Chaque année, le 25 avril et le 18 juin, jours anniversaires de son

mariage et de la mort de son mari, mistress Osborne s'enfermait dans

sa chambre pour pleurer tout à son aise sur cette affection dont la

perte était pour elle une douleur de chaque jour; les heures de la

nuit s'écoulaient pour elle dans ces tristes méditations, tandis que

son enfant dormait près de son lit dans son berceau. Dans le jour, au

moins, ses préoccupations contribuaient un peu à la distraire. Elle

apprenait à George à lire, à écrire et à dessiner. Elle lisait

elle-même des livres d'histoire pour pouvoir ensuite les lui raconter.

À mesure que l'esprit de George se développait, sa mère, avec une

ingénieuse sollicitude, prenait soin d'ouvrir cette jeune intelligence

à la connaissance de son Créateur; soir et matin, la mère et l'enfant

unis dans cette touchante et sainte prosternation de la créature

devant son Dieu, invoquaient leur Père céleste. La mère offrait comme

un chaste parfum ses prières au Tout-Puissant, que l'enfant répétait

après elle d'une voix encore mal assurée. Ces deux êtres priaient Dieu

pour le père, le mari qu'ils regrettaient, comme s'il eût été là, dans

la même chambre, à mêler ses prières aux leurs. Doux et pieux

souvenirs de l'enfance, qui après de longues années écoulées font

parfois tressaillir le coeur d'un bonheur indéfinissable.

La principale occupation d'Amélia était chaque jour la toilette de son

fils; elle l'habillait elle-même, le préparait dans la matinée pour sa

promenade avec son grand-père, avant que celui-ci partit à ses

affaires. Elle lui faisait de charmants petits costumes, en

réunissant tous les chiffons et tous les débris de sa garde-robe de

mariée, dont elle s'évertuait à tirer tout le parti possible. Mistress

Osborne, au grand déplaisir de sa mère, qui depuis son désastre tenait

encore plus à un certain étalage de toilette, ne portait que des robes

noires et un petit chapeau de paille garni de rubans également noirs.

Après les soins donnés à son fils, elle consacrait tout le reste de

son temps à son père et à sa mère. Elle avait même été jusqu'à

apprendre le piquet pour le jouer avec le vieillard tous les soirs où

il n'allait pas au club. Elle chantait pour le distraire dès qu'il en

témoignait le désir, et c'était fort bon signe pour l'état de sa

santé, car il ne manquait jamais de s'endormir des les premières

notes. Elle écrivait sans cesse pour lui des mémoires, des lettres et

des prospectus. Le vieillard avait recours d'ordinaire à elle

lorsqu'il avait par exemple à informer ses vieilles connaissances qu'il

était devenu l'agent de la société du Diamant noir pour l'exploitation

des charbons incombustibles, et qu'il se mettait à la disposition de

quiconque voudrait bien l'honorer de sa confiance pour des fournitures

de charbon supérieur. Pour lui, il lui suffisait de signer les

circulaires en les ornant de toutes les élégances de son paraphe. Une

de ces lettres fut envoyée au major Dobbin; mais le major, alors en

résidence à Madras, n'avait nul besoin de charbon de terre. Toutefois,

il reconnut bien vite l'écriture du prospectus; ah! combien

n'aurait-il pas donné pour serrer la main qui avait tracé ces lignes!

Un second prospectus vint lui apprendre que J. Sedley et Cie ayant

établi leurs comptoirs à Oporto et à Bordeaux, ils étaient à même

d'offrir à tous ceux qui voudraient bien les honorer de leur confiance

l'assortiment le plus complet et le plus choisi de vins de Bordeaux,

de Xérès et de Porto, le tout à des prix modérés; c'était un bon

marché aussi précieux qu'extraordinaire. Dobbin se mit en quatre pour

assurer le succès de cette réclame; il poursuivit avec l'insistance la

plus vive le gouverneur, le commandant en chef, les officiers de la

garnison et tous ceux qu'il connaissait à la présidence, et enfin il

réussit à obtenir pour Sedley et Cie une commande assez considérable,

ce qui étonna beaucoup M. Sedley et M. Clapp, qui à eux deux

représentaient toute la raison sociale. Mais là s'arrêta leur bonne

fortune, et ils n'eurent plus de nouvelle commission, ce qui désespéra

le vieil Osborne, qui déjà s'était mis en campagne pour se procurer

un régiment de commis, avoir un entrepôt pour ses marchandises dans la

Cité et des correspondants dans toutes les parties du globe. Mais le

vieux Sedley avait perdu son goût fin et délicat de gourmet en vins.

Dobbin fut en butte à toutes sortes de plaisanteries de la part de ses

camarades, à l'occasion du détestable breuvage dont il s'était fait

l'introducteur. Obligé d'en reprendre la majeure partie, il n'eut

d'autre ressource que de le faire vendre à la criée avec une très

grande perte qui retomba à son compte.

Quant à Jos, nouvellement promu à un poste important dans

l'administration de Calcutta, il entra dans une fureur épouvantable

lorsqu'il reçut par la poste une liasse de ces prospectus oenophiles,

accompagnés d'une lettre de recommandation de son père. Cette lettre

témoignait à Jos toutes les espérances que le vieillard fondait sur

lui pour faire réussir cette affaire. Il lui envoyait en même temps

une facture acquittée et une certaine quantité de vin dont il le

rendait consignataire en tirant sur lui des billets pour la même somme

d'argent. Jos, qui ne voulait point pour tout au monde que l'on pût

supposer que son père, le père de Jos Sedley, fonctionnaire de

l'administration civile de Calcutta, était marchand de vins et faisait

la commission, Jos refusa ces billets avec un souverain mépris, et

écrivit au vieillard une lettre pleine de duretés, où il lui défendait

de jamais mêler son nom à de pareilles affaires. La lettre de change

protestée revint à la maison Sedley et Cie, et pour la payer, tous les

profits de l'affaire de Madras et toutes les épargnes d'Emmy y

passèrent.

Avec une pension de cinquante livres par an, Emmy avait encore droit à

cinq cents livres, qui, d'après les comptes de l'exécuteur

testamentaire de son mari, se trouvaient, au moment du décès de

George, entre les mains de son agent. Dobbin, en sa qualité

d'administrateur des biens, avait proposé de le placer à huit pour

cent dans une compagnie des Indes. M. Sedley, qui supposait au major

des vues déloyales sur cet argent, s'opposa énergiquement à cet

emploi; s'étant lui-même rendu auprès de l'agent pour lui faire

connaître sa volonté à cet égard, il apprit de lui, à sa grande

surprise, que le reliquat du capitaine n'atteignait pas cent livres,

et que les cinq cents livres en question étaient une somme à part dont

le major Dobbin savait seul la provenance. Plus que jamais convaincu

qu'il était sur la trace de quelque escroquerie, le vieux Sedley se

mit aux trousses du major. Comme agissant au nom de sa fille, il lui

demanda, d'un ton d'autorité, l'apurement des comptes de la

succession. Dobbin balbutia et rougit. Sa gaucherie et son embarras

confirmèrent les soupçons du vieux Sedley; et convaincu qu'il avait

affaire à un coquin, il lui dit, sans plus de détour, sa manière de

voir sur sa conduite, et lui déclara tout uniment qu'il l'accusait de

détenir frauduleusement des deniers appartenant à son gendre.

Dobbin perdit patience en présence de pareilles allégations et si la

vieillesse et le malheur de M. Sedley ne lui eussent inspiré quelque

retenue, il en serait probablement venu avec lui à des voies de fait

dans le café même de Slaugther. Voici, du moins, les paroles qu'ils

échangèrent:

«Vous allez me suivre là-haut, monsieur, lui cria le major; je tiens à

ce que vous m'accompagniez pour que vous puissiez vous assurer par

vous-même quel est dans cette affaire, de ce pauvre George ou de moi,

celui qui supporte un sacrifice.»

Entraînant alors le vieillard dans le cabinet qui lui servait de

chambre à coucher, Dobbin tira de son pupitre les comptes d'Osborne,

auxquels se trouvait attachée une liasse de billets à ordre que, pour

rendre justice au capitaine, il n'avait jamais laissés en souffrance.

«Il a soldé tous ses billets avant son départ pour la Belgique, ajouta

Dobbin, mais il ne lui restait pas cent livres en tout au moment de sa

mort. Avec quelques-uns de ses camarades, nous avons réuni une petite

somme provenant de nos économies amassées à grand'peine, et pour

récompense vous venez nous dire que nous avons voulu faire tort à la

veuve et à l'orphelin.»

L'embarras fut alors du côté de Sedley qui se repentit, mais un peu

tard, de sa démarche inconsidérée. Dobbin néanmoins avait fait là un

gros mensonge. C'était de sa propre poche qu'était sorti jusqu'au

dernier shilling de la susdite somme, c'était avec ses modiques

ressources qu'il avait pourvu aux frais d'enterrement de son ami,

c'était lui qui avait pris à sa charge toutes les dépenses qui avaient

été la conséquence forcée du malheur d'Amélia.

Jamais le vieil Osborne ne s'était douté de tout cela. Jamais Amélia

n'en avait su plus que lui sur cette affaire; elle s'en rapportait au

major Dobbin pour tenir ses comptes, et avait accepté et ratifié

toutes les écritures qu'il lui avait plu de lui présenter. Jamais, du

reste, elle n'aurait pensé qu'elle lui était redevable de quoi que ce

fût.

Fidèle à sa promesse, elle lui écrivait deux ou trois fois par an des

lettres qui roulaient tout entières sur le petit Georgy. Chacune de

ces lettres était un trésor pour le major, et il les amassait en

véritable avare! Il répondait avec une exactitude scrupuleuse à chaque

missive d'Amélia, mais jamais il n'allait plus loin; il lui adressait,

ainsi qu'à son filleul, mille petits souvenirs de l'Inde, comme par

exemple une boîte d'écharpes et un jeu d'échecs en ivoire, venant de

la Chine. Les pions étaient des petits bonshommes verts et blancs avec

de vraies épées et de vrais boucliers; les cavaliers étaient à cheval,

les tours étaient supportées par des éléphants.

Ce jeu d'échec faisait les délices de Georgy, qui confectionna sa

première lettre à son parrain pour le remercier de cet envoi. Dobbin

ajoutait aussi des conserves et des confitures que notre jeune

espiègle allait dévaliser en cachette dans le buffet de la salle à

manger, et dont il se donnait souvent de terribles indigestions. Emmy

écrivit à ce propos une lettre qui amusa beaucoup le major, et lui

donna surtout la satisfaction de voir qu'elle se relevait de son

premier abattement et qu'elle avait par moments quelques saillies de

gaieté. Dobbin expédia encore deux châles, dont un blanc pour elle et

un noir palmé pour sa mère, plus deux échappes rouges à l'intention de

mistress Sedley et de George pour les préserver des rigueurs de

l'hiver. Mistress Sedley estima les châles à cinquante guinées pour le

moins. Elle se pavana avec le sien à l'église de Brompton, et reçut, à

cette occasion, les compliments les plus flatteurs de toutes les

personnes de son sexe. Le châle d'Emmy allait aussi à merveille avec

sa modeste robe noire.

«C'est bien dommage que tant de bons procédés ne fassent rien sur

elle, disait parfois mistress Sedley à mistress Clapp et aux commères

de Brompton. Ce n'est pas Jos qui nous a jamais envoyé de pareils

présents, il s'y reprend toujours à deux fois avant de faire quelque

chose pour nous. L'amour du major pour elle crève les yeux, et toutes

les fois que je cherche à la mettre sur ce chapitre, elle se prend

aussitôt à rougir et à sangloter, et se retire dans sa chambre, où

elle passe de longues heures en contemplation devant sa petite

miniature. Cette miniature finit par m'impatienter, et je voudrais

pour notre plus grand bien n'avoir jamais connu ces Osborne si bouffis

de leurs écus.»

Les jeunes années de George se passaient ainsi dans ce petit cercle

sans être jamais troublées par de bien graves incidents. En

grandissant il devenait irascible, impérieux comme tous les enfants

gâtés par les femmes, il exerçait un empire sans bornes sur sa faible

mère qu'il aimait de toutes les forces de son âme. Il régnait dans la

maison en véritable petit despote, tout le monde y subissait sa

dépendance, on était tout surpris de le voir prendre avec l'âge les

manières hautaines et le ton dominateur de son père. Dans les

questions qu'il faisait à tort et à travers suivant l'usage de tous

les enfants, son grand-père admirait la profondeur de ses remarques et

la précocité de son intelligence, et le soir, à sa taverne, il

racontait les merveilles de ce petit génie en herbe. L'avis des

parents était qu'on aurait vainement cherché son pareil dans

l'univers; le fils avait hérité de tous les superbes dédains du père,

et peut-être les trouvait-on justifiés chez lui.

Lorsque l'enfant eut atteint ses six ans, Dobbin commença avec lui une

correspondance réglée. Le major voulut savoir si Georgy allait à

l'école; il témoignait, dans ce cas, l'espérance que son filleul ne

manquerait pas d'y prendre tout de suite une place honorable.

Peut-être lui donnerait-on un précepteur chez ses parents. Enfin il

était d'âge à travailler comme un grand garçon, et son parrain

annonçait l'intention de prendre à sa charge tous les frais de son

éducation beaucoup trop lourds pour les minces ressources de sa mère.

Il était facile de reconnaître que toutes les pensées du major se

concentraient plus que jamais sur Amélia et son petit garçon. Par

l'entremise de ses agents, Dobbin avait soin que Georgy ne manquât

point d'albums, de boîtes à couleurs, de pupitres et autres objets

nécessaires soit à ses plaisirs, soit à son instruction. Trois jours

avant le sixième anniversaire de la naissance de George, un monsieur

en cabriolet, escorté d'un domestique, s'arrêta devant la maison de M.

Sedley et demanda à voir maître George Osborne: c'était M. Woolsey,

tailleur de l'armée, qui venait sur l'ordre du major prendre mesure

d'un habillement complet au petit George; il se rappelait fort bien

avoir eu l'honneur de travailler pour le capitaine, le père du jeune

homme.

De temps à autre, les demoiselles Dobbin, sur la recommandation

pressante de leur frère, venaient prendre Amélia dans la grande

calèche de famille et la conduisaient à la promenade, elle et son

petit garçon. Ce qui gâtait ces prévenances, c'étaient les grands airs

protecteurs de ces dames. Amélia en était bien un peu froissée; mais

elle en prenait son parti avec une résignation parfaite, car sa nature

la portait à la patience et à la soumission, et, de plus, le petit

Georgy était ravi d'aller dans le grand carrosse traîné par les grands

chevaux. De loin en loin, ces demoiselles demandaient à Amélia que

l'enfant vînt passer une journée chez elles. Pour lui, c'était une

fête toutes les fois qu'il lui arrivait pareille invitation, et il

était toujours prêt à aller se promener dans un beau jardin, où il se

trouvait de magnifiques raisins dans les serres et d'excellentes

pêches sur les espaliers.

Un jour, Amélia les vit arriver toutes joyeuses. Elles apportaient,

disaient-elles, des nouvelles qui ne pouvaient manquer de lui faire

plaisir, c'était une chose qui intéressait vivement ce cher William.

«Qu'est-ce donc? demanda Amélia avec des yeux où brillait la joie.

Va-t-il donc revenir parmi nous?»

Eh! mon Dieu, non, il s'agissait de bien autre chose; elles avaient de

fortes raisons pour croire qu'il allait enfin se marier avec une

parente d'une des bonnes amies d'Amélia, avec miss Glorvina O'Dowd,

soeur de messire Michel O'Dowd, laquelle avait été rejoindre lady

O'Dowd à Madras; c'était une belle et charmante fille au rapport de

tout le monde.

Amélia poussa seulement un petit cri; puis elle déclara qu'elle était

très-heureuse, mais très-heureuse de cette nouvelle. Glorvina ne

pouvait manquer de posséder toutes les qualités de sa soeur; et.... en

vérité Amélia était enchantée, ravie de cet événement. Amélia cédant à

une de ces impulsions involontaires dont il est toujours si difficile

d'expliquer la cause, prit George dans ses bras, le serra fortement

contre son coeur: il y avait je ne sais quoi de convulsif dans cette

caresse, et ses yeux étaient tout humides de larmes quand elle remit

l'enfant à terre. Elle prononça à peine une parole pendant toute cette

promenade, et pourtant elle était au comble de la satisfaction, oui,

au comble de la _satisfaction_.»

CHAPITRE VII.

La nature prise sur le fait.

Il nous faut maintenant faire un retour sur nos pas pour savoir ce

qu'il est advenu de quelques-unes de nos connaissances que nous avons

laissées dans l'Hampshire, de ces honnêtes personnes dont les

espérances furent si cruellement déçues en ce qui concernait

l'héritage de leur vieille parente miss Crawley. Bute Crawley avait

compté sur trente mille livres sterling pour sa part dans les biens de

sa soeur: quel ne fut pas son désappointement lorsque, au lieu de

cette somme, il dut se contenter de cinq mille livres, qui, après

avoir servi à payer ses dettes et celles de son fils à l'Université,

ne laissèrent pas grand'chose à partager entre ses quatre filles.

Mistress Bute ne se douta jamais, ou, du moins, ne voulut jamais

convenir que son humeur acariâtre et despotique avait été pour

beaucoup dans la fâcheuse issue de cette affaire. Elle prenait le ciel

à témoin qu'elle n'avait négligé rien de ce qu'il était humainement

possible de faire pour s'assurer cet héritage. Était-ce sa faute si

elle manquait de cette souplesse et de cette hypocrisie dont son neveu

Pitt Crawley avait une si grande habitude? Du reste, cette bonne

créature lui souhaitait toutes sortes de prospérités possibles dans la

jouissance de ce bien mal acquis.

«Cet argent du moins ne sortira pas de la famille, disait cette

charitable dame à son mari. Vous pouvez bien être assuré que Pitt ne

le dépensera jamais. L'Angleterre n'a jamais rien produit de plus

ladre et de plus avare. C'est toujours du vice, bien que sous une

autre forme que chez cet avaleur de tout bien, cet abominable Rawdon.»

Les premiers mouvements de sa mauvaise humeur une fois passés,

Mistress Bute s'occupa de tirer le meilleur parti possible de la

fortune délabrée à la tête de laquelle elle se trouvait. Elle adopta

un large système de réforme et d'économie, apprit à ses filles à

supporter leur pauvreté avec une âme patiente et résignée, inventa

mille ingénieuses supercheries pour dissimuler son état de gêne, et

quelquefois pour s'y soustraire, elle promenait ses filles dans tous

les bals et réunions publiques du voisinage, avec un courage digne

d'un meilleur sort. Jamais l'hospitalité n'avait été si brillante au

presbytère que depuis l'ouverture de la succession de Miss Crawley. Au

train de vie qu'on menait dans cette maison, personne n'aurait pu se

douter de la déception que la famille avait eu à subir dans ses

espérances: on ne supposait pas, en voyant mistress Bute de toutes les

fêtes des alentours, que chez elle elle était dans la gêne et presque

réduite à mourir de faim. Jamais ses demoiselles n'avaient étalé un

tel luxe dans leurs toilettes; elles ne manquaient pas une des

réunions de Winchester et de Southampton; elles avaient des billets

pour tous les bals donnés à l'occasion des courses de chevaux ou des

régates de Cowes. Leur voiture, traînée par un attelage qui quittait

la calèche pour la charrue, était sans cesse à courir la grande route.

Comment ne pas croire, en présence de pareils faits, que cette tante,

dont on ne prononçait le nom en public qu'avec la plus tendre et la

plus respectueuse gratitude, n'eût légué aux quatre soeurs une fortune

colossale.

C'est là une manière de mentir fort commune en ce monde de vanités, et

ceux qui la pratiquent, loin d'en avoir la conscience plus chargée, se

regardent au contraire comme ayant fait une action méritoire et digne

d'éloges. Mistress Bute du moins le pensait ainsi. À ses yeux c'était

le moyen le plus sûr pour arriver à avoir un jour sa place dans le

calendrier. N'était-il pas en effet fort édifiant pour les étrangers

de voir le bonheur qui régnait dans cette heureuse famille! Ses filles

étaient des jeunes personnes si naturelles, si aimantes, si bien

élevées! Martha peignait les fleurs dans la perfection, et l'on voyait

de ses tableaux dans toutes les ventes de bienfaisance du comté. Emma

était le rossignol de la famille, et ses vers, imprimés dans la

_Vedette de l'Hampshire_, faisaient la gloire de la colonne réservée

aux poëtes. Fanny et Mathilde chantaient des duos que leur mère

accompagnait au piano, tandis que les deux autres soeurs, se tenant

enlacées par la taille, les écoutaient avec le ravissement d'une vive

et pieuse tendresse. Mais personne n'assistait aux répétitions

particulières de ces duos, alors que leur mère forçait impitoyablement

ses filles à tambouriner un certain nombre d'heures par jour sur le

piano. Bref, mistress Bute tâchait de faire bonne contenance en

présence de sa mauvaise fortune, et par ses efforts héroïques

réussissait tout au moins à sauver les apparences.

Sous ce rapport elle se conduisait du moins en tout point en bonne et

excellente mère qui veut assurer l'établissement de ses filles, et

certes il n'y avait là aucun reproche à lui adresser. Elle recevait

chez elle les canotiers de Southampton, les clercs de la cathédrale de

Winchester, et enfin les officiers du régiment. Elle s'efforçait aussi

d'attirer dans ses filets les jeunes avocats aux assises, encourageait

fortement Jim à lui amener ses compagnons de chasse. Que ne ferait pas

une mère pour le bien des chers objets de sa tendresse?

Entre une femme de si haute vertu et le baronnet réprouvé, que

pouvait-il y avoir encore de commun? En conséquence, il y eut rupture

complète entre les deux frères. Il est vrai de dire que tout le comté

était brouillé avec le baronnet, dont la vie n'était plus qu'une

longue suite de scandales. L'aversion de sir Pitt pour la compagnie

des honnêtes gens n'avait fait que croître avec les années. La grille

du parc ne s'ouvrit plus à la voiture d'aucun homme digne d'estime et

de considération, après la visite de noces que M. Pitt et lady Jane

vinrent faire au baronnet.

Cette visite resta dans leur esprit comme un triste et douloureux

souvenir auquel ils ne pensaient jamais qu'avec un secret sentiment

d'horreur. Pitt pria sa femme de ne plus en parler devant lui, et

lorsqu'il lui exprima cette volonté, sa voix et sa figure avaient une

expression extraordinaire. Tous les renseignements qu'on a pu

recueillir à ce sujet viennent de mistress Bute, qui, par des moyens à

elle, parvint à se mettre au courant de tous les détails de la

réception faite par sir Pitt à son fils et à sa bru.

À peine la voiture des jeunes époux, dans tout l'éclat de sa

fraîcheur, eut-elle franchi l'entrée de la grande avenue, que M. Pitt

s'aperçut, avec un sentiment de contrariété et presque de mauvaise

humeur, que d'immenses trouées avaient été faites dans les deux

rangées d'arbres qui bordaient l'allée, et que, sans respect pour le

droit de propriété que M. Pitt avait sur eux, le vieux baronnet les

taillait et les coupait d'après les inspirations de son caprice. Tout

dans le parc offrait à l'oeil l'aspect de la ruine et de la

désolation: les allées étaient mal entretenues et semées d'ornières

profondes où la voiture, en s'enfonçant, faisait jaillir la boue tout

autour d'elle. Les abords de la terrasse et les gradins du perron

étaient couverts d'une mousse noirâtre; les corbeilles de fleurs,

garnies autrefois des plantes les plus rares, étaient maintenant

envahies par les mauvaises herbes. Les volets, livrés au souffle des

vents, en suivaient la direction sur toute la façade de la maison. Ce

ne fut qu'après plusieurs coups de sonnette désespérés que la porte du

château s'ouvrit enfin. Les visiteurs purent apercevoir une espèce de

dame en rubans gravissant l'escalier de chêne noir au moment où

Horrocks introduisait l'héritier de Crawley-la-Reine et sa jeune

épouse dans la demeure de ses ancêtres. Il les conduisit au _cabinet_

de sir Pitt, comme on appelait cette pièce. Lady Jane et sir Pitt, à

chaque pas qu'ils faisaient, se sentaient presque suffoqués par une

forte odeur de tabac. Sous forme d'excuses, maître Horrocks glissa en

passant que sir Pitt était repris de ses douleurs et souffrait

beaucoup de ses reins.

Le susdit cabinet avait vue sur l'entrée du parc. Sir Pitt, de l'une

des fenêtres qu'il venait d'ouvrir, avait engagé un bruyant dialogue

avec le postillon et le domestique de son fils qui faisaient mine de

décharger les bagages.

«Ne touchez pas à ces paquets, leur criait-il en leur faisant signe du

bout de la pipe qu'il tenait à la main. C'est une simple visite, ne le

voyez-vous pas, imbéciles que vous êtes. Holà! voilà un cheval qui a

la jambe bien abîmée; conduisez-le à l'auberge de la _Tête couronnée_,

pour qu'on la lui frotte un peu.

--Eh bien! Pitt, comment va cette santé, mon cher? Hé! hé! vous venez

voir si la vieille carcasse de votre père est encore debout. À la

bonne heure, ma belle enfant, vous avez une petite mine un peu plus

gentille que les joues parcheminées de votre respectable mère. Allons,

venez embrasser le vieux Pitt comme une petite fille bien sage.»

Cette caresse, qui sentait le tabac, faite avec une bouche hérissée

d'une barbe de huit jours, ne fut pas des plus agréables pour la jeune

femme, qui ne savait où elle en était. Elle se souvint heureusement

fort à propos que son frère Southdown portait des moustaches et fumait

des cigares, ce qui l'aida à supporter plus facilement les embrassades

du baronnet.

La foire aux vanités, Tome II · 第 8 / 41 段