coutume
de faire dans toutes les circonstances difficiles.
Il déposa le déjeuner et la fatale missive sur la toilette devant
laquelle Becky était occupée à passer le peigne dans sa blonde
chevelure. Cette petite femme, après avoir parcouru la lettre objet
des terreurs de Rawdon, se redressa de toute sa hauteur en agitant
cette lettre au-dessus de sa tête et criant:
«Victoire! victoire!
--Et pourquoi victoire? répéta Rawdon tout surpris de voir cette
petite créature bondissant dans sa robe flottante et ses boucles
éparses sur le cou. Le vieux ne nous laisse rien, Becky; il m'a déjà
compté ma légitime à ma majorité.
--N'aurez-vous donc jamais assez de bon sens pour être majeur? lui
répliqua Becky. Allons vite chez mistress Brunoy; il me faut des
vêtements de deuil, et vous, vous ferez mettre un crêpe à votre
chapeau et vous vous commanderez un habit noir, car je ne vous en
connais pas. Allez donc demander tout cela pour demain, et nous
partirons jeudi.
--Mais vous ne songez pas à aller là-bas, j'imagine? fit Rawdon tout
étonné.
--C'est bien, au contraire, mon intention, lui répondit sa femme; je
compte sur lady Jane pour être, l'année prochaine, présentée à la
cour; et, par votre frère, vous aurez une place au Parlement. Ne
verrez-vous donc jamais plus loin que votre nez, mon gros bêta? Lord
Steyne aura votre voix et celle de votre frère; vous deviendrez
secrétaire du vice-roi d'Irlande, gouverneur aux Indes, trésorier,
consul, que sais-je?
--En attendant toutes ces belles choses, la poste va nous coûter
encore pas mal d'argent, grommela Rawdon de mauvaise humeur.
--Nous prendrons passage dans la voiture de Southdown, que sa qualité
de membre de la famille oblige à être présent aux funérailles. Mais
mieux encore que tout cela, n'avons-nous pas la diligence? Ce n'en
sera que plus modeste, et partant plus convenable.
--Et le petit viendra-t-il aussi avec nous? demanda le colonel.
--À quoi bon? pour payer une place de supplément; il est maintenant
trop grand pour voyager sur nos genoux. Nous le laisserons ici; Briggs
pendant ce temps lui fera une blouse noire. Allez vite et faites voir
comme vous savez obéir. Dites en passant à Sparks que le vieux sir
Pitt est mort, et qu'il vous reviendra grosse part dans l'héritage
quand les affaires seront arrangées. Il ira bien sûr le répéter à
Raggles, qui nous tourmente si fort pour son argent, et il n'en faudra
pas davantage pour lui faire prendre patience.»
Ces ordres donnés et ces dispositions réglées, Becky se mit tout
tranquillement à prendre son chocolat. Le soir, lorsque lord Steyne
vint faire à Becky sa visite ordinaire, il la trouva avec sa compagne,
qui n'était autre que notre amie Briggs, occupées à tailler, couper,
découdre et déchirer toutes les étoffes noires dont elles pouvaient
faire quelque chose pour le besoin du moment.
«Nous sommes, Briggs et moi, en proie à la plus vive douleur, dit
Rebecca à son visiteur. Sir Pitt Crawley, le chef de la famille, est
décédé; nous avons passé toute la matinée à nous déchirer la
poitrine, et maintenant, de désespoir, nous déchirons nos vieilles
guenilles.
--Oh! Rebecca, est-ce bien vous que j'entends?...»
Briggs n'en put dire plus long, et ses yeux pleins de larmes
s'élevèrent vers le ciel.
«Oh! Rebecca, est-ce bien vous?... reprit milord d'un ton
tragi-comique; ainsi donc, le vieux cuistre n'est plus de ce monde!
S'il avait mieux su ménager ses atouts, il aurait pu entrer à la
chambre des Lords; c'eût été, je gage, du goût de M. Pitt; mais
l'étoffe n'y était pas. On n'avait jamais vu pareil bélître.
--Un peu plus, je serais maintenant la veuve du vieux Silène, répondit
alors Rebecca. Vous rappelez-vous cela, miss Briggs, ce certain jour
où vous me regardiez par le trou de la serrure, et où vous l'avez vu à
mes genoux?»
Miss Briggs se mit à rougir sous le coup de cette apostrophe et
s'empressa d'accéder au plus vite à l'invitation de lord Steyne, qui
la priait d'aller préparer le thé.
Briggs était ce chien de berger qui devait mettre à l'abri de tout
soupçon injurieux la vertu et la réputation de Rebecca. Miss Crawley
en mourant lui avait assuré une petite rente viagère, et son plus vif
désir eût été de rester auprès de lady Jane, si avenante pour elle
comme pour tout le monde; mais lady Southdown s'était empressée de
congédier la pauvre Briggs à la première occasion qui s'était offerte
à elle sans blesser les convenances.
Elle alla alors dans sa famille essayer la vie de campagne, mais elle
ne put y tenir longtemps: elle y sentait le manque de cette société
d'élite, dont désormais il lui était impossible de se passer; ses
parents étaient des petits commerçants de province qui se montrèrent
plus âpres après elle à cause de ses quatre cents livres que les
parents de miss Crawley ne l'avaient été auprès de la vieille
demoiselle pour tout l'héritage qu'ils devaient en avoir; si bien que
pour leur échapper elle n'eut d'autre parti à prendre que de s'enfuir
à Londres au plus vite, résolue à chercher de nouveau les chaînes de
l'esclavage, mille fois moins lourdes à ses yeux que la liberté. Après
avoir fait annoncer par les journaux qu'une _demoiselle de compagnie,
offrant toutes les garanties possibles, désirait_, etc., elle alla
chez M. Bowls attendre l'effet de ses insertions.
Or, par un beau jour où la pauvre Briggs rentrait à son hôtel,
harassés de ses courses à l'office de publicité afin de se faire
mettre dans le _Times_, le coquet équipage de mistress Rawdon, attelé
de deux petits poneys, passa dans la rue. Rebecca le conduisait de ses
mains délicates; elle avait déjà apprécié, comme nous avons pu nous en
convaincre, les excellentes qualités de la demoiselle de compagnie,
son caractère toujours égal, son humeur flexible et accommodante. Dès
qu'elle eut aperçu Briggs, elle dirigea ses chevaux du côté du perron
de l'hôtel, passa les rênes au groom, et sautant de la voiture, elle
serrait déjà les deux mains de la demoiselle de compagnie que cette
dernière n'était pas encore revenue du premier moment de surprise et
d'émotion.
Briggs se mit à pleurer, Becky à rire, et embrassa son ancienne amie
dès qu'elles furent entrées dans le corridor; ces tendresses se
prolongèrent jusque dans le salon de Bowls. Les rideaux étaient de
damas rouge, et au-dessus de la croisée se dessinait un aigle aux
ailes déployées, portant dans ses serres une banderole sur laquelle on
lisait en grosses lettres: APPARTEMENTS À LOUER.
Briggs entremêla son récit de ces sanglots et de ces transports si
communs aux natures molles et débiles, toutes les fois qu'il s'agit
d'une reconnaissance. Miss Briggs raconta toute son histoire, et Becky
l'interrogea sur tous les détails de sa vie avec cette candeur et
cette naïveté que nous lui connaissons.
Instruite de la situation de son amie et du petit legs qu'elle devait
à la générosité de miss Crawley, et bien convaincue que Briggs n'était
point guidée par des vues intéressées, Becky forma aussitôt sur elle
des projets qui n'avaient rien que de très-flatteur. N'était-ce pas la
compagne dont elle avait besoin? Sans plus de cérémonie, elle l'invita
le soir même à dîner, pour lui faire voir son petit Rawdon.
Mistress Bowls se hasarda à faire remarquer à la trop sensible Briggs
qu'elle allait se fourrer dans la gueule du lion.
«Il viendra un jour où vous vous en mordrez les doigts, miss Briggs;
souvenez-vous bien de ce que je vous dis, aussi vrai que je m'appelle
Bowls.»
Briggs promit d'être sur ses gardes: la semaine suivante, elle allait
s'installer chez mistress Rawdon, et six mois n'étaient pas encore
écoulés qu'elle avait déjà prêté deux cents livres à Rawdon sur son
petit capital.
CHAPITRE IX.
Becky au manoir de ses ancêtres.
Dès que les époux Crawley furent, comme le page de Marlborough, tout
de noir habillés, et qu'ils eurent prévenu sir Pitt Crawley de leur
arrivée, le colonel et sa femme montèrent dans cette même diligence
qui jadis avait transporté Rebecca et le défunt baronnet, lors du
premier voyage de notre héroïne à Crawley-la-Reine. Neuf années
s'étaient écoulées depuis, et Rebecca se rappela cependant, comme
s'ils eussent daté de la veille, les événements qui avaient signalé
son premier voyage.
Les époux Rawdon trouvèrent à Mudbury un carrosse attelé de deux
chevaux, avec un cocher en deuil; le tout envoyé à leur rencontre.
«Eh mais! c'est le vieux coffre de famille dit Rebecca à Rawdon, tout
en franchissant le marchepied de la voiture; les vers ont déjà fait
d'assez fortes entailles au drap.»
La voiture, après une course aussi rapide que le permettait la
maigreur des chevaux, arriva à la grille du parc.
«Le châtelain, à ce qu'il paraît, a jugé à propos de faire des
coupes,» dit Rawdon en jetant un coup d'oeil autour de lui; puis il
retomba dans son silence ordinaire.
Nos deux visiteurs éprouvaient une certaine émotion en se reportant
vers leur passé: Rawdon se voyait encore simple écolier à Eton; il se
rappelait sa mère, une grande femme sèche et glaciale; la soeur qu'il
avait perdue et pour laquelle il nourrissait la plus tendre affection;
puis il songeait aux roulées qu'il avait administrées autrefois à
Pitt: mais ses préoccupations étaient par-dessus tout pour son petit
garçon, qu'il avait laissé à Londres. Rebecca, de son côté, repassait
les années écoulées, la triste époque de son enfance flétrie dans sa
fleur, la manière dont elle était entrée dans la vie par la porte
dérobée; et en même temps se présentait à son esprit miss Pinkerton,
Jos, Amélia.
L'allée d'honneur et la terrasse avaient déjà été l'objet d'un
nettoyage particulier; un écusson aux armes de la famille était
suspendu au-dessus de la porte principale. Deux grands laquais à la
tournure solennelle, à la taille majestueuse et en livrée de deuil,
ouvrirent la portée à deux battants quand la voiture s'arrêta devant
les marches du perron. Rawdon devint tout rouge, Becky devint toute
pâle lorsqu'ils traversèrent l'antichambre en se donnant le bras.
Mistress Rawdon pressa légèrement la main de son mari en entrant dans
le salon boisé où sir Pitt et sa femme attendaient leurs hôtes. Sir
Pitt et lady Jane étaient vêtus de noir, et lady Southdown avait sur
la tête une espèce d'échafaudage où le jais se mêlait aux plumes. Rien
ne ressemblait plus à un panache de corbillard; c'étaient les mêmes
ondulations aux moindres mouvements de Sa Seigneurie.
Sir Pitt avait bien jugé de l'importance qu'il fallait attacher à ses
menaces de départ. Lady Southdown était demeurée au château; mais elle
se renfermait dans le silence le plus absolu lorsqu'elle se trouvait
en face du couple rebelle.
Les deux nouveaux arrivés ne se tourmentèrent pas autrement de cette
froideur affectée. La douairière était bien pour eux l'un des moindres
de leurs soucis; ce qui les préoccupait beaucoup plus, c'était la
réception qu'allaient leur faire le maître et la maîtresse du logis.
Pitt, avec une figure quelque peu émue, s'avança vers son frère et lui
serra la main; il fit même politesse à Rebecca et la gratifia en outre
d'un profond salut. Lady Jane, prenant les deux mains de sa
belle-soeur, l'embrassa très-tendrement, et ses caresses firent
presque venir des larmes aux yeux de notre aventurière, marque de
sensibilité d'autant plus précieuse qu'elle était plus rare chez elle.
Cet accueil cordial et ouvert avait été au coeur de Becky, quant à
Rawdon, encouragé par ces témoignages d'affection de la part de sa
belle-soeur, il frisa sa moustache et s'octroya la permission
d'embrasser lady Jane, ce qui fit singulièrement rougir cette timide
jeune femme.
«Lady Jane est un petite femme diablement gentille! telle fut
l'opinion qu'il exprima sur elle en se retrouvant seul avec sa femme;
Pitt a pris trop d'embonpoint, mais au moins il fait crânement les
choses.
--C'est que ses moyens le lui permettent, fit Rebecca, se rangeant à
l'avis de son mari. Quant à la belle-mère, on dirait une marchande de
vulnéraire. Vos soeurs sont maintenant assez belles femmes.»
Ces jeunes demoiselles avaient quitté la pension pour assister au
convoi de leur père. Sir Pitt avait pensé que, pour l'honneur du
château et de sa dignité personnelle, il devait faire paraître à cette
cérémonie le plus grand nombre possible de personnes en habits de
deuil. Tous les gens de la maison, toutes les vieilles femmes de
l'hospice, auxquelles le défunt, de son vivant, avait cherché toute
espèce de mauvaises querelles au sujet des rentes qu'il leur payait,
la famille du vicaire, tous ceux enfin qui dépendaient de quelque
manière du château ou de la cure, furent obligés de prendre le costume
de deuil. Il y avait, en outre, les hommes des pompes funèbres, au
nombre d'une vingtaine au moins, portant des branches de cyprès et des
brassards de soie noire, ce qui donnait un coup d'oeil satisfaisant à
tout l'ensemble du cortége. Mais ce ne sont là que des comparses, qui,
à ce titre, ne doivent point tenir dans notre drame une plus large
place.
Avec ses belles-soeurs, Rebecca n'eut point l'air d'oublier qu'elle
avait été leur gouvernante. Après le leur avoir rappelé, elle leur
demanda, de son plus grand sérieux, où elles en étaient de leurs
études, les assura de son attachement passé et futur. À l'entendre, on
aurait pu croire, en vérité, que depuis leur séparation Rebecca
n'avait fait autre chose que de penser à elles. Ce fut là du moins ce
dont Lady Crawley resta bien persuadée, ainsi que ses jeunes
belles-soeurs.
«C'est à peine si elle est changée, disait miss Rosalinde à miss
Violette, tandis que ces demoiselles s'apprêtaient pour le dîner.
--La couleur fauve de ses cheveux lui sied à ravir, répliquait l'autre
soeur.
--Ils étaient bien plus clairs que cela autrefois, et je la soupçonne
de les avoir teints, reprit miss Rosalinde; elle a aussi beaucoup
engraissé, ce qui ne la dépare nullement, continua Rosalinde, qui
avait des dispositions à l'obésité.
--Au moins elle ne fait pas la grande dame avec nous et elle se
souvient qu'elle a été notre gouvernante, dit miss Violette, dans
l'opinion de laquelle les gouvernantes ne devaient pas chercher à
sortir de leur place, oubliant que, si elle était la petite-fille de
sir Walpole Crawley, elle avait aussi pour grand-père le quincaillier
de Mudbury, et qu'à la rigueur une enclume aurait fort bien pu figurer
dans son écusson.
--Nos cousines du presbytère ne me feront jamais croire que sa mère
ait été une danseuse de l'Opéra.
--Nous n'avons pas à regarder à la naissance, répondit Rosalinde avec
un esprit dégagé de tout préjugé; je partage sur ce point l'avis de
mon frère, qu'en sa qualité de membre de la famille elle a droit à nos
égards. D'ailleurs, c'est bien à ma tante Bute de parler ainsi, elle
qui veut marier Kate au jeune Hooper, le fils du marchand de vins;
elle a fait auprès de lui les plus vives instances pour le faire venir
au presbytère et le faire entrer dans les ordres.
--Je ne serais pas étonné de voir partir lady Southdown; elle lançait
à mistress Rawdon des regards furibonds.
--Pour ma part, j'en serais enchantée; cela me dispenserait de lire la
_Blanchisseuse de Finchley-Common_.»
En achevant ces mots, Violette passa devant un corridor qui conduisait
à une pièce où se trouvait une bière placée entre deux gardiens, au
milieu d'une chapelle ardente, et les deux jeunes filles rejoignirent
dans la salle à manger le reste de la société, que la cloche du dîner
y avait réunie comme à l'ordinaire.
Pendant ce petit dialogue, lady Jane avait conduit Rebecca aux
appartements qu'elle devait occuper et où l'on retrouvait cet ordre et
ce confort que l'avénement du nouveau maître avait introduits dans
tout le château. Les modestes bagages de mistress Rawdon avaient déjà
été apportés dans la chambre à coucher. Lady Jane, après avoir aidé sa
belle soeur à ôter son petit chapeau blanc et son manteau, lui demanda
en quoi elle pouvait lui être utile.
«Ce que je désire par-dessus tout maintenant, lui dit Rebecca, ce
serait de voir vos enfants.»