mariage et de la mort de son mari, mistress Osborne s'enfermait dans
sa chambre pour pleurer tout à son aise sur cette affection dont la
perte était pour elle une douleur de chaque jour; les heures de la
nuit s'écoulaient pour elle dans ces tristes méditations, tandis que
son enfant dormait près de son lit dans son berceau. Dans le jour, au
moins, ses préoccupations contribuaient un peu à la distraire. Elle
apprenait à George à lire, à écrire et à dessiner. Elle lisait
elle-même des livres d'histoire pour pouvoir ensuite les lui raconter.
À mesure que l'esprit de George se développait, sa mère, avec une
ingénieuse sollicitude, prenait soin d'ouvrir cette jeune intelligence
à la connaissance de son Créateur; soir et matin, la mère et l'enfant
unis dans cette touchante et sainte prosternation de la créature
devant son Dieu, invoquaient leur Père céleste. La mère offrait comme
un chaste parfum ses prières au Tout-Puissant, que l'enfant répétait
après elle d'une voix encore mal assurée. Ces deux êtres priaient Dieu
pour le père, le mari qu'ils regrettaient, comme s'il eût été là, dans
la même chambre, à mêler ses prières aux leurs. Doux et pieux
souvenirs de l'enfance, qui après de longues années écoulées font
parfois tressaillir le coeur d'un bonheur indéfinissable.
La principale occupation d'Amélia était chaque jour la toilette de son
fils; elle l'habillait elle-même, le préparait dans la matinée pour sa
promenade avec son grand-père, avant que celui-ci partit à ses
affaires. Elle lui faisait de charmants petits costumes, en
réunissant tous les chiffons et tous les débris de sa garde-robe de
mariée, dont elle s'évertuait à tirer tout le parti possible. Mistress
Osborne, au grand déplaisir de sa mère, qui depuis son désastre tenait
encore plus à un certain étalage de toilette, ne portait que des robes
noires et un petit chapeau de paille garni de rubans également noirs.
Après les soins donnés à son fils, elle consacrait tout le reste de
son temps à son père et à sa mère. Elle avait même été jusqu'à
apprendre le piquet pour le jouer avec le vieillard tous les soirs où
il n'allait pas au club. Elle chantait pour le distraire dès qu'il en
témoignait le désir, et c'était fort bon signe pour l'état de sa
santé, car il ne manquait jamais de s'endormir des les premières
notes. Elle écrivait sans cesse pour lui des mémoires, des lettres et
des prospectus. Le vieillard avait recours d'ordinaire à elle
lorsqu'il avait par exemple à informer ses vieilles connaissances qu'il
était devenu l'agent de la société du Diamant noir pour l'exploitation
des charbons incombustibles, et qu'il se mettait à la disposition de
quiconque voudrait bien l'honorer de sa confiance pour des fournitures
de charbon supérieur. Pour lui, il lui suffisait de signer les
circulaires en les ornant de toutes les élégances de son paraphe. Une
de ces lettres fut envoyée au major Dobbin; mais le major, alors en
résidence à Madras, n'avait nul besoin de charbon de terre. Toutefois,
il reconnut bien vite l'écriture du prospectus; ah! combien
n'aurait-il pas donné pour serrer la main qui avait tracé ces lignes!
Un second prospectus vint lui apprendre que J. Sedley et Cie ayant
établi leurs comptoirs à Oporto et à Bordeaux, ils étaient à même
d'offrir à tous ceux qui voudraient bien les honorer de leur confiance
l'assortiment le plus complet et le plus choisi de vins de Bordeaux,
de Xérès et de Porto, le tout à des prix modérés; c'était un bon
marché aussi précieux qu'extraordinaire. Dobbin se mit en quatre pour
assurer le succès de cette réclame; il poursuivit avec l'insistance la
plus vive le gouverneur, le commandant en chef, les officiers de la
garnison et tous ceux qu'il connaissait à la présidence, et enfin il
réussit à obtenir pour Sedley et Cie une commande assez considérable,
ce qui étonna beaucoup M. Sedley et M. Clapp, qui à eux deux
représentaient toute la raison sociale. Mais là s'arrêta leur bonne
fortune, et ils n'eurent plus de nouvelle commission, ce qui désespéra
le vieil Osborne, qui déjà s'était mis en campagne pour se procurer
un régiment de commis, avoir un entrepôt pour ses marchandises dans la
Cité et des correspondants dans toutes les parties du globe. Mais le
vieux Sedley avait perdu son goût fin et délicat de gourmet en vins.
Dobbin fut en butte à toutes sortes de plaisanteries de la part de ses
camarades, à l'occasion du détestable breuvage dont il s'était fait
l'introducteur. Obligé d'en reprendre la majeure partie, il n'eut
d'autre ressource que de le faire vendre à la criée avec une très
grande perte qui retomba à son compte.
Quant à Jos, nouvellement promu à un poste important dans
l'administration de Calcutta, il entra dans une fureur épouvantable
lorsqu'il reçut par la poste une liasse de ces prospectus oenophiles,
accompagnés d'une lettre de recommandation de son père. Cette lettre
témoignait à Jos toutes les espérances que le vieillard fondait sur
lui pour faire réussir cette affaire. Il lui envoyait en même temps
une facture acquittée et une certaine quantité de vin dont il le
rendait consignataire en tirant sur lui des billets pour la même somme
d'argent. Jos, qui ne voulait point pour tout au monde que l'on pût
supposer que son père, le père de Jos Sedley, fonctionnaire de
l'administration civile de Calcutta, était marchand de vins et faisait
la commission, Jos refusa ces billets avec un souverain mépris, et
écrivit au vieillard une lettre pleine de duretés, où il lui défendait
de jamais mêler son nom à de pareilles affaires. La lettre de change
protestée revint à la maison Sedley et Cie, et pour la payer, tous les
profits de l'affaire de Madras et toutes les épargnes d'Emmy y
passèrent.
Avec une pension de cinquante livres par an, Emmy avait encore droit à
cinq cents livres, qui, d'après les comptes de l'exécuteur
testamentaire de son mari, se trouvaient, au moment du décès de
George, entre les mains de son agent. Dobbin, en sa qualité
d'administrateur des biens, avait proposé de le placer à huit pour
cent dans une compagnie des Indes. M. Sedley, qui supposait au major
des vues déloyales sur cet argent, s'opposa énergiquement à cet
emploi; s'étant lui-même rendu auprès de l'agent pour lui faire
connaître sa volonté à cet égard, il apprit de lui, à sa grande
surprise, que le reliquat du capitaine n'atteignait pas cent livres,
et que les cinq cents livres en question étaient une somme à part dont
le major Dobbin savait seul la provenance. Plus que jamais convaincu
qu'il était sur la trace de quelque escroquerie, le vieux Sedley se
mit aux trousses du major. Comme agissant au nom de sa fille, il lui
demanda, d'un ton d'autorité, l'apurement des comptes de la
succession. Dobbin balbutia et rougit. Sa gaucherie et son embarras
confirmèrent les soupçons du vieux Sedley; et convaincu qu'il avait
affaire à un coquin, il lui dit, sans plus de détour, sa manière de
voir sur sa conduite, et lui déclara tout uniment qu'il l'accusait de
détenir frauduleusement des deniers appartenant à son gendre.
Dobbin perdit patience en présence de pareilles allégations et si la
vieillesse et le malheur de M. Sedley ne lui eussent inspiré quelque
retenue, il en serait probablement venu avec lui à des voies de fait
dans le café même de Slaugther. Voici, du moins, les paroles qu'ils
échangèrent:
«Vous allez me suivre là-haut, monsieur, lui cria le major; je tiens à
ce que vous m'accompagniez pour que vous puissiez vous assurer par
vous-même quel est dans cette affaire, de ce pauvre George ou de moi,
celui qui supporte un sacrifice.»
Entraînant alors le vieillard dans le cabinet qui lui servait de
chambre à coucher, Dobbin tira de son pupitre les comptes d'Osborne,
auxquels se trouvait attachée une liasse de billets à ordre que, pour
rendre justice au capitaine, il n'avait jamais laissés en souffrance.
«Il a soldé tous ses billets avant son départ pour la Belgique, ajouta
Dobbin, mais il ne lui restait pas cent livres en tout au moment de sa
mort. Avec quelques-uns de ses camarades, nous avons réuni une petite
somme provenant de nos économies amassées à grand'peine, et pour
récompense vous venez nous dire que nous avons voulu faire tort à la
veuve et à l'orphelin.»
L'embarras fut alors du côté de Sedley qui se repentit, mais un peu
tard, de sa démarche inconsidérée. Dobbin néanmoins avait fait là un
gros mensonge. C'était de sa propre poche qu'était sorti jusqu'au
dernier shilling de la susdite somme, c'était avec ses modiques
ressources qu'il avait pourvu aux frais d'enterrement de son ami,
c'était lui qui avait pris à sa charge toutes les dépenses qui avaient
été la conséquence forcée du malheur d'Amélia.
Jamais le vieil Osborne ne s'était douté de tout cela. Jamais Amélia
n'en avait su plus que lui sur cette affaire; elle s'en rapportait au
major Dobbin pour tenir ses comptes, et avait accepté et ratifié
toutes les écritures qu'il lui avait plu de lui présenter. Jamais, du
reste, elle n'aurait pensé qu'elle lui était redevable de quoi que ce
fût.
Fidèle à sa promesse, elle lui écrivait deux ou trois fois par an des
lettres qui roulaient tout entières sur le petit Georgy. Chacune de
ces lettres était un trésor pour le major, et il les amassait en
véritable avare! Il répondait avec une exactitude scrupuleuse à chaque
missive d'Amélia, mais jamais il n'allait plus loin; il lui adressait,
ainsi qu'à son filleul, mille petits souvenirs de l'Inde, comme par
exemple une boîte d'écharpes et un jeu d'échecs en ivoire, venant de
la Chine. Les pions étaient des petits bonshommes verts et blancs avec
de vraies épées et de vrais boucliers; les cavaliers étaient à cheval,
les tours étaient supportées par des éléphants.
Ce jeu d'échec faisait les délices de Georgy, qui confectionna sa
première lettre à son parrain pour le remercier de cet envoi. Dobbin
ajoutait aussi des conserves et des confitures que notre jeune
espiègle allait dévaliser en cachette dans le buffet de la salle à
manger, et dont il se donnait souvent de terribles indigestions. Emmy
écrivit à ce propos une lettre qui amusa beaucoup le major, et lui
donna surtout la satisfaction de voir qu'elle se relevait de son
premier abattement et qu'elle avait par moments quelques saillies de
gaieté. Dobbin expédia encore deux châles, dont un blanc pour elle et
un noir palmé pour sa mère, plus deux échappes rouges à l'intention de
mistress Sedley et de George pour les préserver des rigueurs de
l'hiver. Mistress Sedley estima les châles à cinquante guinées pour le
moins. Elle se pavana avec le sien à l'église de Brompton, et reçut, à
cette occasion, les compliments les plus flatteurs de toutes les
personnes de son sexe. Le châle d'Emmy allait aussi à merveille avec
sa modeste robe noire.
«C'est bien dommage que tant de bons procédés ne fassent rien sur
elle, disait parfois mistress Sedley à mistress Clapp et aux commères
de Brompton. Ce n'est pas Jos qui nous a jamais envoyé de pareils
présents, il s'y reprend toujours à deux fois avant de faire quelque
chose pour nous. L'amour du major pour elle crève les yeux, et toutes
les fois que je cherche à la mettre sur ce chapitre, elle se prend
aussitôt à rougir et à sangloter, et se retire dans sa chambre, où
elle passe de longues heures en contemplation devant sa petite
miniature. Cette miniature finit par m'impatienter, et je voudrais
pour notre plus grand bien n'avoir jamais connu ces Osborne si bouffis
de leurs écus.»
Les jeunes années de George se passaient ainsi dans ce petit cercle
sans être jamais troublées par de bien graves incidents. En
grandissant il devenait irascible, impérieux comme tous les enfants
gâtés par les femmes, il exerçait un empire sans bornes sur sa faible
mère qu'il aimait de toutes les forces de son âme. Il régnait dans la
maison en véritable petit despote, tout le monde y subissait sa
dépendance, on était tout surpris de le voir prendre avec l'âge les
manières hautaines et le ton dominateur de son père. Dans les
questions qu'il faisait à tort et à travers suivant l'usage de tous
les enfants, son grand-père admirait la profondeur de ses remarques et
la précocité de son intelligence, et le soir, à sa taverne, il
racontait les merveilles de ce petit génie en herbe. L'avis des
parents était qu'on aurait vainement cherché son pareil dans
l'univers; le fils avait hérité de tous les superbes dédains du père,
et peut-être les trouvait-on justifiés chez lui.
Lorsque l'enfant eut atteint ses six ans, Dobbin commença avec lui une
correspondance réglée. Le major voulut savoir si Georgy allait à
l'école; il témoignait, dans ce cas, l'espérance que son filleul ne
manquerait pas d'y prendre tout de suite une place honorable.
Peut-être lui donnerait-on un précepteur chez ses parents. Enfin il
était d'âge à travailler comme un grand garçon, et son parrain
annonçait l'intention de prendre à sa charge tous les frais de son
éducation beaucoup trop lourds pour les minces ressources de sa mère.
Il était facile de reconnaître que toutes les pensées du major se
concentraient plus que jamais sur Amélia et son petit garçon. Par
l'entremise de ses agents, Dobbin avait soin que Georgy ne manquât
point d'albums, de boîtes à couleurs, de pupitres et autres objets
nécessaires soit à ses plaisirs, soit à son instruction. Trois jours
avant le sixième anniversaire de la naissance de George, un monsieur
en cabriolet, escorté d'un domestique, s'arrêta devant la maison de M.
Sedley et demanda à voir maître George Osborne: c'était M. Woolsey,
tailleur de l'armée, qui venait sur l'ordre du major prendre mesure
d'un habillement complet au petit George; il se rappelait fort bien
avoir eu l'honneur de travailler pour le capitaine, le père du jeune
homme.
De temps à autre, les demoiselles Dobbin, sur la recommandation
pressante de leur frère, venaient prendre Amélia dans la grande
calèche de famille et la conduisaient à la promenade, elle et son
petit garçon. Ce qui gâtait ces prévenances, c'étaient les grands airs
protecteurs de ces dames. Amélia en était bien un peu froissée; mais
elle en prenait son parti avec une résignation parfaite, car sa nature
la portait à la patience et à la soumission, et, de plus, le petit
Georgy était ravi d'aller dans le grand carrosse traîné par les grands
chevaux. De loin en loin, ces demoiselles demandaient à Amélia que
l'enfant vînt passer une journée chez elles. Pour lui, c'était une
fête toutes les fois qu'il lui arrivait pareille invitation, et il
était toujours prêt à aller se promener dans un beau jardin, où il se
trouvait de magnifiques raisins dans les serres et d'excellentes
pêches sur les espaliers.
Un jour, Amélia les vit arriver toutes joyeuses. Elles apportaient,
disaient-elles, des nouvelles qui ne pouvaient manquer de lui faire
plaisir, c'était une chose qui intéressait vivement ce cher William.
«Qu'est-ce donc? demanda Amélia avec des yeux où brillait la joie.
Va-t-il donc revenir parmi nous?»
Eh! mon Dieu, non, il s'agissait de bien autre chose; elles avaient de
fortes raisons pour croire qu'il allait enfin se marier avec une
parente d'une des bonnes amies d'Amélia, avec miss Glorvina O'Dowd,
soeur de messire Michel O'Dowd, laquelle avait été rejoindre lady
O'Dowd à Madras; c'était une belle et charmante fille au rapport de
tout le monde.
Amélia poussa seulement un petit cri; puis elle déclara qu'elle était
très-heureuse, mais très-heureuse de cette nouvelle. Glorvina ne
pouvait manquer de posséder toutes les qualités de sa soeur; et.... en
vérité Amélia était enchantée, ravie de cet événement. Amélia cédant à
une de ces impulsions involontaires dont il est toujours si difficile
d'expliquer la cause, prit George dans ses bras, le serra fortement
contre son coeur: il y avait je ne sais quoi de convulsif dans cette
caresse, et ses yeux étaient tout humides de larmes quand elle remit
l'enfant à terre. Elle prononça à peine une parole pendant toute cette
promenade, et pourtant elle était au comble de la satisfaction, oui,
au comble de la _satisfaction_.»
CHAPITRE VII.
La nature prise sur le fait.
Il nous faut maintenant faire un retour sur nos pas pour savoir ce
qu'il est advenu de quelques-unes de nos connaissances que nous avons
laissées dans l'Hampshire, de ces honnêtes personnes dont les
espérances furent si cruellement déçues en ce qui concernait
l'héritage de leur vieille parente miss Crawley. Bute Crawley avait
compté sur trente mille livres sterling pour sa part dans les biens de
sa soeur: quel ne fut pas son désappointement lorsque, au lieu de
cette somme, il dut se contenter de cinq mille livres, qui, après
avoir servi à payer ses dettes et celles de son fils à l'Université,
ne laissèrent pas grand'chose à partager entre ses quatre filles.
Mistress Bute ne se douta jamais, ou, du moins, ne voulut jamais
convenir que son humeur acariâtre et despotique avait été pour
beaucoup dans la fâcheuse issue de cette affaire. Elle prenait le ciel
à témoin qu'elle n'avait négligé rien de ce qu'il était humainement
possible de faire pour s'assurer cet héritage. Était-ce sa faute si
elle manquait de cette souplesse et de cette hypocrisie dont son neveu
Pitt Crawley avait une si grande habitude? Du reste, cette bonne
créature lui souhaitait toutes sortes de prospérités possibles dans la
jouissance de ce bien mal acquis.
«Cet argent du moins ne sortira pas de la famille, disait cette
charitable dame à son mari. Vous pouvez bien être assuré que Pitt ne
le dépensera jamais. L'Angleterre n'a jamais rien produit de plus
ladre et de plus avare. C'est toujours du vice, bien que sous une
autre forme que chez cet avaleur de tout bien, cet abominable Rawdon.»
Les premiers mouvements de sa mauvaise humeur une fois passés,
Mistress Bute s'occupa de tirer le meilleur parti possible de la
fortune délabrée à la tête de laquelle elle se trouvait. Elle adopta
un large système de réforme et d'économie, apprit à ses filles à
supporter leur pauvreté avec une âme patiente et résignée, inventa
mille ingénieuses supercheries pour dissimuler son état de gêne, et
quelquefois pour s'y soustraire, elle promenait ses filles dans tous
les bals et réunions publiques du voisinage, avec un courage digne
d'un meilleur sort. Jamais l'hospitalité n'avait été si brillante au
presbytère que depuis l'ouverture de la succession de Miss Crawley. Au
train de vie qu'on menait dans cette maison, personne n'aurait pu se
douter de la déception que la famille avait eu à subir dans ses
espérances: on ne supposait pas, en voyant mistress Bute de toutes les
fêtes des alentours, que chez elle elle était dans la gêne et presque
réduite à mourir de faim. Jamais ses demoiselles n'avaient étalé un
tel luxe dans leurs toilettes; elles ne manquaient pas une des
réunions de Winchester et de Southampton; elles avaient des billets
pour tous les bals donnés à l'occasion des courses de chevaux ou des
régates de Cowes. Leur voiture, traînée par un attelage qui quittait
la calèche pour la charrue, était sans cesse à courir la grande route.
Comment ne pas croire, en présence de pareils faits, que cette tante,
dont on ne prononçait le nom en public qu'avec la plus tendre et la
plus respectueuse gratitude, n'eût légué aux quatre soeurs une fortune
colossale.
C'est là une manière de mentir fort commune en ce monde de vanités, et
ceux qui la pratiquent, loin d'en avoir la conscience plus chargée, se
regardent au contraire comme ayant fait une action méritoire et digne
d'éloges. Mistress Bute du moins le pensait ainsi. À ses yeux c'était
le moyen le plus sûr pour arriver à avoir un jour sa place dans le
calendrier. N'était-il pas en effet fort édifiant pour les étrangers
de voir le bonheur qui régnait dans cette heureuse famille! Ses filles
étaient des jeunes personnes si naturelles, si aimantes, si bien
élevées! Martha peignait les fleurs dans la perfection, et l'on voyait
de ses tableaux dans toutes les ventes de bienfaisance du comté. Emma
était le rossignol de la famille, et ses vers, imprimés dans la
_Vedette de l'Hampshire_, faisaient la gloire de la colonne réservée
aux poëtes. Fanny et Mathilde chantaient des duos que leur mère
accompagnait au piano, tandis que les deux autres soeurs, se tenant
enlacées par la taille, les écoutaient avec le ravissement d'une vive
et pieuse tendresse. Mais personne n'assistait aux répétitions
particulières de ces duos, alors que leur mère forçait impitoyablement
ses filles à tambouriner un certain nombre d'heures par jour sur le
piano. Bref, mistress Bute tâchait de faire bonne contenance en
présence de sa mauvaise fortune, et par ses efforts héroïques
réussissait tout au moins à sauver les apparences.
Sous ce rapport elle se conduisait du moins en tout point en bonne et
excellente mère qui veut assurer l'établissement de ses filles, et
certes il n'y avait là aucun reproche à lui adresser. Elle recevait
chez elle les canotiers de Southampton, les clercs de la cathédrale de
Winchester, et enfin les officiers du régiment. Elle s'efforçait aussi
d'attirer dans ses filets les jeunes avocats aux assises, encourageait
fortement Jim à lui amener ses compagnons de chasse. Que ne ferait pas
une mère pour le bien des chers objets de sa tendresse?
Entre une femme de si haute vertu et le baronnet réprouvé, que
pouvait-il y avoir encore de commun? En conséquence, il y eut rupture
complète entre les deux frères. Il est vrai de dire que tout le comté
était brouillé avec le baronnet, dont la vie n'était plus qu'une
longue suite de scandales. L'aversion de sir Pitt pour la compagnie
des honnêtes gens n'avait fait que croître avec les années. La grille
du parc ne s'ouvrit plus à la voiture d'aucun homme digne d'estime et
de considération, après la visite de noces que M. Pitt et lady Jane
vinrent faire au baronnet.
Cette visite resta dans leur esprit comme un triste et douloureux
souvenir auquel ils ne pensaient jamais qu'avec un secret sentiment
d'horreur. Pitt pria sa femme de ne plus en parler devant lui, et
lorsqu'il lui exprima cette volonté, sa voix et sa figure avaient une
expression extraordinaire. Tous les renseignements qu'on a pu
recueillir à ce sujet viennent de mistress Bute, qui, par des moyens à
elle, parvint à se mettre au courant de tous les détails de la
réception faite par sir Pitt à son fils et à sa bru.
À peine la voiture des jeunes époux, dans tout l'éclat de sa
fraîcheur, eut-elle franchi l'entrée de la grande avenue, que M. Pitt
s'aperçut, avec un sentiment de contrariété et presque de mauvaise
humeur, que d'immenses trouées avaient été faites dans les deux
rangées d'arbres qui bordaient l'allée, et que, sans respect pour le
droit de propriété que M. Pitt avait sur eux, le vieux baronnet les
taillait et les coupait d'après les inspirations de son caprice. Tout
dans le parc offrait à l'oeil l'aspect de la ruine et de la
désolation: les allées étaient mal entretenues et semées d'ornières
profondes où la voiture, en s'enfonçant, faisait jaillir la boue tout
autour d'elle. Les abords de la terrasse et les gradins du perron
étaient couverts d'une mousse noirâtre; les corbeilles de fleurs,
garnies autrefois des plantes les plus rares, étaient maintenant
envahies par les mauvaises herbes. Les volets, livrés au souffle des
vents, en suivaient la direction sur toute la façade de la maison. Ce
ne fut qu'après plusieurs coups de sonnette désespérés que la porte du
château s'ouvrit enfin. Les visiteurs purent apercevoir une espèce de
dame en rubans gravissant l'escalier de chêne noir au moment où
Horrocks introduisait l'héritier de Crawley-la-Reine et sa jeune
épouse dans la demeure de ses ancêtres. Il les conduisit au _cabinet_
de sir Pitt, comme on appelait cette pièce. Lady Jane et sir Pitt, à
chaque pas qu'ils faisaient, se sentaient presque suffoqués par une
forte odeur de tabac. Sous forme d'excuses, maître Horrocks glissa en
passant que sir Pitt était repris de ses douleurs et souffrait
beaucoup de ses reins.
Le susdit cabinet avait vue sur l'entrée du parc. Sir Pitt, de l'une
des fenêtres qu'il venait d'ouvrir, avait engagé un bruyant dialogue
avec le postillon et le domestique de son fils qui faisaient mine de
décharger les bagages.
«Ne touchez pas à ces paquets, leur criait-il en leur faisant signe du
bout de la pipe qu'il tenait à la main. C'est une simple visite, ne le
voyez-vous pas, imbéciles que vous êtes. Holà! voilà un cheval qui a
la jambe bien abîmée; conduisez-le à l'auberge de la _Tête couronnée_,
pour qu'on la lui frotte un peu.
--Eh bien! Pitt, comment va cette santé, mon cher? Hé! hé! vous venez
voir si la vieille carcasse de votre père est encore debout. À la
bonne heure, ma belle enfant, vous avez une petite mine un peu plus
gentille que les joues parcheminées de votre respectable mère. Allons,
venez embrasser le vieux Pitt comme une petite fille bien sage.»
Cette caresse, qui sentait le tabac, faite avec une bouche hérissée
d'une barbe de huit jours, ne fut pas des plus agréables pour la jeune
femme, qui ne savait où elle en était. Elle se souvint heureusement
fort à propos que son frère Southdown portait des moustaches et fumait
des cigares, ce qui l'aida à supporter plus facilement les embrassades
du baronnet.