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LA FOIRE AUX VANITÉS
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR QUI SE VENDENT À LA MÊME LIBRAIRIE
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Coulommiers.--Typ. Paul BRODARD et Cie.
M. W. THACKERAY
LA FOIRE AUX VANITÉS
ROMAN ANGLAIS
Traduit avec l'autorisation de l'auteur
PAR GEORGES GUIFFREY
TOME SECOND
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1884
LA FOIRE AUX VANITÉS.
CHAPITRE PREMIER.
Sollicitude des parents de miss Crawley pour cette chère demoiselle.
Tandis que l'armée anglaise s'éloigne de la Belgique et se dirige vers
les frontières de la France pour y livrer de nouveaux combats, nous
ramènerons notre aimable lecteur vers d'autres personnages qui vivent
en Angleterre au sein du calme le plus profond et ont aussi leur rôle
à jouer dans le cours de notre récit.
La vieille miss Crawley était toujours à Brighton, où elle ne se
tourmentait pas beaucoup des terribles combats livrés sur le
continent. Briggs toujours sous l'influence des tendres paroles de
Rebecca, ne manqua pas de lire à sa chère Mathilde la _Gazette_, où
l'on parlait avec éloge de la valeur de Rawdon Crawley et de sa
promotion au grade de lieutenant-colonel.
«Quel dommage, disait alors sa tante, que ce brave garçon se soit
embourbé dans une pareille ornière, c'est malheureusement une sottise
irréparable. Avec son rang et son mérite il aurait trouvé à épouser au
moins la fille d'un marchand de bière qui lui aurait apporté une dot
de 250 000 liv. sterling, comme miss Grain d'Orge, par exemple.
Peut-être même aurait-il pu songer à une alliance avec quelque
famille aristocratique de l'Angleterre. Un jour ou l'autre je lui
aurais laissé mon argent à lui ou à ses enfants, car je ne suis pas
encore fort pressée de partir, entendez-vous, miss Briggs, quoique
vous soyez peut-être plus pressée d'être débarrassée de moi, et il
faut que tout cela manque; et pourquoi, je vous prie? Parce qu'il lui
a pris fantaisie d'épouser une mendiante de profession, une danseuse
d'opéra.
--Mon excellente miss Crawley ne laissera donc pas tomber un regard de
miséricorde sur ce jeune héros, dont le nom est désormais inscrit sur
les tablettes de la gloire? reprenait miss Briggs, exaltée par la
lecture des prodiges de Waterloo, et toujours disposée à saisir
l'occasion de se livrer à ses instincts romanesques. Le capitaine, je
veux dire le colonel, car désormais tel est son grade, le colonel
n'a-t-il pas assuré à jamais l'illustration du nom des Crawley?
--Vous êtes une sotte, miss Briggs, répondait la douce Mathilde, le
colonel Crawley a traîné dans la boue le nom de sa famille. Épouser la
fille d'un maître de dessin! épouser une demoiselle de compagnie; car
elle sort du même sac que vous, miss Briggs; oh! mon Dieu, je n'en
fais point de différence; seulement, elle est plus jeune et possède
beaucoup plus de grâce et d'astuce. Mais, par hasard, seriez-vous la
complice de cette misérable qui a attiré Rawdon dans ses filets? C'est
que vous avez toujours la bouche empâtée de ses louanges. J'y vois
clair maintenant, j'y vois clair, vous êtes de complicité avec elle.
Mais dans mon testament, vous pourrez bien trouver quelque chose qui
vous fera déchanter, je vous en avertis. Vite, écrivez à M. Waxy que
je désire le voir immédiatement.»
Miss Crawley écrivait alors à M. Waxy, son homme d'affaire, presque
tous les jours de la semaine. Le mariage de Rawdon avait complétement
bouleversé ses dispositions testamentaires, et elle était fort
embarrassée pour savoir comment répartir son argent. Ces
préoccupations n'étaient point causées par l'appréhension d'une mort
prochaine; au contraire, la vieille demoiselle s'était parfaitement
rétablie. Il était facile d'en juger à la vivacité des épigrammes dont
elle accablait la pauvre Briggs. Sa malheureuse victime montrait une
douceur, une apathie, une résignation où l'hypocrisie entrait pour
plus encore que la générosité. En un mot, elle s'était faite à cette
soumission servile, indispensable aux femmes de son caractère et de
sa condition. Et quant à miss Crawley, comme toutes les personnes de
son sexe, elle savait avec un art cruel retourner dans la plaie la
pointe acérée du mépris.
À mesure que la convalescente reprenait des forces, il semblait
qu'elle cherchât à les essayer contre miss Briggs, la seule compagne
qu'elle admît dans son intimité. Les parents de miss Crawley ne
perdaient pas pour cela le souvenir de cette chère demoiselle; au
contraire, chacun s'efforçait à l'envi de lui témoigner par nombre de
cadeaux et de messages affectueux l'énergie d'une tendresse
inaltérable.
Nous citerons en première ligne son neveu Rawdon Crawley. Quelques
semaines après la fameuse bataille de Waterloo, et les détails donnés
par la Gazette sur ses exploits et son avancement, il arriva à
Brighton, par le bateau de Dieppe, une boîte à l'adresse de miss
Crawley. Cette boîte contenait des présents pour la vieille fille et
une lettre de son respectueux neveu le colonel; le paquet se composait
d'une paire d'épaulettes françaises, d'une croix de la Légion
d'honneur et d'une poignée d'épée, précieux trophées de la bataille.
La lettre était charmante de verve et d'entrain; elle donnait tout au
long l'histoire de la poignée d'épée enlevée à un officier supérieur
de la garde, qui, après avoir énergiquement exprimé que la garde meurt
et ne se rend pas, avait été fait prisonnier au même instant par un
simple soldat. La baïonnette du fantassin avait brisé l'épée de
l'officier, et Rawdon s'était saisi de ce tronçon pour l'envoyer à sa
chère tante. Quant à la croix et aux épaulettes, elles avaient été
prises à un colonel de cavalerie tombé dans la mêlée sous les coups de
l'aide de camp. Rawdon s'empressait de déposer aux pieds de sa
très-affectionnée tante ces dépouilles, cueillies dans les plaines de
Mars. Il lui demandait la permission de lui continuer sa
correspondance quand une fois il serait arrivé à Paris, lui promettant
d'intéressantes nouvelles sur cette capitale et ses vieux amis de
l'émigration, auxquels elle avait témoigné une si bienveillante
sympathie pendant leurs jours d'épreuves.
Briggs fut chargée de la réponse. Elle devait adresser au colonel une
lettre de félicitations et l'encourager à de nouvelles communications
épistolaires. La première missive était assez spirituelle et assez
piquante pour faire bien augurer des suivantes.
«Je sais très-bien, disait miss Crawley à miss Briggs, que Rawdon est
aussi incapable que vous d'écrire une lettre pareille, que cette
petite drôlesse de Rebecca lui a dicté jusqu'à la dernière virgule;
mais je n'ai garde d'aller me priver des distractions qui peuvent me
venir de ce côté; faites donc comprendre à mon neveu que sa lettre m'a
mise de fort bonne humeur.»
Si miss Crawley ne se trompait pas en attribuant la lettre à Becky,
elle ne savait peut-être pas aussi bien que les dépouilles opimes
qu'on lui envoyait étaient également de l'invention de mistress
Rawdon. Cette dernière les avait eues pour quelques francs de l'un de
ces innombrables colporteurs qui, le lendemain de la bataille, se
mirent à trafiquer ces tristes débris. Quoi qu'il en soit la gracieuse
réponse de miss Crawley ranima les espérances de Rawdon et de sa
femme, qui tirèrent les plus favorables augures de l'humeur radoucie
de leur tante.
Dès que Rawdon, à la suite des armées victorieuses, eut fait son
entrée dans la capitale, sa vieille tante reçut de Paris la
correspondance la plus régulière et la plus divertissante.
La femme du recteur, non moins ponctuelle dans sa correspondance,
était beaucoup moins goûtée par la vieille demoiselle. L'humeur
impérieuse de mistress Bute lui avait fait un tort irréparable dans la
maison de sa belle-soeur, non-seulement elle était détestée des
subalternes, mais encore elle était à charge à miss Crawley. Si la
pauvre miss Briggs avait eu la moindre malice dans l'esprit, elle eût
trouvé une joie ineffable à annoncer à mistress Bute, de la part de sa
chère Mathilde, que celle-ci se trouvait infiniment mieux depuis que
mistress Bute n'y était plus; à la prier, toujours au nom de miss
Crawley, de ne plus s'inquiéter de sa santé et de ne pas quitter sa
famille pour venir la voir. Plus d'un coeur féminin eût savouré à
longs traits ce petit plaisir de la vengeance; mais pour rendre
justice à miss Briggs, elle ne voyait pas si loin. Son ennemie était
en disgrâce; il n'en fallait pas davantage pour émouvoir sa fibre
compatissante.
«J'ai été bien sotte, se disait, non sans raison, mistress Bute, j'ai
été bien sotte d'annoncer mon arrivée à miss Crawley dans la lettre
qui accompagnait l'envoi des canards de Barbarie. J'aurais dû me
présenter à l'improviste à cette vieille radoteuse, et l'enlever à ces
deux harpies Briggs et Firkin. Ah! Bute, mon ami Bute! qu'avez-vous
fait en allant vous casser le cou!»
Bute avait eu le plus grand tort et ne le savait que trop!
Nous avons vu de quoi était capable mistress Bute quand elle avait le
jeu pour elle; sous son autorité despotique, le règne de la terreur
s'était établi dans la maison de miss Crawley, mais à la première
occasion il y avait eu révolte suivie de la disgrâce la plus complète.
Tous les sots du presbytère prenaient texte de là pour se poser comme
les victimes de l'égoïsme le plus bas, de la trahison la plus
abominable; ces sacrifices, ce dévouement pour miss Crawley n'avaient
été payés que par la plus noire ingratitude.
L'avancement de Rawdon d'autre part, sa mise à l'ordre du jour avaient
aussi jeté l'alarme dans ces âmes si charitables et si chrétiennes. Sa
tante ne pouvait-elle pas se radoucir en le voyant colonel et
chevalier du Bain? Qui pouvait jurer que l'odieuse créature qu'il
appelait sa femme ne finirait pas par rentrer un jour en faveur?
La femme du ministre composa, sous l'inspiration de son juste
courroux, un sermon sur la vanité de la gloire militaire et la
prospérité des méchants, et son mari le lut à ses paroissiens, sans y
comprendre un mot. Pitt se trouvait ce jour-là dans l'auditoire: il
s'était rendu à l'église avec ses deux soeurs pour remplacer le chef
de famille qui ne faisait plus, dans son banc seigneurial, que de fort
rares apparitions.
Depuis le départ de Becky Sharp, ce vieux mécréant se livrait sans
frein à ses instincts dépravés. Sa conduite était devenue un scandale
pour le comté et un sujet de honte pour son fils. Jamais miss Horrocks
n'avait étalé sur son bonnet un tel luxe de rubans. Les autres
familles du voisinage avaient dû renoncer à toute espèce de relations
avec le château et son propriétaire. Le baronnet allait boire chez ses
fermiers, trinquait avec eux à Mudbury, et les jours de marché, il se
faisait conduire à Southampton dans sa grande voiture à quatre chevaux
avec miss Horrocks à sa droite.
M. Pitt, en ouvrant le journal, tremblait chaque matin d'y voir
annoncé le mariage de son père avec la susdite demoiselle. L'épreuve
était rude et pénible pour son amour-propre. Dans les assemblées
religieuses dont il avait la présidence, et où il parlait d'ordinaire
plusieurs heures de suite comment son éloquence ne se serait-elle pas
glacée sur ses lèvres lorsqu'en se levant il entendait dans
l'auditoire les réflexions suivantes:
«Eh! mais, ce monsieur qui se lève, c'est le fils de ce vieux réprouvé
de sir Pitt qui, dans ce moment, est sans doute à boire dans quelque
bouchon du voisinage.»
Une fois il parlait de la triste situation du roi de Tombouctou et de
ses nombreuses épouses, plongées dans les plus épaisses ténèbres de
l'idolâtrie; soudain un ivrogne, élevant la voix dans la foule:
«Combien, lui cria-t-il en compte-t-on dans le harem de Crawley?»
Sous le coup de cette apostrophe, l'auditoire resta tout ébahi, et il
n'en fallut pas davantage pour faire manquer l'effet du discours de M.
Pitt.
Quant aux deux héritières de Crawley-la-Reine, peu s'en manqua
qu'elles ne fussent livrés sans contrôle à leurs inspirations
personnelles. Sir Pitt avait juré que, sous aucun prétexte il ne
laisserait rentrer de gouvernantes au château. Enfin, par bonheur pour
elles et grâce à l'intervention de M. Crawley, le vieux gentilhomme se
décida à les mettre en pension.
À travers les nuances diverses qui résultaient dans les actes de
chacun de la différence des caractères, on pouvait néanmoins
reconnaître un redoublement d'attention à l'égard de miss Crawley de
la part de ses neveux et nièces; tous tenaient à lui témoigner leur
affection de la manière la plus vive; tous tenaient à lui donner des
gages non équivoques de leur tendresse.
Mistress Bute lui avait adressé des canards de Barbarie, des
choux-fleurs d'une grosseur remarquable, une jolie bourse et une
pelote faite par ses aimables filles, avec prière à leur chère tante
de vouloir bien leur garder une petite place dans son coeur.
M. Pitt, plus magnifique encore dans ses envois, lui prodiguait les
bourriches de pêches, de raisins et de gibier. La voiture de
Southampton à Brighton apportait à miss Crawley tous ces petits
cadeaux qui, sous mille formes diverses, prouvaient la tendresse de
ses proches. Quelquefois même M. Pitt allait lui rendre visite; car
l'humeur acariâtre et revêche de son honorable père mettait souvent sa
patience à bout, et le forçait d'aller chercher au dehors l'oubli de
ses soucis domestiques.
Un autre motif attirait encore M. Pitt à Brighton, c'était la présence
de lady Jane de la Moutonnière. Nous avons mentionné plus haut les
projets de mariage qui existaient entre les deux jeunes gens. Lady
Jane habitait Brighton avec ses soeurs et sa mère la comtesse de
Southdown, la femme forte de l'Évangile, avantageusement connue de
toutes les personnes graves et sérieuses.
Quelques mots sont nécessaires sur cette respectable famille, mêlée
aux événements de ce récit par les liens qui vont la rattacher à la
famille Crawley.
La vie du chef de la famille Southdown, Clément William, quatrième
comte de Southdown, n'offre aucune particularité bien remarquable. Il
entra au parlement sous le patronage de M. Wilberforce; y rendit
quelques services à son parti, et on ne saurait mieux faire que de le
ranger dans la catégorie dite des hommes sérieux.
Les paroles auraient peine à exprimer l'étonnement et la consternation
de la vertueuse comtesse de Southdown, lorsque, après le trépas de son
noble époux, elle apprit que l'héritier de la famille, son fils enfin,
était membre de plusieurs clubs et avait perdu de grosses sommes au
jeu, chez Wattiers et au Cocotier, qu'il avait déjà mangé une partie
de son héritage, qu'il était criblé de dettes, qu'il conduisait à
quatre chevaux, était commissaire dans les assauts de boxe, qu'enfin
il avait une loge à l'Opéra, où il paraissait au milieu de la société
la plus mal famée. Son nom était toujours accueilli par un murmure
réprobateur dans le cercle de la douairière. Lady Émilie comptait
quelques années de plus que son frère; elle avait déjà pris une
position éminente parmi les gens sérieux comme auteur de manuels de
piété, d'hymnes spirituelles et de poésies religieuses. C'était une
demoiselle d'un esprit mûr et rassis qui avait jeté bien loin toute
idée de mariage. Son amour pour les nègres suffisait, à lui seul, à
son ardente sensibilité. La rumeur publique lui attribue un magnifique
poëme dont voici le début:
Guidez-nous par delà les abîmes des mers,
En ces îles que brûle un soleil implacable,
Où sourit d'un ciel pur l'azur inaltérable,
Où de pleurs éternels le noir mouille ses fers.
Etc.... etc.... etc....
Elle était en correspondance réglée avec les missionnaires des deux
Indes. On parlait même de tendres sentiments qu'elle aurait éprouvés
pour le révérend Silas Pousse-Grain, tatoué dans une de ses missions
par les sauvages des mers du Sud.
Quant à lady Jane, pour laquelle M. Pitt, comme nous l'avons dit,
brûlait d'une si belle flamme, elle était aimable et craintive,
parlait peu et rougissait beaucoup. Malgré les écarts de son frère,
elle continuait à l'aimer sans pouvoir s'en empêcher. De temps à autre
elle lui écrivait de petites lettres à la hâte, et les jetait à la
poste en cachette. Un jour, et c'était le plus terrible secret qui
chargeât sa conscience, escortée de sa gouvernante, elle avait fait
une visite clandestine au jeune lord, qu'elle avait trouvé--voyez à
quels excès vous conduisent la débauche et le crime--en compagnie d'un
cigare et d'une bouteille de curaçao! Elle admirait sa soeur, adorait
sa mère, et à ses yeux l'homme le plus aimable et plus accompli était
M. Crawley, après son cher Southdown toutefois. Sa mère et sa soeur,
ces deux natures d'élite, se chargeaient de trancher pour elle en
toutes circonstances, et la regardaient avec ce superbe dédain que
toute femme qui se retire sur les hauteurs de l'intelligence dispense
toujours avec usure à ceux qu'elle voit au-dessous d'elle. Sa mère
commandait ses robes, ses livres, ses chapeaux, et allait même jusqu'à
penser pour elle. Suivant que milady Southdown se trouvait dans telle
ou telle disposition, sa fille montait à cheval, touchait du piano ou
prenait tout autre exercice. Milady aurait, sans aucun doute, laissé
sa fille en tabliers à manches jusqu'à ses vingt-six ans qu'elle
venait d'atteindre, s'il n'avait fallu les quitter pour la
présentation de lady Jane à la reine Charlotte.
Quand ces dames furent installées à Brighton, M. Crawley ne visita
d'abord qu'elles seules, se contentant de mettre une carte chez sa
tante et de demander tout simplement à M. Bowls ou à son camarade des
nouvelles de la malade. Un jour, s'étant trouvé face à face avec miss
Briggs, qui revenait du cabinet de lecture, de gros paquets de romans
sous le bras, une rougeur extraordinaire couvrit la figure de M.
Crawley, tandis qu'il s'avançait vers la demoiselle de compagnie, pour
lui dire un bonjour plus amical. Après s'être promené quelques
instants avec elle, il finit par emmener miss Briggs auprès de lady
Jane de la Moutonnière, et lui dit:
«Lady Jane, permettez-moi de vous présenter la meilleure amie de ma
tante et sa plus fidèle compagne, miss Briggs, que vous connaissez
déjà à un autre titre, comme auteur des _Harmonies du coeur_, ces
charmantes poésies qui font vos délices.»
Lady Jane rougit beaucoup, tendit sa petite main à miss Briggs, lui
fit un compliment tout à la fois très-poli et très-inintelligible,
parla de son désir d'aller voir miss Crawley, du bonheur qu'elle
aurait à connaître les parents et les amis de M. Pitt; puis, avec un
regard doux comme celui d'une colombe, elle prit congé de Briggs, à
laquelle M. Pitt fit un salut vraiment digne de ceux qu'il adressait à
la grande duchesse Poupernicle lorsqu'il était attaché comme envoyé
extraordinaire à sa cour.
L'adroit diplomate avait bien profité des leçons du machiavélique
Binkie. C'était lui qui avait donné à lady Jane l'exemplaire
des poésies de Briggs, qu'il avait ramassé dans un coin à
Crawley-la-Reine, exemplaire enrichi d'une dédicace adressée par cette
huitième muse à la première femme du baronnet. Il avait apporté ce
volume à sa fiancée, ayant d'abord eu le soin de le lire pendant la
route et de marquer au crayon les passages dont la douce lady Jane
devait se montrer le plus frappée.
M. Pitt fit briller aux yeux de lady Southdown les immenses avantages
qui pourraient résulter d'une plus grande intimité de rapports avec
miss Crawley; il les lui montra surtout comme alliant à la fois
l'intérêt de ce monde à celui du ciel. Miss Crawley vivait désormais
seule et abandonnée; ce réprouvé de Rawdon, par ses écarts monstrueux,
par son mariage, s'était aliéné sans retour les affections de sa
tante. La tyrannie intéressée de mistress Bute Crawley avait poussé la
vieille fille à se révolter contre les prétentions envahissantes de sa
cupide parente. Quant à lui, bien qu'il se fût abstenu jusqu'à ce jour
par un orgueil exagéré peut-être de toute marque de déférence ou de
tendresse à l'égard de miss Crawley, il pensait que le moment était
venu d'arriver par tous les moyens possibles à arracher cette âme à
l'ennemi du genre humain, et à assurer à sa personne l'héritage de sa
chère parente, en sa qualité de chef de la maison Crawley.
Lady Southdown, la femme forte de l'Écriture, tomba d'accord sur tous
ces points avec son futur gendre; et dans l'ardeur de son zèle, la
conversion de miss Crawley lui semblait l'affaire d'un tour de main.
Dans ses domaines de Southdown, cette géante de la vérité ne
daignait-elle pas elle-même parcourir en calèche les campagnes qu'elle
voulait initier à la grande lumière? N'envoyait-elle pas de tous côtés
des émissaires chargés d'inonder le pays d'une pluie de ses manuels?
Gros-Jean recevait ainsi l'ordre de se convertir sans délai;
Petit-Pierre, de lire sa prose sans résistance ni appel au clergé
régulier.
Milord Southdown, nature épileptique et obtuse, approuvait et
ratifiait les faits et gestes de sa Mathilde. Les croyances de milady
se transformant sans cesse, ses opinions variaient à l'infini, par
suite de la multitude des docteurs dissidents admis dans son intimité.
N'importe quiconque était dans sa dépendance, devait la suivre pas à
pas et les yeux fermés. Qu'elle s'adressât, suivant son caprice du
moment, au révérend Saunders Mac Nitre, le divin Écossais, ou au
révérend Luke Waters, l'angélique Wesleyen, ou à Giles Jowis, le
savetier illuminé, enfants, domestiques, fermiers, tout le monde était
tenu d'aller, à la suite de milady, s'incliner devant eux et de dire
_Amen_ à chacune des professions de foi de ces différents docteurs.
Pendant les exercices de piété, milord Southdown, usant du bénéfice de
son tempérament souffreteux, obtenait l'autorisation de rester dans sa
chambre à boire du vin chaud, tout en écoutant lire son journal. Lady
Jane était la préférée du vieux comte, mais aussi elle l'entourait des
soins les plus tendres et les plus sincères. Quant à lady Émilie,
auteur de la _Blanchisseuse de Finchley-Common_, elle peignait sous
des couleurs si terribles les châtiments de l'autre monde, qu'elle
jetait l'épouvante dans l'esprit craintif de son vieux père et que ses
accès d'épilepsie, d'après l'avis des médecins, avaient pour
principale cause les sermons de cette enthousiaste prédicante.
--Eh bien! oui, j'irai la voir, répondit lady Southdown à M. Pitt, en
se rendant à la logique puissante du prétendu de sa fille. Savez-vous
quel est le médecin de miss Crawley?»
M. Crawley nomma M. Creamer.
«Un praticien des plus dangereux et des plus ignorants, mon cher Pitt.
La providence, dans ses adorables desseins, a permis que je lui serve
d'instrument pour en purger déjà plusieurs maisons; deux ou trois
fois, malheureusement, je suis arrivée trop tard; entre autres, chez
ce pauvre général Glanders qui allait mourir entre les mains de cet
âne fieffé. Grâce aux pilules de Podger, que je lui ai administrées,
il y a eu quelques jours de mieux; mais hélas! il était trop tard pour
que l'effet pût être durable; sa mort du moins a été des plus douces;
et si la providence l'a retiré de ce monde, c'est sans doute pour son
plus grand bien. Je reviens à Creamer, mon cher Pitt; il ne peut
rester auprès de votre tante.»
Pitt se rangea tout à fait à cet avis. Lui aussi subissait, comme les
autres, l'ascendant de sa noble parente et future belle-mère. Son
esprit et son estomac étaient assez robustes pour supporter également
bien les remèdes spirituels et temporels de milady, les prédications
de Saunders Mac Nitre comme les pilules de Podger, l'élixir de Pokey
et les sermons de Luke Waters. Jamais il ne sortait sans avoir soin
d'emporter sur lui une provision de ces drogues théologiques et
médicales préparées par l'ignorance et débitées par le charlatanisme.
«Quant au traitement spirituel, continua milady, il n'y a pas de temps
à perdre; entre les mains de Creamer elle peut trépasser d'un jour à
l'autre, et songez, mon cher Pitt, dans quelles tristes dispositions
elle se trouve pour faire le grand voyage. Je vais lui dépêcher le
docteur Irons. Vite, Jane, écrivez un mot au révérend Bartholomé
Irons; à la troisième personne, entendez-vous? Vous lui direz que je
l'engage à venir prendre le thé ce soir à six heures et demie. Voilà
un ardent apôtre. Je suis sûr qu'il ne laissera pas miss Crawley
s'endormir avant de l'avoir vue. Et vous, Émilie, ma chère,
préparez-moi un paquet de brochures pour miss Crawley; vous y mettrez:
_Une Voix dans les flammes_, _la Trompette de Jéricho_, _la Marmite
cassée_, joignez-y encore _l'Anthropophage converti_.
--Et _la blanchisseuse de Finchley-Common_, dit lady Émilie, il faut
marcher droit au but.
--Pardon, mesdames, dit Pitt à son tour s'inspirant de sa science
diplomatique, avec toute la déférence que je dois à la chère lady
Southdown, je pense qu'il faudrait attendre encore avant d'amener miss
Crawley sur un terrain aussi grave et aussi sérieux. Sa santé réclame
des ménagements, et, en outre, elle a bien peu médité jusqu'à ce jour,
sur ce qu'elle avait à faire, pour son éternité bienheureuse.
--Raison de plus pour se hâter, mon cher Pitt, dit lady Émilie, en se
levant avec son arsenal de brochures.
--Une trop grande brusquerie ne réussirait qu'à l'effaroucher. Je
connais assez les dispositions mondaines de ma tante pour pouvoir vous
assurer qu'en voulant ainsi la convertir d'assaut, nous n'arriverions
à d'autres résultats que de la faire persister dans ses voies
funestes, loin d'arracher cette âme au péril qui la menace. Pour se
soustraire à l'effroi, à l'ennui que vous lui inspirerez, elle jettera
vos livres par la fenêtre et nous fermera sa porte au nez.
--Pitt, Pitt, vous appartenez aux pompes de ce monde au moins autant
que miss Crawley, dit lady Émilie, en remportant ses précieuses
brochures.
--Inutile de vous dire, chère lady Southdown, continua Pitt à voix
basse, sans s'arrêter à cette interruption, combien un manque d'égards
ou de prudence pourrait causer de préjudice à nos espérances sur les
biens terrestres et périssables de miss Crawley. Sa fortune atteint à
un chiffre de soixante-dix mille livres sterling; pensez de plus à son
grand âge, à son tempérament nerveux et délicat. Il existait un
testament en faveur de mon frère le colonel Crawley; elle l'a détruit,
je le sais.... Beaucoup de douceur, voilà ce qu'il faut employer pour
cette âme souffrante et blessée; évitons donc par-dessus tout ce qui
tendrait à l'aigrir, à l'irriter. J'espère en conséquence que vous
conclurez avec moi qu'il....
--Certainement, certainement, reprit lady Southdown. Jane, mon enfant,
il est inutile d'écrire ce billet au docteur Irons. Puisque la santé
de miss Crawley la met hors d'état de supporter les fatigues de la
discussion, nous attendrons qu'elle aille mieux. J'irai toutefois la
voir demain.
--Si vous m'en croyez, belle dame, ajouta encore sir Pitt d'un ton
caressant, vous n'y conduirez pas notre ardente Émilie; elle pousse
trop loin le prosélytisme: je vous engage plutôt à prendre la douce et
tendre lady Jane.
--Certainement, certainement, Émilie bouleverserait tous nos plans,»
repartit lady Southdown reconnaissant la justesse de cette
observation.
Pour cette fois donc la comtesse renonça à sa méthode ordinaire
d'accabler sous le poids de ses indigestes et rebutants traités la
victime que voulait frapper et réduire son ardeur convertissante,
c'est ainsi que dans les batailles la canonnade précède toujours les
charges de cavalerie française. Quoi qu'il en soit, et sans que nous
puissions dire si ce fut par égard pour une santé chancelante et
affaiblie, dans le désir de ne point compromettre la félicité
éternelle d'une âme égarée, ou peut-être enfin, par suite de calculs
intéressés, lady Southdown consentit à temporiser.
Le lendemain, la grande voiture de famille Southdown, portant sur ses
panneaux la couronne de comte et le losange, avec des armoiries qui
rappelaient les alliances avec les Binkie, s'arrêtait en grande pompe
à la porte de miss Crawley. Un laquais d'une taille gigantesque, d'une
mine grave et béate remit à M. Bowls, pour miss Crawley et miss
Briggs, les cartes de sa maîtresse. Après cette première entrée en
rapport, lady Émilie se donna, le jour même, la satisfaction d'envoyer
sous bande à la demoiselle de compagnie les brochures citées plus
haut, et principalement _la Blanchisseuse_, avec quelques autres
traités à l'usage des domestiques, tels que: _les Miettes de l'Office_,
_la Poêle et le Fourneau_, brochures dont le titre dit assez la haute
portée!
CHAPITRE II.
Où Jim passe par la porte et sa pipe par la fenêtre.
Miss Briggs s'était sentie singulièrement flattée des prévenances de
M. Crawley et du bon accueil de lady Jane. Aussi quand on apporta à
Miss Crawley les cartes de la famille Southdown, les paroles
élogieuses se pressèrent dans sa bouche sur le compte des visiteurs.
La comtesse avait laissé une carte pour elle! Il y avait là assurément
de quoi rendre bien fière cette pauvre délaissée.
«Une carte de lady Southdown pour vous, qu'est-ce que cela signifie,
miss Briggs? pour ma part, je n'y comprends rien,» observa miss
Crawley au nom de ses principes égalitaires.
Sa compagne lui fit humblement remarquer qu'il n'y avait aucun mal à
ce qu'une dame de qualité accordât quelque attention à une honnête et
pauvre fille.
Cette carte fut conservée précieusement dans sa boîte à ouvrage, parmi
ses autres trésors du même genre.
Elle raconta alors à miss Crawley sa rencontre de la veille avec M.
Pitt, en compagnie de sa cousine et future épouse. Elle s'étendit avec
une complaisance toute particulière sur l'amabilité et la modestie de
cette charmante demoiselle, sur la simplicité excessive de sa
toilette, dont elle passa minutieusement en revue tous les articles,
depuis le bonnet jusqu'aux brodequins.
Miss Crawley ne dit point à Briggs que son bavardage lui brisait la
tête; elle la laissa parler, au contraire, tant qu'elle voulut. Dès
qu'elle sentait ses forces revenir, elle se mettait à désirer les
visites, et M. Creamer, son médecin, ne voulant point lui permettre de
retourner à Londres pour s'y plonger de nouveau dans le tourbillon des
plaisirs, elle était enchantée de trouver à Brighton des éléments de
société. Elle envoya donc ses cartes le lendemain, en faisant dire à
M. Pitt qu'elle serait bien aise de le voir. Il se rendit à cette
invitation et amena même avec lui lady Southdown et sa fille. La
comtesse douairière évita de parler de l'état déplorable dans lequel
se trouvait l'âme de miss Crawley, elle causa toujours avec une
discrétion exquise de la pluie et du beau temps, de la guerre, de la
chute de Bonaparte; vanta surtout ses docteurs et ses drogueurs, et
porta très-haut les mérites singuliers de Podger, son apothicaire de
prédilection.
Dès cette première visite, Pitt Crawley frappa un coup de maître en
démontrant, clair comme le jour, que si un injuste oubli n'avait pas à
ses débuts arrêté sa carrière diplomatique, il n'y avait pas de raison
pour qu'il ne pût prétendre aux postes les plus élevés. La comtesse
douairière de Southdown ayant pris à parti celui qu'elle appelait
l'aventurier Corse, ce monstre souillé de tous les crimes imaginables,
ce misérable tyran indigne de voir la lumière du jour, etc., etc.,
etc. Pitt Crawley se mit à son tour à défendre l'homme de la destinée.
Il dépeignit le premier consul tel qu'il l'avait vu à la paix
d'Amiens, quand, lui Pitt Crawley, avait eu l'honneur de se lier avec
M. Fox, ce grand homme d'État, devant le génie duquel disparaît toute
dissidence d'opinion pour ne plus laisser place qu'à l'admiration la
plus fervente, ce politique achevé qui avait toujours professé la plus
haute considération pour l'empereur Napoléon; son indignation
s'exhala en termes les plus violents contre la conduite déloyale des
alliés à l'égard de ce monarque détrôné. L'exil le plus honteux et le
plus cruel n'avait-il pas été la récompense de sa foi en la parole
donnée? Et pourquoi? pour substituer à son autorité la tyrannique
domination d'un papiste effréné.
Cette sainte horreur de Rome et du pape assurait à M. Pitt une haute
position dans l'opinion de lady Southdown, pendant que son admiration
pour Fox et Napoléon le grandissait d'autre part dans l'esprit de sa
tante. L'amitié de cette dernière pour cet illustre défunt a déjà été
l'objet d'une digression dans l'un des premiers chapitres de cette
histoire. Whig de coeur et d'âme, miss Crawley, pendant toute la durée
de la guerre, avait fait cause commune avec les membres de
l'opposition, et bien que la chute de l'empereur n'ait jamais fait
grande impression sur les nerfs de la vieille dame, et que les
malheurs de l'exilé n'aient point troublé le sommeil de ses nuits,
Pitt cependant la prenait par son faible, en louant à la fois ses deux
idoles. Cette courte mais énergique protestation avait suffi pour le
mettre fort avant dans les bonnes grâces de sa tante.
«Et vous, ma chère, que pensez-vous?» dit miss Crawley en se tournant
vers la jeune demoiselle, dont l'air simple et modeste réveillait déjà
toutes ses sympathies.
C'était, du reste, son habitude de s'enflammer toujours ainsi à
première vue; mais il faut rendre cette justice à son enthousiasme, il
était aussi prompt à s'en aller qu'à venir.
Lady Jane rougit beaucoup, et répondit que, n'entendant rien à la
politique, elle la laissait aux esprits plus profonds que le sien.
Elle trouvait une grande justesse aux arguments de sa mère, ce qui
n'ôtait rien à l'excellence des raisons de M. Crawley.
Quand ces dames se retirèrent enfin pour prendre congé de miss
Crawley, celle-ci leur témoigna l'espérance que lady Southdown serait
assez bonne pour lui envoyer lady Jane de temps à autre, si toutefois
cette dernière voulait bien venir consoler une pauvre recluse
abandonnée.
La douairière s'y engagea de la meilleure grâce du monde, et l'on se
quitta très-bons amis.
«Ah! Pitt, ne me ramenez plus lady Southdown, lui dit la vieille
demoiselle à sa visite suivante. C'est en chair et en os la sotte
prétention de toute votre lignée maternelle, dont le ciel me préserve
comme de la peste. Quant à cette bonne petite lady Jane, vous pourrez
me l'amener tant qu'il vous plaira.»
Pitt en fit la promesse, mais il garda pour lui ce qui concernait la
comtesse Southdown. Il aurait été désolé d'ôter à cette digne matrone
la conviction où elle était qu'elle avait produit sur miss Crawley
l'impression la plus agréable et en même temps la plus saisissante.
Lady Jane se rendit volontiers à la demande de miss Crawley;
intérieurement elle n'était peut-être pas fâchée d'échapper à
quelques-unes des mortelles visites du révérend Bartholomé Irons et de
tous ces charlatans qui venaient bourdonner autour de la majestueuse
comtesse sa mère. Lady Jane tenait fidèle compagnie à miss Crawley,
elle l'accompagnait dans ses promenades, elle lui abrégeait par sa
présence la longueur des soirées. C'était une si bonne et si douce
nature que Firkin elle-même n'en était point jalouse; miss Briggs
aurait voulu l'avoir toujours avec elle, trouvant que son amie la
ménageait beaucoup plus devant la bonne lady Jane. Et quant à miss
Crawley, elle témoignait à cette jeune fille une affection et une
bienveillance particulières. La vieille demoiselle lui faisait le
récit de toutes ses histoires de jeunesse, mais sur un ton bien
différent de celui qu'elle apportait dans ses confidences à cette
petite mécréante de Rebecca. Elle eût regardé comme un manque de
convenance de blesser les chastes oreilles de lady Jane par des propos
un trop peu lestes: miss Crawley, au milieu de ses goûts voluptueux et
mondains, conservait trop de tact pour porter atteinte à tant
d'innocence et de pureté. Sa nouvelle compagne n'avait jusqu'alors
reçu de témoignage d'affection que de son père, de son frère et de
miss Crawley, aussi répondait-elle aux avances de cette dernière par
la confiance la plus ouverte et l'amitié la plus franche.
Dans les longues soirées d'automne, alors que Rebecca tenait à Paris
le sceptre dans les réunions des jeunes officiers de l'armée
conquérante, que la pauvre Amélia.... hélas! qu'était devenue la
pauvre Amélia, au coeur si profondément blessé? Dans les longues
soirées d'automne, lady Jane, assise au piano, chantait à miss Crawley
de simples cantiques, de douces romances, quand déjà les feux du
soleil, s'éteignant à l'horizon, ne laissaient plus au ciel que des
clartés douteuses, et que la vague gémissante se brisait en mourant
sur la plage. Dès qu'elle s'arrêtait, la vieille demoiselle
s'éveillait en sursaut et la priait de recommencer, et Briggs, dans
son coin, versait des larmes d'une volupté ineffable, tout en
paraissant fort acharnée à son tricot. Délicieusement émue, elle
contemplait les splendeurs de l'Océan, qui déroulait devant elle ses
sombres nuances, ces lampes suspendues sur sa tête qui commençaient à
s'allumer à la voûte céleste et à répandre leur éclat vacillant. Qui
pourrait dire les joies mystérieuses de cette âme méditative et
sensible?
Pitt, renfermé dans la salle à manger avec quelques brochures sur les
céréales ou la _Revue des Missions_, se livrait à ce plaisir
traditionnel de tous les Anglais après dîner. Il buvait du Madère, se
bâtissait des châteaux en Espagne, se comparait à Adonis, et trouvait
que son amour pour Jane atteignait un degré d'intensité qu'il n'avait
jamais eu depuis sept ans que durait leur flamme. Ces réflexions le
conduisaient insensiblement à ronfler du meilleur de son coeur. À
l'heure où M. Bowls, apportant le café, troublait par la lourdeur de
sa marche le sommeil de M. Pitt, celui-ci, au milieu de l'obscurité
naissante, affectait de paraître absorbé dans la gravité de sa
lecture.
«Ah! que je voudrais trouver quelqu'un pour faire ma partie, disait un
soir miss Crawley au moment où le domestique arrivait avec la lumière
et le café; la pauvre Briggs n'est pas plus en état de jouer qu'une
huître, elle est si bouchée maintenant. Cette vieille fille ne
manquait jamais, devant les domestiques, d'assommer la pauvre Briggs
de ses réflexions désagréables. Il me semble qu'après un cent de
piquet mon sommeil en serait meilleur.»
Lady Jane se mit à rougir jusqu'à l'extrémité des oreilles et jusqu'au
bout des doigts; puis quand M. Bowls fut parti, que la porte fut
fermée, elle se hasarda à dire:
«Miss Crawley, je sais jouer un peu; j'ai fait quelques parties avec
mon pauvre père.
--Venez m'embrasser, venez vite m'embrasser, chère petite,» s'écria
miss Crawley dans son ravissement.
Lorsque Pitt, toujours sa brochure à la main, remonta dans la pièce où
se tenaient les dames, il trouva sa tante et sa future appliquant
toutes les facultés de leur esprit à cette édifiante occupation.
La timide lady Jane rougit beaucoup ce soir-là.
Aucune des manoeuvres de M. Pitt n'échappait à l'attention de ses
chers parents du rectorat de Crawley-la-Reine. L'Hampshire et le
Sussex sont limitrophes, et mistress Bute tirait parti du voisinage;
elle savait tout ce qui se passait dans la maison de miss Crawley et
même plus encore. Pitt n'en quittait plus. Pitt était des mois entiers
sans venir au château, où son abominable père se livrait sans réserve
à sa passion pour le rhum et à de déplorables familiarités avec les
Horrocks. Les progrès de Pitt auprès de sa tante portaient au comble
de la rage ses excellents parents du presbytère. Tout en se gardant
bien de convenir de ses torts, mistress Bute s'en voulait beaucoup
d'avoir été si arrogante avec Briggs, si avare à l'égard de Bowls et
de Firkin; si bien que de tous les gens de miss Crawley, il ne s'en
trouvait plus un seul qui voulût lui donner des renseignements.
«Aussi c'est la faute à Bute, disait-elle, revenant toujours à son
argument favori; qu'avait-il besoin de se casser le cou? si cela
n'était point arrivé, j'aurais encore cette vieille fille à merci. Ah!
monsieur Bute, je suis victime de mon devoir et de vos habitudes
vagabondes et nullement orthodoxes.
--Mes habitudes vagabondes! allons donc! c'est vous qui l'avez
effarouchée, Barbara, reprit l'homme de la parole sainte, je ne vous
conteste pas votre adresse, mais vous avez un diable de caractère; et
puis vous serrez trop bien votre argent.
--Si je ne serrais pas si bien le vôtre, monsieur Bute, vous seriez
déjà serré en prison.
--Eh bien oui! chère amie, reprit le recteur d'un ton câlin, on rend
justice à votre habileté, mais vous êtes trop regardante,
entendez-vous.»
Le saint homme chercha au fond d'un grand verre de bière, comme un
supplément d'éloquence; puis il reprit:
«Quel agrément peut-elle avoir avec une poule mouillée comme ce Pitt
Crawley; un garçon qui prendrait ses jambes à son cou si une oie le
regardait de travers. Quand Rawdon, un gaillard celui-là, le
poursuivait à coups de fouet autour de l'écurie, Pitt se sauvait
appelant papa, maman, à son secours; un de mes garçons n'aurait qu'à
le toucher du doigt pour le faire tomber. Jim me disait encore
dernièrement qu'à Oxford on l'avait surnommé miss Crawley. Je dis
donc, Barbara.... continua le révérend après un moment de silence.
--Eh bien! quoi? dit Barbara qui se rongeait les ongles et battait la
mesure sur la table.
--Je dis que nous pourrions bien envoyer Jim à Brighton, pour essayer
s'il n'y a rien à faire auprès de cette vieille édentée. Le voilà bien
près d'avoir pris ses grades à Oxford, et sauf ses deux échecs.... Eh!
mon Dieu, j'ai bien été refusé aussi moi, son père, on peut dire que
c'est un garçon lettré qui a reçu le baptême classique. Il s'est lié
avec de bons diables comme lui, manie fort bien la rame et tire assez
joliment le bâton; c'est un gaillard, en un mot, bon à lâcher aux
trousses de la vieille, et si Pitt ne trouve pas la plaisanterie de
son goût, Jim n'aura qu'à lui tordre le cou. Ha! ha! ha!
--Sans doute, Jim pourrait aller la voir, répondit mistress Bute en
poussant un soupir. Si seulement nous pouvions lui faire prendre une
de nos filles chez elle; mais elle ne peut pas les sentir, elle les
trouve trop laides.»
Les jeunes filles en question, fort bien élevées du reste, mais fort
disgraciées de la nature, entendaient toute cette conversation de la
chambre voisine, où de leurs doigts noueux elles écorchaient sur le
piano un morceau péniblement appris. Toute leur journée se passait
ainsi au milieu des exercices musicaux, géographiques, historiques et
instructifs. Mais ces talents d'agrément pouvaient-ils suffire à faire
passer sur la pauvreté et la laideur, sur une taille petite et
difforme? Pour leur établissement mistress Bute en était réduite à ne
plus compter que sur le vicaire de son mari, et encore il n'y en avait
que pour une.
Jim, sur ces entrefaites, rentra de l'écurie; une pipe courte et noire
était passée au cordon graisseux de son chapeau. Il se mit à parler
avec son père des paris engagés aux dernières courses, et la
conversation des deux époux en resta là.
Mistress Bute n'augurait pas grand'chose de bon d'une démarche de son
fils James auprès de leur vieille parente, pour elle, cette tentative
n'était que le suprême effort du désespoir. Le jeune envoyé lui-même
ne parut se promettre ni grand plaisir ni grand profit de la mission
dont on le chargeait; mais il se consola en pensant que sa vieille
parente pourrait lui faire quelque bon cadeau qui lui permettrait de
payer les plus intraitables de ses créanciers.
Voilà donc Jim parti par la voiture de Southampton et débarqué le soir
même à Brighton, avec son porte-manteau et _Chourineur_ son
boule-dogue favori. Il était porteur, en outre, d'une immense
corbeille remplie des meilleurs produits de la ferme et du verger
qu'il devait offrir à miss Crawley au nom de la famille du ministre.
Jugeant que l'heure était trop avancée pour se présenter de suite chez
la malade, il descendit à l'auberge, et ne se rendit le lendemain chez
miss Crawley qu'assez tard dans la matinée.
Miss Crawley n'avait point vu son neveu depuis cet âge ingrat où la
voix varie, du ton grave aux notes aiguës, à travers un enrouement
rauque et désagréable, où les jeunes adolescents se rasent en cachette
avec les ciseaux de leurs soeurs, et où la vue des personnes d'un
autre sexe produit sur eux des sensations de terreurs indéfinissables;
alors que de grandes mains et de grands pieds se rattachent, sans
qu'on sache trop comment, à des vêtements qui semblent tous les jours
se raccourcir un peu plus; alors que, dans le salon, la présence des
mêmes adolescents après dîner effarouche les dames qui, à la faveur
des premières ombres du crépuscule, se disent tout bas leurs secrets à
l'oreille; alors qu'un certain respect pour leur innocence fort
contestable, empêche entre les hommes l'échange de ces grosses
plaisanteries qui ont la prétention d'être spirituelles; alors que le
père ne se gêne pas encore pour dire à son fils: Allons, Jacques, mon
garçon, va voir de l'autre côté si j'y suis; et que le jeune homme, à
moitié content de retrouver sa liberté, à moitié blessé de ne pas être
traité en homme, laisse les messieurs vider quelques bouteilles.
À cette époque, James n'avait pu encore être classé dans un genre bien
défini; mais maintenant c'était un homme et un homme accompli. Grâce à
son éducation classique, il possédait ce vernis inappréciable que
seule peut donner la vie universitaire. Criblé de dettes et refusé à
tous ses examens, rien ne manquait à sa réputation de bon enfant;
c'était du reste un assez beau garçon. Lorsqu'il se rendit auprès de
sa tante, sa mine rougissante, sa gaucherie même réussirent assez bien
auprès de cette vieille fille aux affections volages; elle aimait ces
symboles de santé et d'innocence.
Il dit à la vieille parente qu'il était venu passer un ou deux jours à
Brighton pour voir un de ses camarades de collége et.... pour lui
présenter ses respects, ainsi que ceux de son père et de sa mère, qui
faisaient des voeux pour sa santé.
Pitt se trouvait dans la chambre de miss Crawley quand on annonça le
nouveau venu; il devint tout pâle en entendant son nom. La vieille
dame se sentait en veine de belle humeur; elle prit un véritable
plaisir aux alarmes de M. Pitt, et s'efforça de les redoubler. Elle
s'informa avec le plus grand intérêt de tous les habitants de la cure,
et assura Jim que son intention était d'aller y passer quelques jours.
Elle le félicita beaucoup de sa bonne mine, le trouva bien grandi,
tout en regrettant que ses soeurs ne fussent pas d'une aussi belle
venue que lui. Apprenant qu'il était descendu à l'hôtel, elle ne
voulut pas lui permettre d'y retourner et ordonna à M. Bowls de faire
apporter immédiatement chez elle les bagages de M. James Crawley.
«Et surtout, Bowls, ajouta-t-elle avec une grande amabilité, ayez soin
d'acquitter la note de M. James.»
Elle lança à Pitt un regard provocateur et triomphant qui fit presque
étouffer de jalousie l'infortuné diplomate. Jamais sa tante n'en avait
tant fait pour lui; jamais sa tante ne lui avait offert l'hospitalité
sous son toit, et à première vue elle accordait ce bon accueil à ce
goujat qui sentait le fumier.
«Pardon, monsieur, dit M. Bowls en s'avançant avec un profond salut; à
quel hôtel Thomas ira-t-il prendre vos bagages?
--Ah diable! dit l'adolescent en se levant tout alarmé; je vais y
aller moi-même.
--Le nom de l'hôtel? dit miss Crawley.
--_Au veau qui tette_,» répondit Jacques rougissant jusqu'au blanc des
yeux.
À ce nom, miss Crawley éclata de rire; M. Bowls, profitant de ses
prérogatives comme familier de la famille, ne put s'empêcher de
l'imiter, en ayant soin de porter sa main devant sa bouche pour
étouffer le bruit; enfin le diplomate sourit du bout des lèvres.
«C'est que.... je.... je n'en connaissais pas de meilleur, dit Jacques
les yeux baissés; je ne suis jamais venu ici, et c'est le cocher qui
me l'a indiqué.»