régnait entre les deux frères. Lorsque Rebecca vint à Londres, Pitt et
sa femme en étaient partis. Plus d'une fois elle se rendit à Park-Lane
pour voir s'ils avaient pris possession de la maison de miss Crawley;
mais les nouveaux héritiers n'y avaient encore fait aucune apparition.
Raggles seul put lui fournir les renseignements suivants: les
domestiques de miss Crawley avaient été congédiés après avoir reçu
d'honnêtes gratifications; M. Pitt ne s'était montré à Londres qu'une
seule fois, où il était venu passer quelques jours pour arranger ses
affaires avec les hommes de loi; il avait vendu tous les romans
français de miss Crawley à un libraire de Bond-Street.
Becky avait bien ses raisons pour s'enquérir ainsi et attendre
impatiemment la venue de sa nouvelle parente.
«Quand lady Jane sera arrivée, se disait-elle dans son for intérieur,
elle répondra de moi auprès de la société de Londres; et quant aux
femmes, bah! les femmes courront après moi quand elles me verront
recherchée par les hommes.»
* * * * *
Dans une certaine position, il est un objet aussi indispensable à une
femme que sa voiture ou son bouquet, c'est une compagne. J'ai toujours
admiré la sensibilité excessive de ces affectueuses créatures qui ne
sauraient se passer de concentrer toutes leurs tendresses sur un objet
de leur sexe doué d'une laideur raisonnable. Chez ces natures
privilégiées, le principe aimant est si développé qu'elles ont
toujours besoin d'avoir auprès d'elle un être sur lequel elles
puissent répandre cet excédant d'amour; aussi vous ne verrez jamais
une de ces femmes paraître en public sans traîner après elle cette
compagne nécessaire en robe fanée et reteinte, et toujours placée sur
le second plan.
«Rawdon, disait Becky à une heure fort avancée de la nuit, devant un
cercle d'hommes rangés autour d'un feu pétillant, car les hommes
venaient chez elle finir leur nuit et trouvaient des glaces et du café
provenant, ne vous en déplaise, des meilleures maisons de Londres,
Rawdon, il me faut un chien de berger.
--Un quoi? dit Rawdon de la table de jeu où il faisait sa partie.
--Un chien de berger! dit le jeune lord Southdown, ma chère mistress
Crawley, voilà une singulière idée. Pourquoi n'auriez-vous pas plutôt
un chien danois? J'en sais un en vérité qui est bien aussi grand
qu'une girafe, et on pourrait presque l'atteler à votre voiture; ou
bien encore un lévrier d'Égypte, qu'en dites-vous? J'en tiens un à
votre disposition si vous en voulez; prenez, si vous aimez mieux, un
de ces petits carlins, qui entreraient dans la tabatière de lord
Steyne? J'ai vu à Bayswater un homme qui en offrait un au nez duquel
vous auriez pu.... Je marque le roi et je joue.... au nez duquel vous
auriez pu accrocher votre chapeau.
--Je marque la levée, dit Rawdon avec gravité.
Il ne s'occupait d'ordinaire que de son jeu et ne se mêlait à la
conversation que lorsqu'on y parlait de chevaux ou de paris.
--Que voulez-vous donc faire d'un chien de berger? continua d'un ton
enjoué le jeune Southdown.
--Je parle au figuré, dit Becky en riant et en jetant un coup d'oeil à
lord Steyne.
--Nous expliquerez-vous cette énigme? fit à son tour Sa Seigneurie?
--Il me faut un chien pour me préserver des loups ravisseurs continua
Rebecca; j'ai besoin de compagnie.
--Pauvre innocente brebis; il ne vous manquait que cela,» dit alors le
marquis avec une contraction de mâchoire et une affreuse grimace qui
était chez lui l'expression du rire, et, en même temps, il faisait à
Rebecca des yeux en coulisses.
Le vieux lord Steyne était debout près de la cheminée à savourer son
café; une flamme claire et brillante répandait dans la pièce une douce
et agréable chaleur. Une douzaine de bougies disposées sur la cheminée
dans des candélabres en porcelaine et bronze, illuminaient d'un vif
éclat la figure de Becky, étendue sur un sofa couvert d'une riche
étoffe. Becky portait une robe rose, et l'on eût dit une fleur
rafraîchie par la rosée du matin. La transparence de son écharpe de
tulle flottant comme une vapeur autour de son cou, laissait entrevoir
ses bras et ses épaules d'une blancheur éblouissante; ses cheveux
descendaient en boucles derrière ses oreilles, et son pied mignon
s'échappait avec coquetterie des plis d'une robe de soie dans tout le
lustre de sa nouveauté. C'était le plus joli pied, la plus jolie
chaussure, le plus joli bas de soie que l'on pût trouver dans le monde
entier.
Les bougies éclairaient aussi le crâne luisant de lord Steyne, que
garnissait une frange demi-circulaire de cheveux rouges. Il avait des
sourcils touffus et épais, des petits yeux injectés de sang et
encadrés de rides. Sa mâchoire inférieure avançait d'une manière
formidable, et quand il voulait rire il mettait à découvert deux
rangées de crocs qui donnaient un aspect farouche aux contractions de
sa figure. Il avait dîné ce jour-là à la table royale, et portait sa
jarretière et son ruban. Sa Seigneurie avait la taille petite,
l'encolure assez large et les jambes en cerceau; il paraissait
très-fier de la petitesse de son pied et de la finesse de sa cheville,
et caressait sans cesse le genou qui portait sa jarretière.
«Le berger ne suffit donc pas, dit le noble lord, pour défendre son
tendre agneau?
--Le berger aime trop les cartes et le club, répondit Rebecca en
riant.
--Voilà un Corydon de moeurs fort déréglées, reprit milord, et bien
peu fait pour tenir la houlette.
--Je marque trois contre vous deux, dit Rawdon à la table de jeu.
--Regardez notre Mélibée, murmura le marquis en ricanant, n'est-il pas
occupé d'une façon très-pastorale? il est en ce moment à tondre un
mouton du Southdown, une espèce de mouton bien innocent, n'est-ce pas?
Mais, ma foi, c'est une fort belle toison.
--Milord s'y connaît en fait de toison,» dit Rebecca en lui lançant un
regard méprisant et sarcastique, car milord est chevalier de l'ordre.
Milord portait en effet à son cou le collier de la Toison d'or,
présent qui lui venait des princes d'Espagne nouvellement rétablis sur
le trône.
La jeunesse de lord Steyne avait été célèbre par ses intrigues
amoureuses et ses gains au jeu. Il était resté deux jours et deux
nuits de suite à jouer contre M. Fox. Il avait gagné de l'argent aux
plus augustes personnages du royaume. Il devait, disait-on, son
marquisat à un coup de dés. Aussi n'était-il pas bien aise lorsqu'on
faisait allusion à ses fredaines passées. Rebecca avait donc provoqué
l'orage et le voyait s'amonceler sous l'épais sourcil de milord.
Elle quitta la sofa, alla le débarrasser de sa tasse à café et le
gratifia de son sourire le plus gracieux.
«Oui, reprit-elle, je veux un chien de garde; mais, soyez tranquille,
il n'aboiera pas après vous.»
Passant alors dans l'autre pièce, elle s'assit devant le piano et se
mit à chanter une romance française d'une voix si émue et si
caressante, que le noble lord, apprivoisé par la musique, ne tarda pas
à aller la rejoindre, et, placé derrière elle, marqua les mouvements
avec la tête.
Rawdon et son ami continuèrent à jouer à l'écarté jusqu'au moment où
ils en eurent assez. Le colonel gagnait; mais quelque considérables et
fréquents que fussent ses gains, ces soirées, qui revenaient plusieurs
fois par semaine, ne laissaient pas que d'ennuyer à la longue
l'ex-dragon, qui, ne comprenant pas un mot à ce feu roulant de
plaisanteries, traits couverts et allusions échangées dans ce cercle
où sa femme régnait par son esprit et l'admiration qu'elle inspirait,
se voyait réduit la plupart du temps à se tenir immobile sur sa chaise
et silencieux comme une statue.
«Comment se porte le mari de mistress Crawley?» tel était d'ordinaire
le bonjour dont le saluait lord Steyne.
Telle était en effet sa profession reconnue dans le monde. Rawdon
n'était plus le colonel Crawley, il était le mari de mistress Crawley.
Quant au petit Rawdon, si nous n'en avons rien dit depuis longtemps,
c'est qu'il restait caché dans une mansarde située sous les combles de
la maison, ou bien vivant à la cuisine au milieu des domestiques, sans
que sa mère s'en souciât le moins du monde. Tout le temps que la bonne
française resta au service de mistress Crawley, il passait ses
journées avec elle; et quand elle partit, le petit garçon poussa de
tels hurlements dans sa chambre déserte, qu'une bonne qui couchait
dans une pièce voisine alla le prendre, le mit dans son lit et parvint
ainsi à le consoler.
Rebecca, milord Steyne et une ou deux autres personnes se trouvaient
dans le salon à prendre le thé au retour de l'Opéra, lorsque les cris
aigus du pauvre marmot firent retentir toute la maison.
«C'est mon petit chérubin qui pleure sa nourrice, dit mistress
Crawley, sans se déranger aucunement pour aller voir ce qu'avait
l'enfant.
--Et vous êtes si bonne mère que vous ne voulez pas le voir pleurer,
dit lord Steyne d'un ton railleur.
--Bah! répliqua mistress Crawley en rougissant légèrement, quand il
sera las de pleurer il se décidera à dormir.»
Puis on se remit à causer de la représentation de l'Opéra.
Rawdon s'était esquivé un moment pour connaître la cause du chagrin de
son fils, et il rejoignit bientôt la compagnie lorsqu'il eut vu
l'enfant entre les mains de l'honnête Dolly qui s'efforçait de le
consoler.
Le cabinet de toilette du colonel était situé dans les hautes régions
de la maison; c'était là qu'avaient lieu les entrevues intimes du père
et du fils; c'était là qu'ils se voyaient tout à leur aise et sans
témoins; tandis que Rawdon père se faisait la barbe, Rawdon fils,
assis sur une malle, suivait les détails de cette opération avec un
plaisir toujours croissant. La plus parfaite intelligence régnait
entre eux; le père apportait au fils quelques friandises du dessert
qu'il cachait dans un certain étui à épaulettes où l'enfant savait
fort bien les retrouver, et c'étaient des bonds et des cris de joie à
la découverte de chaque trésor nouveau; mais le petit Rawdon était
obligé de modérer ses transports, car sa mère dormait à l'étage
inférieur et il ne fallait pas troubler son sommeil. Comme elle se
mettait au lit fort tard, elle ne se levait, par suite, que dans
l'après-midi.
Rawdon achetait pour son petit garçon des livres d'images et
remplissait sa chambre de joujoux. Les murailles étaient couvertes de
gravures collées par la main paternelle et payées par Rawdon argent
comptant. Quand il n'était pas de service au parc pour escorter
mistress Crawley, il prenait son garçon avec lui et faisait des
promenades qui duraient des heures entières. Le colonel mettait
l'enfant à cheval sur ses genoux, lui laissait tirer ses grandes
moustaches en guise de rênes, et la journée s'écoulait ainsi au milieu
de ces jeux et de ces gambades enfantines.
La chambre du jeune Rawdon était très-basse, et une fois, en prenant
l'enfant pour le faire sauter en l'air, le père lui heurta la tête
contre le plafond; le petit Rawdon avait alors cinq ans. M. Crawley
faillit presque laisser tomber son fils, tant il fut effrayé des
suites que pouvait avoir sa maladresse, et l'enfant, faisant une
grimace affreuse, se disposait à pousser les cris les plus
épouvantables que la violence du coup aurait du reste suffisamment
excusés, lorsque son père l'arrêta tout court en lui disant:
«Pour l'amour de Dieu, n'allez pas éveiller votre mère.»
L'enfant regarda aussitôt son père d'un air piteux et lamentable,
mordit ses lèvres, serra le poing, et on n'entendit pas même un
soupir s'échapper de son petit coeur. Rawdon raconta cette histoire au
club, à ses anciens camarades, à toute la ville.
«Ah! monsieur, si vous saviez, disait-il à tous ceux qu'il
rencontrait, c'est un fameux gaillard et rudement taillé que mon
garçon; il est d'une trempe solide! J'ai presque fait entrer la moitié
de sa tête dans le plafond, eh bien! il n'a pas crié de peur
d'éveiller sa mère.»
Une ou deux fois par semaine, cette excellente mère faisait son
ascension dans les lieux élevés où son mari passait la plus grande
partie de sa vie. On eût dit une poupée du _Magasin des modes_ sur
laquelle Prométhée aurait soufflé. Sur ses lèvres brillait toujours un
sourire caressant; les toilettes les plus fraîches, les écharpes, les
dentelles les plus précieuses, rehaussaient encore la souplesse de sa
taille et la vivacité de ses mouvements; ses gants et ses chaussures
faisaient aussi ressortir la finesse de sa main, la petitesse de son
pied; tous les jours c'était un chapeau nouveau, sur lequel les fleurs
semblaient renaître et s'épanouir, ou qu'ombrageaient des marabouts
d'un velouté aussi moelleux que la blanche corolle du camélia.
Elle faisait à son fils deux ou trois signes de tête plus propres à le
tenir à distance que capables de provoquer sa tendresse; le jeune
Rawdon, tout frappé de cette merveilleuse apparition, interrompait son
dîner ou quittait ses soldats de carton pour la contempler à son aise.
Quand elle avait quitté la chambre, il restait après elle une odeur de
rose, une espèce de parfum céleste qui indiquait le passage d'une
divinité. Aux yeux de son fils, elle était une créature surnaturelle,
bien supérieure à son père, bien supérieure à toutes les autres
personnes qui l'approchaient, et à laquelle il fallait offrir à une
certaine distance ses adorations et son encens. Lorsqu'il allait en
voiture avec elle, il éprouvait comme une sorte de terreur religieuse,
et toute la promenade se passait pour lui à regarder avec des yeux
béants la fée si merveilleusement habillée qu'il avait en face de lui.
De beaux messieurs sur des chevaux fringants s'approchaient pour
échanger avec elle un sourire et quelques paroles. Ses yeux avaient un
éclair pour chacun d'eux; tandis que sa main leur envoyait au passage
de gracieux saluts. Pour sortir avec elle, l'enfant mettait son habit
rouge tout neuf; sa vieille jaquette couleur foncée était bonne pour
rester à la maison. Parfois, en son absence, tandis que Dolly faisait
le ménage, le petit Rawdon s'avançait dans la chambre à coucher de sa
mère. C'était pour lui comme une demeure céleste, un séjour mystérieux
où se réunissaient toutes les splendeurs et toutes les merveilles. La
garde-robe offrait à ses regards ébahis des robes roses, bleues et à
plusieurs reflets. Il restait dans le ravissement en face de cet écrin
en bois de rose doublé d'argent, devant cette main de bronze couverte
de bagues étincelantes; un autre objet encore attirait son attention,
c'était une glace sur chevalet, véritable chef-d'oeuvre, dans laquelle
il voyait tout juste sa petite figure étonnée et l'image de Dolly,
chose bien singulière, qui, tout en paraissant suspendue au plafond,
continuait à retourner et à battre les oreillers et le traversin.
Pauvre petit être négligé! le nom d'une mère est comme celui de Dieu
sur les lèvres et dans le coeur de ces innocentes créatures, et cet
enfant n'adorait sous ce nom qu'un marbre froid et insensible!
Rawdon Crawley, tout en n'ayant pas du reste une nature d'élite,
possédait un certain fond de tendances affectueuses; il savait encore
trouver dans son coeur assez d'amour pour chérir tendrement sa femme
et son fils. Il aimait avec passion le petit Rawdon; Rebecca, bien
qu'elle s'en fût aperçue, n'en disait rien à son mari: ce n'est pas
qu'elle lui en voulût pour cela, oh! nullement, elle avait un si bon
caractère! elle n'en conçut seulement que plus de mépris à son
endroit. Le colonel rougissait devant sa femme de cette tendresse
paternelle, la lui dissimulant autant qu'il le pouvait, et ne se
livrant à ses transports qu'autant qu'il était tout seul avec son
fils.
D'ordinaire il allait faire avec lui une visite matinale à l'écurie ou
bien une promenade au parc. Le jeune lord Southdown, un coeur d'or qui
aurait pour un peu donné le chapeau qu'il avait sur la tête, et dont
la principale occupation en ce monde était d'acheter mille petites
bagatelles pour les donner ensuite, avait fait cadeau au petit Rawdon
d'un poney gros comme le poing, et sur ce coursier en miniature,
l'enfant allait caracoler dans le parc, suivi de son père, qui ne le
quittait point. Le colonel aimait à aller revoir son ancienne caserne
et ses anciens camarades de Knightbridge. Parfois il se prenait à
regretter sa vie de garçon. Les vieux soldats étaient bien aises de
revoir leur ancien officier et de faire sauter dans leurs bras _leur
petit colonel_. C'était une fête pour le colonel Crawley d'aller dîner
à la caserne avec ses camarades.
«Au diable! disait-il parfois, je ne suis pas assez fin pour elle, je
le sais bien.... Et puis il ajoutait: Ma femme ne s'apercevra même pas
de mon absence.»
Il avait bien raison, son absence passait inaperçue.
Rebecca, du reste, ne boudait point son mari; bien au contraire, elle
lui faisait toujours bonne figure. Elle poussait même les égards
jusqu'à lui dissimuler le dédain qu'elle avait pour lui; peut-être
l'aimait-elle mieux ainsi, lourd et bête, que s'il avait eu plus
d'esprit. De cette façon au moins elle pouvait le prendre pour son
domestique de confiance, son maître d'hôtel. Il faisait ses
commissions, exécutait ses ordres sans la questionner, l'accompagnait
dans ses promenades en voiture, sans faire jamais la moindre
objection. Après l'avoir conduite à l'Opéra, il allait se délasser à
son club pendant la représentation, et était fort exact à venir la
reprendre au sortir du spectacle. La seule chose qu'il aurait voulue,
c'eût été de lui voir un peu plus de tendresse pour son fils; mais
enfin il avait fini par prendre son parti sur ce sujet.
«Le diable m'emporte, disait-il, elle sait mieux que moi à quoi s'en
tenir, car pour moi je n'y entends rien.»
En effet, il n'est pas besoin d'une haute portée d'esprit pour gagner
aux cartes et au billard, et hors de là Rawdon n'avait aucune espèce
de prétention.
Lorsqu'enfin arriva à Rebecca le chien de berger qu'elle avait
demandé, les fonctions de Rawdon furent singulièrement allégées par la
présence de ce nouvel auxiliaire. Sa femme le poussait souvent à dîner
dehors et le dispensait de venir la rechercher à l'Opéra.
«Vous ferez bien de ne pas rester ce soir à la maison, mon cher, lui
disait-elle; vous y dormiriez d'ennui. Il viendra des hommes que vous
ne pouvez sentir. Je ne les aurais point engagés s'il n'y avait là une
question d'avenir pour vous; et maintenant que j'ai un chien de
berger, je n'ai pas peur de me trouver seule.
--Un chien de berger, un porte-respect, Becky Sharp avec un
porte-respect, voilà une bonne plaisanterie,» pensait mistress Crawley
en elle-même.
Le fait est que c'était, selon elle, une bonne plaisanterie qui
excitait au plus haut point sa gaieté et sa belle humeur.
Un dimanche matin, où Rawdon Crawley faisait sa promenade ordinaire
avec le petit Rawdon sur le poney, le colonel rencontra Clink, de son
régiment, en train de causer avec un vieux monsieur qui tenait dans
ses bras un enfant de l'âge du petit Rawdon. Le bambin avait saisi la
médaille de Waterloo que portait le caporal et paraissait l'examiner
avec un très grand plaisir.
«Bonjour, mon colonel, dit Clink en réponse au bonjour de Crawley.
Voici un jeune conscrit de l'âge de notre petit colonel, continua le
caporal.
--Son père était aussi à Waterloo, dit le vieux monsieur qui portait
l'enfant, n'est-ce pas Georgy?»
En même temps Georgy et l'autre enfant s'examinaient l'un l'autre avec
cet air solennel et scrutateur si familier aux enfants qui se trouvent
en présence d'un visage nouveau.
«Et dans un régiment de ligne, ajouta Clink d'un air de suffisance.
--Il était capitaine dans le ***, continua le vieux monsieur avec
emphase. Le capitaine George Osborne, monsieur, vous le connaissez
peut-être. Il est mort sur le champ d'honneur, monsieur, en combattant
l'usurpateur.»
La figure du colonel Crawley devint alors toute rouge.
«Je le connaissais parfaitement, monsieur, reprit-il alors, et sa
femme, sa chère femme, comment va-t-elle, monsieur?
--C'est ma fille, monsieur,» reprit le vieillard en déposant à terre
le petit garçon et tirant avec un geste majestueux une carte de son
portefeuille il la présenta au colonel. On y lisait l'indication
suivante:
M. SEDLEY
Seul et unique agent de la compagnie du Diamant-Noir,
pour l'exploitation des charbons incombustibles.
S'adresser: Bunker's Wharf Thames street et Anna Maria Cottages,
sur la route de Fulham.
Pendant ce temps, le petit Georgy s'était approché du cheval et le
regardait de fort près.
«Voulez-vous monter dessus, lui dit le petit Rawdon qui était alors en
selle.
--Oui,» dit Georgy.
Le colonel, qui, à la suite des explications précédentes, se sentait
pris d'un certain intérêt pour cet enfant, le souleva de terre et le
plaça sur le poney, derrière le jeune Rawdon.
«Serrez bien, Georgy, lui dit-il; prenez bien mon petit garçon par le
milieu du corps; il s'appelle Rawdon.»
Les deux enfants partirent d'un éclat de rire.
«On aurait beau chercher partout, dit alors l'excellent caporal, on ne
trouverait pas deux plus jolies têtes.»
En même temps le colonel, le caporal et le vieux Sedley, avec son
parapluie sous le bras, commencèrent à marcher à côté des enfants.
CHAPITRE VI.
Une famille dans la gêne.
Suivons le petit George Osborne qui dirige sa promenade à cheval du
côté de Fulham; une fois arrivés dans ce faubourg de Londres, faisons
une halte pour nous informer des personnes de notre connaissance que
nous y avons laissées. Qu'est devenue mistress Amélia depuis le
terrible coup qui la frappa à Waterloo? Est-elle encore vivante,
est-elle consolée? Qu'est devenu le major Dobbin dont le cabriolet
était toujours en route pour aller chez elle? Trouverons-nous là des
nouvelles du collecteur de Boggley Wollah?
Quelques mots suffiront pour nous mettre au courant de ce qui concerne
ce dernier: le gros Joseph Sedley était retourné dans les Indes peu
après sa fuite de Bruxelles; soit que le temps de son congé fût fini,
soit qu'il craignit de rencontrer quelques-uns des témoins de son
héroïsme dans les journées de Waterloo. Toujours est-il qu'il repartit
pour le Bengale peu après l'installation de Napoléon à Sainte-Hélène
et qu'il y rendit visite en passant à l'ex-empereur. À en juger par ce
que disait M. Sedley à bord de son navire, on aurait pu supposer que
ce n'était point la première fois qu'il se trouvait en face de
l'aventurier corse et que, pour le moins, ce belliqueux enfant
d'Albion avait pris par la barbe le général français à l'affaire du
Mont-Saint-Jean. Il savait mille anecdotes sur ce fameux engagement,
indiquait la position stratégique des divers régiments, et détaillait
les pertes subies par chacun d'eux. À l'entendre, on aurait pu croire
qu'il avait contribué pour sa large part à cette mémorable victoire,
qu'il avait accompagné l'armée dans ses évolutions périlleuses, et, au
fort de la mêlée, porté les dépêches du duc de Wellington. Il savait
mot pour mot, et minute par minute, tout ce que le duc avait fait ou
dit dans le cours de la glorieuse journée de Waterloo, et paraissait
tellement au courant des faits et gestes de Sa Grâce qu'il était
impossible de douter un seul instant qu'il n'eût passé toute sa
journée à côté du vainqueur. Si son nom ne se trouvait point dans les
listes que donnèrent les journaux à l'occasion de cette bataille,
c'est qu'il ne figurait point sur les cadres de l'armée. Peut-être
avait-il fini par se persuader, mieux encore qu'à ses auditeurs, que
les lignes anglaises lui devaient la plus grande part de leur succès.
Il n'en est pas moins certain qu'il fit aussi très-grande sensation à
Calcutta, et que, pendant tout le reste de son séjour au Bengale, il
ne fut plus désigné que sous l'appellation honorifique de
Waterloo-Sedley.
Les billets qu'il avait souscrits pour solde des deux chevaux furent
payés sans la moindre difficulté de sa part et de celle de ses agents.
On ne l'entendit jamais rien dire sur ce marché, et quant au sort de
ces malheureux quadrupèdes, on n'a aucune donnée bien positive sur la
manière dont il s'en débarrassa, ainsi que d'Isidore, le domestique
belge qu'on avait vu vendre un cheval gris fort semblable à celui que
Jos montait quelquefois à Valenciennes pendant l'automne de 1815.