Pitt se rangea tout à fait à cet avis. Lui aussi subissait,

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LA FOIRE AUX VANITÉS

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M. W. THACKERAY

LA FOIRE AUX VANITÉS

ROMAN ANGLAIS

Traduit avec l'autorisation de l'auteur

PAR GEORGES GUIFFREY

TOME SECOND

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1884

LA FOIRE AUX VANITÉS.

CHAPITRE PREMIER.

Sollicitude des parents de miss Crawley pour cette chère demoiselle.

Tandis que l'armée anglaise s'éloigne de la Belgique et se dirige vers

les frontières de la France pour y livrer de nouveaux combats, nous

ramènerons notre aimable lecteur vers d'autres personnages qui vivent

en Angleterre au sein du calme le plus profond et ont aussi leur rôle

à jouer dans le cours de notre récit.

La vieille miss Crawley était toujours à Brighton, où elle ne se

tourmentait pas beaucoup des terribles combats livrés sur le

continent. Briggs toujours sous l'influence des tendres paroles de

Rebecca, ne manqua pas de lire à sa chère Mathilde la _Gazette_, où

l'on parlait avec éloge de la valeur de Rawdon Crawley et de sa

promotion au grade de lieutenant-colonel.

«Quel dommage, disait alors sa tante, que ce brave garçon se soit

embourbé dans une pareille ornière, c'est malheureusement une sottise

irréparable. Avec son rang et son mérite il aurait trouvé à épouser au

moins la fille d'un marchand de bière qui lui aurait apporté une dot

de 250 000 liv. sterling, comme miss Grain d'Orge, par exemple.

Peut-être même aurait-il pu songer à une alliance avec quelque

famille aristocratique de l'Angleterre. Un jour ou l'autre je lui

aurais laissé mon argent à lui ou à ses enfants, car je ne suis pas

encore fort pressée de partir, entendez-vous, miss Briggs, quoique

vous soyez peut-être plus pressée d'être débarrassée de moi, et il

faut que tout cela manque; et pourquoi, je vous prie? Parce qu'il lui

a pris fantaisie d'épouser une mendiante de profession, une danseuse

d'opéra.

--Mon excellente miss Crawley ne laissera donc pas tomber un regard de

miséricorde sur ce jeune héros, dont le nom est désormais inscrit sur

les tablettes de la gloire? reprenait miss Briggs, exaltée par la

lecture des prodiges de Waterloo, et toujours disposée à saisir

l'occasion de se livrer à ses instincts romanesques. Le capitaine, je

veux dire le colonel, car désormais tel est son grade, le colonel

n'a-t-il pas assuré à jamais l'illustration du nom des Crawley?

--Vous êtes une sotte, miss Briggs, répondait la douce Mathilde, le

colonel Crawley a traîné dans la boue le nom de sa famille. Épouser la

fille d'un maître de dessin! épouser une demoiselle de compagnie; car

elle sort du même sac que vous, miss Briggs; oh! mon Dieu, je n'en

fais point de différence; seulement, elle est plus jeune et possède

beaucoup plus de grâce et d'astuce. Mais, par hasard, seriez-vous la

complice de cette misérable qui a attiré Rawdon dans ses filets? C'est

que vous avez toujours la bouche empâtée de ses louanges. J'y vois

clair maintenant, j'y vois clair, vous êtes de complicité avec elle.

Mais dans mon testament, vous pourrez bien trouver quelque chose qui

vous fera déchanter, je vous en avertis. Vite, écrivez à M. Waxy que

je désire le voir immédiatement.»

Miss Crawley écrivait alors à M. Waxy, son homme d'affaire, presque

tous les jours de la semaine. Le mariage de Rawdon avait complétement

bouleversé ses dispositions testamentaires, et elle était fort

embarrassée pour savoir comment répartir son argent. Ces

préoccupations n'étaient point causées par l'appréhension d'une mort

prochaine; au contraire, la vieille demoiselle s'était parfaitement

rétablie. Il était facile d'en juger à la vivacité des épigrammes dont

elle accablait la pauvre Briggs. Sa malheureuse victime montrait une

douceur, une apathie, une résignation où l'hypocrisie entrait pour

plus encore que la générosité. En un mot, elle s'était faite à cette

soumission servile, indispensable aux femmes de son caractère et de

sa condition. Et quant à miss Crawley, comme toutes les personnes de

son sexe, elle savait avec un art cruel retourner dans la plaie la

pointe acérée du mépris.

À mesure que la convalescente reprenait des forces, il semblait

qu'elle cherchât à les essayer contre miss Briggs, la seule compagne

qu'elle admît dans son intimité. Les parents de miss Crawley ne

perdaient pas pour cela le souvenir de cette chère demoiselle; au

contraire, chacun s'efforçait à l'envi de lui témoigner par nombre de

cadeaux et de messages affectueux l'énergie d'une tendresse

inaltérable.

Nous citerons en première ligne son neveu Rawdon Crawley. Quelques

semaines après la fameuse bataille de Waterloo, et les détails donnés

par la Gazette sur ses exploits et son avancement, il arriva à

Brighton, par le bateau de Dieppe, une boîte à l'adresse de miss

Crawley. Cette boîte contenait des présents pour la vieille fille et

une lettre de son respectueux neveu le colonel; le paquet se composait

d'une paire d'épaulettes françaises, d'une croix de la Légion

d'honneur et d'une poignée d'épée, précieux trophées de la bataille.

La lettre était charmante de verve et d'entrain; elle donnait tout au

long l'histoire de la poignée d'épée enlevée à un officier supérieur

de la garde, qui, après avoir énergiquement exprimé que la garde meurt

et ne se rend pas, avait été fait prisonnier au même instant par un

simple soldat. La baïonnette du fantassin avait brisé l'épée de

l'officier, et Rawdon s'était saisi de ce tronçon pour l'envoyer à sa

chère tante. Quant à la croix et aux épaulettes, elles avaient été

prises à un colonel de cavalerie tombé dans la mêlée sous les coups de

l'aide de camp. Rawdon s'empressait de déposer aux pieds de sa

très-affectionnée tante ces dépouilles, cueillies dans les plaines de

Mars. Il lui demandait la permission de lui continuer sa

correspondance quand une fois il serait arrivé à Paris, lui promettant

d'intéressantes nouvelles sur cette capitale et ses vieux amis de

l'émigration, auxquels elle avait témoigné une si bienveillante

sympathie pendant leurs jours d'épreuves.

Briggs fut chargée de la réponse. Elle devait adresser au colonel une

lettre de félicitations et l'encourager à de nouvelles communications

épistolaires. La première missive était assez spirituelle et assez

piquante pour faire bien augurer des suivantes.

«Je sais très-bien, disait miss Crawley à miss Briggs, que Rawdon est

aussi incapable que vous d'écrire une lettre pareille, que cette

petite drôlesse de Rebecca lui a dicté jusqu'à la dernière virgule;

mais je n'ai garde d'aller me priver des distractions qui peuvent me

venir de ce côté; faites donc comprendre à mon neveu que sa lettre m'a

mise de fort bonne humeur.»

Si miss Crawley ne se trompait pas en attribuant la lettre à Becky,

elle ne savait peut-être pas aussi bien que les dépouilles opimes

qu'on lui envoyait étaient également de l'invention de mistress

Rawdon. Cette dernière les avait eues pour quelques francs de l'un de

ces innombrables colporteurs qui, le lendemain de la bataille, se

mirent à trafiquer ces tristes débris. Quoi qu'il en soit la gracieuse

réponse de miss Crawley ranima les espérances de Rawdon et de sa

femme, qui tirèrent les plus favorables augures de l'humeur radoucie

de leur tante.

Dès que Rawdon, à la suite des armées victorieuses, eut fait son

entrée dans la capitale, sa vieille tante reçut de Paris la

correspondance la plus régulière et la plus divertissante.

La femme du recteur, non moins ponctuelle dans sa correspondance,

était beaucoup moins goûtée par la vieille demoiselle. L'humeur

impérieuse de mistress Bute lui avait fait un tort irréparable dans la

maison de sa belle-soeur, non-seulement elle était détestée des

subalternes, mais encore elle était à charge à miss Crawley. Si la

pauvre miss Briggs avait eu la moindre malice dans l'esprit, elle eût

trouvé une joie ineffable à annoncer à mistress Bute, de la part de sa

chère Mathilde, que celle-ci se trouvait infiniment mieux depuis que

mistress Bute n'y était plus; à la prier, toujours au nom de miss

Crawley, de ne plus s'inquiéter de sa santé et de ne pas quitter sa

famille pour venir la voir. Plus d'un coeur féminin eût savouré à

longs traits ce petit plaisir de la vengeance; mais pour rendre

justice à miss Briggs, elle ne voyait pas si loin. Son ennemie était

en disgrâce; il n'en fallait pas davantage pour émouvoir sa fibre

compatissante.

«J'ai été bien sotte, se disait, non sans raison, mistress Bute, j'ai

été bien sotte d'annoncer mon arrivée à miss Crawley dans la lettre

qui accompagnait l'envoi des canards de Barbarie. J'aurais dû me

présenter à l'improviste à cette vieille radoteuse, et l'enlever à ces

deux harpies Briggs et Firkin. Ah! Bute, mon ami Bute! qu'avez-vous

fait en allant vous casser le cou!»

Bute avait eu le plus grand tort et ne le savait que trop!

Nous avons vu de quoi était capable mistress Bute quand elle avait le

jeu pour elle; sous son autorité despotique, le règne de la terreur

s'était établi dans la maison de miss Crawley, mais à la première

occasion il y avait eu révolte suivie de la disgrâce la plus complète.

Tous les sots du presbytère prenaient texte de là pour se poser comme

les victimes de l'égoïsme le plus bas, de la trahison la plus

abominable; ces sacrifices, ce dévouement pour miss Crawley n'avaient

été payés que par la plus noire ingratitude.

L'avancement de Rawdon d'autre part, sa mise à l'ordre du jour avaient

aussi jeté l'alarme dans ces âmes si charitables et si chrétiennes. Sa

tante ne pouvait-elle pas se radoucir en le voyant colonel et

chevalier du Bain? Qui pouvait jurer que l'odieuse créature qu'il

appelait sa femme ne finirait pas par rentrer un jour en faveur?

La femme du ministre composa, sous l'inspiration de son juste

courroux, un sermon sur la vanité de la gloire militaire et la

prospérité des méchants, et son mari le lut à ses paroissiens, sans y

comprendre un mot. Pitt se trouvait ce jour-là dans l'auditoire: il

s'était rendu à l'église avec ses deux soeurs pour remplacer le chef

de famille qui ne faisait plus, dans son banc seigneurial, que de fort

rares apparitions.

Depuis le départ de Becky Sharp, ce vieux mécréant se livrait sans

frein à ses instincts dépravés. Sa conduite était devenue un scandale

pour le comté et un sujet de honte pour son fils. Jamais miss Horrocks

n'avait étalé sur son bonnet un tel luxe de rubans. Les autres

familles du voisinage avaient dû renoncer à toute espèce de relations

avec le château et son propriétaire. Le baronnet allait boire chez ses

fermiers, trinquait avec eux à Mudbury, et les jours de marché, il se

faisait conduire à Southampton dans sa grande voiture à quatre chevaux

avec miss Horrocks à sa droite.

M. Pitt, en ouvrant le journal, tremblait chaque matin d'y voir

annoncé le mariage de son père avec la susdite demoiselle. L'épreuve

était rude et pénible pour son amour-propre. Dans les assemblées

religieuses dont il avait la présidence, et où il parlait d'ordinaire

plusieurs heures de suite comment son éloquence ne se serait-elle pas

glacée sur ses lèvres lorsqu'en se levant il entendait dans

l'auditoire les réflexions suivantes:

«Eh! mais, ce monsieur qui se lève, c'est le fils de ce vieux réprouvé

de sir Pitt qui, dans ce moment, est sans doute à boire dans quelque

bouchon du voisinage.»

Une fois il parlait de la triste situation du roi de Tombouctou et de

ses nombreuses épouses, plongées dans les plus épaisses ténèbres de

l'idolâtrie; soudain un ivrogne, élevant la voix dans la foule:

«Combien, lui cria-t-il en compte-t-on dans le harem de Crawley?»

Sous le coup de cette apostrophe, l'auditoire resta tout ébahi, et il

n'en fallut pas davantage pour faire manquer l'effet du discours de M.

Pitt.

Quant aux deux héritières de Crawley-la-Reine, peu s'en manqua

qu'elles ne fussent livrés sans contrôle à leurs inspirations

personnelles. Sir Pitt avait juré que, sous aucun prétexte il ne

laisserait rentrer de gouvernantes au château. Enfin, par bonheur pour

elles et grâce à l'intervention de M. Crawley, le vieux gentilhomme se

décida à les mettre en pension.

À travers les nuances diverses qui résultaient dans les actes de

chacun de la différence des caractères, on pouvait néanmoins

reconnaître un redoublement d'attention à l'égard de miss Crawley de

la part de ses neveux et nièces; tous tenaient à lui témoigner leur

affection de la manière la plus vive; tous tenaient à lui donner des

gages non équivoques de leur tendresse.

Mistress Bute lui avait adressé des canards de Barbarie, des

choux-fleurs d'une grosseur remarquable, une jolie bourse et une

pelote faite par ses aimables filles, avec prière à leur chère tante

de vouloir bien leur garder une petite place dans son coeur.

M. Pitt, plus magnifique encore dans ses envois, lui prodiguait les

bourriches de pêches, de raisins et de gibier. La voiture de

Southampton à Brighton apportait à miss Crawley tous ces petits

cadeaux qui, sous mille formes diverses, prouvaient la tendresse de

ses proches. Quelquefois même M. Pitt allait lui rendre visite; car

l'humeur acariâtre et revêche de son honorable père mettait souvent sa

patience à bout, et le forçait d'aller chercher au dehors l'oubli de

ses soucis domestiques.

Un autre motif attirait encore M. Pitt à Brighton, c'était la présence

de lady Jane de la Moutonnière. Nous avons mentionné plus haut les

projets de mariage qui existaient entre les deux jeunes gens. Lady

Jane habitait Brighton avec ses soeurs et sa mère la comtesse de

Southdown, la femme forte de l'Évangile, avantageusement connue de

toutes les personnes graves et sérieuses.

Quelques mots sont nécessaires sur cette respectable famille, mêlée

aux événements de ce récit par les liens qui vont la rattacher à la

famille Crawley.

La vie du chef de la famille Southdown, Clément William, quatrième

comte de Southdown, n'offre aucune particularité bien remarquable. Il

entra au parlement sous le patronage de M. Wilberforce; y rendit

quelques services à son parti, et on ne saurait mieux faire que de le

ranger dans la catégorie dite des hommes sérieux.

Les paroles auraient peine à exprimer l'étonnement et la consternation

de la vertueuse comtesse de Southdown, lorsque, après le trépas de son

noble époux, elle apprit que l'héritier de la famille, son fils enfin,

était membre de plusieurs clubs et avait perdu de grosses sommes au

jeu, chez Wattiers et au Cocotier, qu'il avait déjà mangé une partie

de son héritage, qu'il était criblé de dettes, qu'il conduisait à

quatre chevaux, était commissaire dans les assauts de boxe, qu'enfin

il avait une loge à l'Opéra, où il paraissait au milieu de la société

la plus mal famée. Son nom était toujours accueilli par un murmure

réprobateur dans le cercle de la douairière. Lady Émilie comptait

quelques années de plus que son frère; elle avait déjà pris une

position éminente parmi les gens sérieux comme auteur de manuels de

piété, d'hymnes spirituelles et de poésies religieuses. C'était une

demoiselle d'un esprit mûr et rassis qui avait jeté bien loin toute

idée de mariage. Son amour pour les nègres suffisait, à lui seul, à

son ardente sensibilité. La rumeur publique lui attribue un magnifique

poëme dont voici le début:

Guidez-nous par delà les abîmes des mers,

En ces îles que brûle un soleil implacable,

Où sourit d'un ciel pur l'azur inaltérable,

Où de pleurs éternels le noir mouille ses fers.

Etc.... etc.... etc....

Elle était en correspondance réglée avec les missionnaires des deux

Indes. On parlait même de tendres sentiments qu'elle aurait éprouvés

pour le révérend Silas Pousse-Grain, tatoué dans une de ses missions

par les sauvages des mers du Sud.

Quant à lady Jane, pour laquelle M. Pitt, comme nous l'avons dit,

brûlait d'une si belle flamme, elle était aimable et craintive,

parlait peu et rougissait beaucoup. Malgré les écarts de son frère,

elle continuait à l'aimer sans pouvoir s'en empêcher. De temps à autre

elle lui écrivait de petites lettres à la hâte, et les jetait à la

poste en cachette. Un jour, et c'était le plus terrible secret qui

chargeât sa conscience, escortée de sa gouvernante, elle avait fait

une visite clandestine au jeune lord, qu'elle avait trouvé--voyez à

quels excès vous conduisent la débauche et le crime--en compagnie d'un

cigare et d'une bouteille de curaçao! Elle admirait sa soeur, adorait

sa mère, et à ses yeux l'homme le plus aimable et plus accompli était

M. Crawley, après son cher Southdown toutefois. Sa mère et sa soeur,

ces deux natures d'élite, se chargeaient de trancher pour elle en

toutes circonstances, et la regardaient avec ce superbe dédain que

toute femme qui se retire sur les hauteurs de l'intelligence dispense

toujours avec usure à ceux qu'elle voit au-dessous d'elle. Sa mère

commandait ses robes, ses livres, ses chapeaux, et allait même jusqu'à

penser pour elle. Suivant que milady Southdown se trouvait dans telle

ou telle disposition, sa fille montait à cheval, touchait du piano ou

prenait tout autre exercice. Milady aurait, sans aucun doute, laissé

sa fille en tabliers à manches jusqu'à ses vingt-six ans qu'elle

venait d'atteindre, s'il n'avait fallu les quitter pour la

présentation de lady Jane à la reine Charlotte.

Quand ces dames furent installées à Brighton, M. Crawley ne visita

d'abord qu'elles seules, se contentant de mettre une carte chez sa

tante et de demander tout simplement à M. Bowls ou à son camarade des

nouvelles de la malade. Un jour, s'étant trouvé face à face avec miss

Briggs, qui revenait du cabinet de lecture, de gros paquets de romans

sous le bras, une rougeur extraordinaire couvrit la figure de M.

Crawley, tandis qu'il s'avançait vers la demoiselle de compagnie, pour

lui dire un bonjour plus amical. Après s'être promené quelques

instants avec elle, il finit par emmener miss Briggs auprès de lady

Jane de la Moutonnière, et lui dit:

«Lady Jane, permettez-moi de vous présenter la meilleure amie de ma

tante et sa plus fidèle compagne, miss Briggs, que vous connaissez

déjà à un autre titre, comme auteur des _Harmonies du coeur_, ces

charmantes poésies qui font vos délices.»

Lady Jane rougit beaucoup, tendit sa petite main à miss Briggs, lui

fit un compliment tout à la fois très-poli et très-inintelligible,

parla de son désir d'aller voir miss Crawley, du bonheur qu'elle

aurait à connaître les parents et les amis de M. Pitt; puis, avec un

regard doux comme celui d'une colombe, elle prit congé de Briggs, à

laquelle M. Pitt fit un salut vraiment digne de ceux qu'il adressait à

la grande duchesse Poupernicle lorsqu'il était attaché comme envoyé

extraordinaire à sa cour.

L'adroit diplomate avait bien profité des leçons du machiavélique

Binkie. C'était lui qui avait donné à lady Jane l'exemplaire

des poésies de Briggs, qu'il avait ramassé dans un coin à

Crawley-la-Reine, exemplaire enrichi d'une dédicace adressée par cette

huitième muse à la première femme du baronnet. Il avait apporté ce

volume à sa fiancée, ayant d'abord eu le soin de le lire pendant la

route et de marquer au crayon les passages dont la douce lady Jane

devait se montrer le plus frappée.

M. Pitt fit briller aux yeux de lady Southdown les immenses avantages

qui pourraient résulter d'une plus grande intimité de rapports avec

miss Crawley; il les lui montra surtout comme alliant à la fois

l'intérêt de ce monde à celui du ciel. Miss Crawley vivait désormais

seule et abandonnée; ce réprouvé de Rawdon, par ses écarts monstrueux,

par son mariage, s'était aliéné sans retour les affections de sa

tante. La tyrannie intéressée de mistress Bute Crawley avait poussé la

vieille fille à se révolter contre les prétentions envahissantes de sa

cupide parente. Quant à lui, bien qu'il se fût abstenu jusqu'à ce jour

par un orgueil exagéré peut-être de toute marque de déférence ou de

tendresse à l'égard de miss Crawley, il pensait que le moment était

venu d'arriver par tous les moyens possibles à arracher cette âme à

l'ennemi du genre humain, et à assurer à sa personne l'héritage de sa

chère parente, en sa qualité de chef de la maison Crawley.

Lady Southdown, la femme forte de l'Écriture, tomba d'accord sur tous

ces points avec son futur gendre; et dans l'ardeur de son zèle, la

conversion de miss Crawley lui semblait l'affaire d'un tour de main.

Dans ses domaines de Southdown, cette géante de la vérité ne

daignait-elle pas elle-même parcourir en calèche les campagnes qu'elle

voulait initier à la grande lumière? N'envoyait-elle pas de tous côtés

des émissaires chargés d'inonder le pays d'une pluie de ses manuels?

Gros-Jean recevait ainsi l'ordre de se convertir sans délai;

Petit-Pierre, de lire sa prose sans résistance ni appel au clergé

régulier.

Milord Southdown, nature épileptique et obtuse, approuvait et

ratifiait les faits et gestes de sa Mathilde. Les croyances de milady

se transformant sans cesse, ses opinions variaient à l'infini, par

suite de la multitude des docteurs dissidents admis dans son intimité.

N'importe quiconque était dans sa dépendance, devait la suivre pas à

pas et les yeux fermés. Qu'elle s'adressât, suivant son caprice du

moment, au révérend Saunders Mac Nitre, le divin Écossais, ou au

révérend Luke Waters, l'angélique Wesleyen, ou à Giles Jowis, le

savetier illuminé, enfants, domestiques, fermiers, tout le monde était

tenu d'aller, à la suite de milady, s'incliner devant eux et de dire

_Amen_ à chacune des professions de foi de ces différents docteurs.

Pendant les exercices de piété, milord Southdown, usant du bénéfice de

son tempérament souffreteux, obtenait l'autorisation de rester dans sa

chambre à boire du vin chaud, tout en écoutant lire son journal. Lady

Jane était la préférée du vieux comte, mais aussi elle l'entourait des

soins les plus tendres et les plus sincères. Quant à lady Émilie,

auteur de la _Blanchisseuse de Finchley-Common_, elle peignait sous

des couleurs si terribles les châtiments de l'autre monde, qu'elle

jetait l'épouvante dans l'esprit craintif de son vieux père et que ses

accès d'épilepsie, d'après l'avis des médecins, avaient pour

principale cause les sermons de cette enthousiaste prédicante.

--Eh bien! oui, j'irai la voir, répondit lady Southdown à M. Pitt, en

se rendant à la logique puissante du prétendu de sa fille. Savez-vous

quel est le médecin de miss Crawley?»

M. Crawley nomma M. Creamer.

«Un praticien des plus dangereux et des plus ignorants, mon cher Pitt.

La providence, dans ses adorables desseins, a permis que je lui serve

d'instrument pour en purger déjà plusieurs maisons; deux ou trois

fois, malheureusement, je suis arrivée trop tard; entre autres, chez

ce pauvre général Glanders qui allait mourir entre les mains de cet

âne fieffé. Grâce aux pilules de Podger, que je lui ai administrées,

il y a eu quelques jours de mieux; mais hélas! il était trop tard pour

que l'effet pût être durable; sa mort du moins a été des plus douces;

et si la providence l'a retiré de ce monde, c'est sans doute pour son

plus grand bien. Je reviens à Creamer, mon cher Pitt; il ne peut

rester auprès de votre tante.»

Pitt se rangea tout à fait à cet avis. Lui aussi subissait, comme les

autres, l'ascendant de sa noble parente et future belle-mère. Son

esprit et son estomac étaient assez robustes pour supporter également

bien les remèdes spirituels et temporels de milady, les prédications

de Saunders Mac Nitre comme les pilules de Podger, l'élixir de Pokey

et les sermons de Luke Waters. Jamais il ne sortait sans avoir soin

d'emporter sur lui une provision de ces drogues théologiques et

médicales préparées par l'ignorance et débitées par le charlatanisme.

«Quant au traitement spirituel, continua milady, il n'y a pas de temps

à perdre; entre les mains de Creamer elle peut trépasser d'un jour à

l'autre, et songez, mon cher Pitt, dans quelles tristes dispositions

elle se trouve pour faire le grand voyage. Je vais lui dépêcher le

docteur Irons. Vite, Jane, écrivez un mot au révérend Bartholomé

Irons; à la troisième personne, entendez-vous? Vous lui direz que je

l'engage à venir prendre le thé ce soir à six heures et demie. Voilà

un ardent apôtre. Je suis sûr qu'il ne laissera pas miss Crawley

s'endormir avant de l'avoir vue. Et vous, Émilie, ma chère,

préparez-moi un paquet de brochures pour miss Crawley; vous y mettrez:

_Une Voix dans les flammes_, _la Trompette de Jéricho_, _la Marmite

cassée_, joignez-y encore _l'Anthropophage converti_.

--Et _la blanchisseuse de Finchley-Common_, dit lady Émilie, il faut

marcher droit au but.

--Pardon, mesdames, dit Pitt à son tour s'inspirant de sa science

diplomatique, avec toute la déférence que je dois à la chère lady

Southdown, je pense qu'il faudrait attendre encore avant d'amener miss

Crawley sur un terrain aussi grave et aussi sérieux. Sa santé réclame

des ménagements, et, en outre, elle a bien peu médité jusqu'à ce jour,

sur ce qu'elle avait à faire, pour son éternité bienheureuse.

--Raison de plus pour se hâter, mon cher Pitt, dit lady Émilie, en se

levant avec son arsenal de brochures.

--Une trop grande brusquerie ne réussirait qu'à l'effaroucher. Je

connais assez les dispositions mondaines de ma tante pour pouvoir vous

assurer qu'en voulant ainsi la convertir d'assaut, nous n'arriverions

à d'autres résultats que de la faire persister dans ses voies

funestes, loin d'arracher cette âme au péril qui la menace. Pour se

soustraire à l'effroi, à l'ennui que vous lui inspirerez, elle jettera

vos livres par la fenêtre et nous fermera sa porte au nez.

--Pitt, Pitt, vous appartenez aux pompes de ce monde au moins autant

que miss Crawley, dit lady Émilie, en remportant ses précieuses

brochures.

--Inutile de vous dire, chère lady Southdown, continua Pitt à voix

basse, sans s'arrêter à cette interruption, combien un manque d'égards

ou de prudence pourrait causer de préjudice à nos espérances sur les

biens terrestres et périssables de miss Crawley. Sa fortune atteint à

un chiffre de soixante-dix mille livres sterling; pensez de plus à son

grand âge, à son tempérament nerveux et délicat. Il existait un

testament en faveur de mon frère le colonel Crawley; elle l'a détruit,

je le sais.... Beaucoup de douceur, voilà ce qu'il faut employer pour

cette âme souffrante et blessée; évitons donc par-dessus tout ce qui

tendrait à l'aigrir, à l'irriter. J'espère en conséquence que vous

conclurez avec moi qu'il....

--Certainement, certainement, reprit lady Southdown. Jane, mon enfant,

il est inutile d'écrire ce billet au docteur Irons. Puisque la santé

de miss Crawley la met hors d'état de supporter les fatigues de la

discussion, nous attendrons qu'elle aille mieux. J'irai toutefois la

voir demain.

--Si vous m'en croyez, belle dame, ajouta encore sir Pitt d'un ton

caressant, vous n'y conduirez pas notre ardente Émilie; elle pousse

trop loin le prosélytisme: je vous engage plutôt à prendre la douce et

tendre lady Jane.

--Certainement, certainement, Émilie bouleverserait tous nos plans,»

repartit lady Southdown reconnaissant la justesse de cette

observation.

Pour cette fois donc la comtesse renonça à sa méthode ordinaire

d'accabler sous le poids de ses indigestes et rebutants traités la

victime que voulait frapper et réduire son ardeur convertissante,

c'est ainsi que dans les batailles la canonnade précède toujours les

charges de cavalerie française. Quoi qu'il en soit, et sans que nous

puissions dire si ce fut par égard pour une santé chancelante et

affaiblie, dans le désir de ne point compromettre la félicité

éternelle d'une âme égarée, ou peut-être enfin, par suite de calculs

intéressés, lady Southdown consentit à temporiser.

Le lendemain, la grande voiture de famille Southdown, portant sur ses

panneaux la couronne de comte et le losange, avec des armoiries qui

rappelaient les alliances avec les Binkie, s'arrêtait en grande pompe

à la porte de miss Crawley. Un laquais d'une taille gigantesque, d'une

mine grave et béate remit à M. Bowls, pour miss Crawley et miss

Briggs, les cartes de sa maîtresse. Après cette première entrée en

rapport, lady Émilie se donna, le jour même, la satisfaction d'envoyer

sous bande à la demoiselle de compagnie les brochures citées plus

haut, et principalement _la Blanchisseuse_, avec quelques autres

traités à l'usage des domestiques, tels que: _les Miettes de l'Office_,

_la Poêle et le Fourneau_, brochures dont le titre dit assez la haute

portée!

CHAPITRE II.

Où Jim passe par la porte et sa pipe par la fenêtre.

Miss Briggs s'était sentie singulièrement flattée des prévenances de

M. Crawley et du bon accueil de lady Jane. Aussi quand on apporta à

Miss Crawley les cartes de la famille Southdown, les paroles

élogieuses se pressèrent dans sa bouche sur le compte des visiteurs.

La comtesse avait laissé une carte pour elle! Il y avait là assurément

de quoi rendre bien fière cette pauvre délaissée.

«Une carte de lady Southdown pour vous, qu'est-ce que cela signifie,

miss Briggs? pour ma part, je n'y comprends rien,» observa miss

Crawley au nom de ses principes égalitaires.

Sa compagne lui fit humblement remarquer qu'il n'y avait aucun mal à

ce qu'une dame de qualité accordât quelque attention à une honnête et

pauvre fille.

Cette carte fut conservée précieusement dans sa boîte à ouvrage, parmi

ses autres trésors du même genre.

Elle raconta alors à miss Crawley sa rencontre de la veille avec M.

Pitt, en compagnie de sa cousine et future épouse. Elle s'étendit avec

une complaisance toute particulière sur l'amabilité et la modestie de

cette charmante demoiselle, sur la simplicité excessive de sa

toilette, dont elle passa minutieusement en revue tous les articles,

depuis le bonnet jusqu'aux brodequins.

Miss Crawley ne dit point à Briggs que son bavardage lui brisait la

tête; elle la laissa parler, au contraire, tant qu'elle voulut. Dès

qu'elle sentait ses forces revenir, elle se mettait à désirer les

visites, et M. Creamer, son médecin, ne voulant point lui permettre de

retourner à Londres pour s'y plonger de nouveau dans le tourbillon des

plaisirs, elle était enchantée de trouver à Brighton des éléments de

société. Elle envoya donc ses cartes le lendemain, en faisant dire à

M. Pitt qu'elle serait bien aise de le voir. Il se rendit à cette

invitation et amena même avec lui lady Southdown et sa fille. La

comtesse douairière évita de parler de l'état déplorable dans lequel

se trouvait l'âme de miss Crawley, elle causa toujours avec une

discrétion exquise de la pluie et du beau temps, de la guerre, de la

chute de Bonaparte; vanta surtout ses docteurs et ses drogueurs, et

porta très-haut les mérites singuliers de Podger, son apothicaire de

prédilection.

Dès cette première visite, Pitt Crawley frappa un coup de maître en

démontrant, clair comme le jour, que si un injuste oubli n'avait pas à

ses débuts arrêté sa carrière diplomatique, il n'y avait pas de raison

pour qu'il ne pût prétendre aux postes les plus élevés. La comtesse

douairière de Southdown ayant pris à parti celui qu'elle appelait

l'aventurier Corse, ce monstre souillé de tous les crimes imaginables,

ce misérable tyran indigne de voir la lumière du jour, etc., etc.,

etc. Pitt Crawley se mit à son tour à défendre l'homme de la destinée.

Il dépeignit le premier consul tel qu'il l'avait vu à la paix

d'Amiens, quand, lui Pitt Crawley, avait eu l'honneur de se lier avec

M. Fox, ce grand homme d'État, devant le génie duquel disparaît toute

dissidence d'opinion pour ne plus laisser place qu'à l'admiration la

plus fervente, ce politique achevé qui avait toujours professé la plus

haute considération pour l'empereur Napoléon; son indignation

s'exhala en termes les plus violents contre la conduite déloyale des

alliés à l'égard de ce monarque détrôné. L'exil le plus honteux et le

plus cruel n'avait-il pas été la récompense de sa foi en la parole

donnée? Et pourquoi? pour substituer à son autorité la tyrannique

domination d'un papiste effréné.

Cette sainte horreur de Rome et du pape assurait à M. Pitt une haute

position dans l'opinion de lady Southdown, pendant que son admiration

pour Fox et Napoléon le grandissait d'autre part dans l'esprit de sa

tante. L'amitié de cette dernière pour cet illustre défunt a déjà été

l'objet d'une digression dans l'un des premiers chapitres de cette

histoire. Whig de coeur et d'âme, miss Crawley, pendant toute la durée

de la guerre, avait fait cause commune avec les membres de

l'opposition, et bien que la chute de l'empereur n'ait jamais fait

grande impression sur les nerfs de la vieille dame, et que les

malheurs de l'exilé n'aient point troublé le sommeil de ses nuits,

Pitt cependant la prenait par son faible, en louant à la fois ses deux

idoles. Cette courte mais énergique protestation avait suffi pour le

mettre fort avant dans les bonnes grâces de sa tante.

«Et vous, ma chère, que pensez-vous?» dit miss Crawley en se tournant

vers la jeune demoiselle, dont l'air simple et modeste réveillait déjà

toutes ses sympathies.

C'était, du reste, son habitude de s'enflammer toujours ainsi à

première vue; mais il faut rendre cette justice à son enthousiasme, il

était aussi prompt à s'en aller qu'à venir.

Lady Jane rougit beaucoup, et répondit que, n'entendant rien à la

politique, elle la laissait aux esprits plus profonds que le sien.

Elle trouvait une grande justesse aux arguments de sa mère, ce qui

n'ôtait rien à l'excellence des raisons de M. Crawley.

Quand ces dames se retirèrent enfin pour prendre congé de miss

Crawley, celle-ci leur témoigna l'espérance que lady Southdown serait

assez bonne pour lui envoyer lady Jane de temps à autre, si toutefois

cette dernière voulait bien venir consoler une pauvre recluse

abandonnée.

La douairière s'y engagea de la meilleure grâce du monde, et l'on se

quitta très-bons amis.

«Ah! Pitt, ne me ramenez plus lady Southdown, lui dit la vieille

demoiselle à sa visite suivante. C'est en chair et en os la sotte

prétention de toute votre lignée maternelle, dont le ciel me préserve

comme de la peste. Quant à cette bonne petite lady Jane, vous pourrez

me l'amener tant qu'il vous plaira.»

Pitt en fit la promesse, mais il garda pour lui ce qui concernait la

comtesse Southdown. Il aurait été désolé d'ôter à cette digne matrone

la conviction où elle était qu'elle avait produit sur miss Crawley

l'impression la plus agréable et en même temps la plus saisissante.

Lady Jane se rendit volontiers à la demande de miss Crawley;

intérieurement elle n'était peut-être pas fâchée d'échapper à

quelques-unes des mortelles visites du révérend Bartholomé Irons et de

tous ces charlatans qui venaient bourdonner autour de la majestueuse

comtesse sa mère. Lady Jane tenait fidèle compagnie à miss Crawley,

elle l'accompagnait dans ses promenades, elle lui abrégeait par sa

présence la longueur des soirées. C'était une si bonne et si douce

nature que Firkin elle-même n'en était point jalouse; miss Briggs

aurait voulu l'avoir toujours avec elle, trouvant que son amie la

ménageait beaucoup plus devant la bonne lady Jane. Et quant à miss

Crawley, elle témoignait à cette jeune fille une affection et une

bienveillance particulières. La vieille demoiselle lui faisait le

récit de toutes ses histoires de jeunesse, mais sur un ton bien

différent de celui qu'elle apportait dans ses confidences à cette

petite mécréante de Rebecca. Elle eût regardé comme un manque de

convenance de blesser les chastes oreilles de lady Jane par des propos

un trop peu lestes: miss Crawley, au milieu de ses goûts voluptueux et

mondains, conservait trop de tact pour porter atteinte à tant

d'innocence et de pureté. Sa nouvelle compagne n'avait jusqu'alors

reçu de témoignage d'affection que de son père, de son frère et de

miss Crawley, aussi répondait-elle aux avances de cette dernière par

la confiance la plus ouverte et l'amitié la plus franche.

Dans les longues soirées d'automne, alors que Rebecca tenait à Paris

le sceptre dans les réunions des jeunes officiers de l'armée

conquérante, que la pauvre Amélia.... hélas! qu'était devenue la

pauvre Amélia, au coeur si profondément blessé? Dans les longues

soirées d'automne, lady Jane, assise au piano, chantait à miss Crawley

de simples cantiques, de douces romances, quand déjà les feux du

soleil, s'éteignant à l'horizon, ne laissaient plus au ciel que des

clartés douteuses, et que la vague gémissante se brisait en mourant

sur la plage. Dès qu'elle s'arrêtait, la vieille demoiselle

s'éveillait en sursaut et la priait de recommencer, et Briggs, dans

son coin, versait des larmes d'une volupté ineffable, tout en

paraissant fort acharnée à son tricot. Délicieusement émue, elle

contemplait les splendeurs de l'Océan, qui déroulait devant elle ses

sombres nuances, ces lampes suspendues sur sa tête qui commençaient à

s'allumer à la voûte céleste et à répandre leur éclat vacillant. Qui

pourrait dire les joies mystérieuses de cette âme méditative et

sensible?

Pitt, renfermé dans la salle à manger avec quelques brochures sur les

céréales ou la _Revue des Missions_, se livrait à ce plaisir

traditionnel de tous les Anglais après dîner. Il buvait du Madère, se

bâtissait des châteaux en Espagne, se comparait à Adonis, et trouvait

que son amour pour Jane atteignait un degré d'intensité qu'il n'avait

jamais eu depuis sept ans que durait leur flamme. Ces réflexions le

conduisaient insensiblement à ronfler du meilleur de son coeur. À

l'heure où M. Bowls, apportant le café, troublait par la lourdeur de

sa marche le sommeil de M. Pitt, celui-ci, au milieu de l'obscurité

naissante, affectait de paraître absorbé dans la gravité de sa

lecture.

«Ah! que je voudrais trouver quelqu'un pour faire ma partie, disait un

soir miss Crawley au moment où le domestique arrivait avec la lumière

et le café; la pauvre Briggs n'est pas plus en état de jouer qu'une

huître, elle est si bouchée maintenant. Cette vieille fille ne

manquait jamais, devant les domestiques, d'assommer la pauvre Briggs

de ses réflexions désagréables. Il me semble qu'après un cent de

piquet mon sommeil en serait meilleur.»

Lady Jane se mit à rougir jusqu'à l'extrémité des oreilles et jusqu'au

bout des doigts; puis quand M. Bowls fut parti, que la porte fut

fermée, elle se hasarda à dire:

«Miss Crawley, je sais jouer un peu; j'ai fait quelques parties avec

mon pauvre père.

--Venez m'embrasser, venez vite m'embrasser, chère petite,» s'écria

miss Crawley dans son ravissement.

Lorsque Pitt, toujours sa brochure à la main, remonta dans la pièce où

se tenaient les dames, il trouva sa tante et sa future appliquant

toutes les facultés de leur esprit à cette édifiante occupation.

La timide lady Jane rougit beaucoup ce soir-là.

Aucune des manoeuvres de M. Pitt n'échappait à l'attention de ses

chers parents du rectorat de Crawley-la-Reine. L'Hampshire et le

Sussex sont limitrophes, et mistress Bute tirait parti du voisinage;

elle savait tout ce qui se passait dans la maison de miss Crawley et

même plus encore. Pitt n'en quittait plus. Pitt était des mois entiers

sans venir au château, où son abominable père se livrait sans réserve

à sa passion pour le rhum et à de déplorables familiarités avec les

Horrocks. Les progrès de Pitt auprès de sa tante portaient au comble

de la rage ses excellents parents du presbytère. Tout en se gardant

bien de convenir de ses torts, mistress Bute s'en voulait beaucoup

d'avoir été si arrogante avec Briggs, si avare à l'égard de Bowls et

de Firkin; si bien que de tous les gens de miss Crawley, il ne s'en

trouvait plus un seul qui voulût lui donner des renseignements.

«Aussi c'est la faute à Bute, disait-elle, revenant toujours à son

argument favori; qu'avait-il besoin de se casser le cou? si cela

n'était point arrivé, j'aurais encore cette vieille fille à merci. Ah!

monsieur Bute, je suis victime de mon devoir et de vos habitudes

vagabondes et nullement orthodoxes.

--Mes habitudes vagabondes! allons donc! c'est vous qui l'avez

effarouchée, Barbara, reprit l'homme de la parole sainte, je ne vous

conteste pas votre adresse, mais vous avez un diable de caractère; et

puis vous serrez trop bien votre argent.

--Si je ne serrais pas si bien le vôtre, monsieur Bute, vous seriez

déjà serré en prison.

--Eh bien oui! chère amie, reprit le recteur d'un ton câlin, on rend

justice à votre habileté, mais vous êtes trop regardante,

entendez-vous.»

Le saint homme chercha au fond d'un grand verre de bière, comme un

supplément d'éloquence; puis il reprit:

«Quel agrément peut-elle avoir avec une poule mouillée comme ce Pitt

Crawley; un garçon qui prendrait ses jambes à son cou si une oie le

regardait de travers. Quand Rawdon, un gaillard celui-là, le

poursuivait à coups de fouet autour de l'écurie, Pitt se sauvait

appelant papa, maman, à son secours; un de mes garçons n'aurait qu'à

le toucher du doigt pour le faire tomber. Jim me disait encore

dernièrement qu'à Oxford on l'avait surnommé miss Crawley. Je dis

donc, Barbara.... continua le révérend après un moment de silence.

--Eh bien! quoi? dit Barbara qui se rongeait les ongles et battait la

mesure sur la table.

--Je dis que nous pourrions bien envoyer Jim à Brighton, pour essayer

s'il n'y a rien à faire auprès de cette vieille édentée. Le voilà bien

près d'avoir pris ses grades à Oxford, et sauf ses deux échecs.... Eh!

mon Dieu, j'ai bien été refusé aussi moi, son père, on peut dire que

c'est un garçon lettré qui a reçu le baptême classique. Il s'est lié

avec de bons diables comme lui, manie fort bien la rame et tire assez

joliment le bâton; c'est un gaillard, en un mot, bon à lâcher aux

trousses de la vieille, et si Pitt ne trouve pas la plaisanterie de

son goût, Jim n'aura qu'à lui tordre le cou. Ha! ha! ha!

--Sans doute, Jim pourrait aller la voir, répondit mistress Bute en

poussant un soupir. Si seulement nous pouvions lui faire prendre une

de nos filles chez elle; mais elle ne peut pas les sentir, elle les

trouve trop laides.»

Les jeunes filles en question, fort bien élevées du reste, mais fort

disgraciées de la nature, entendaient toute cette conversation de la

chambre voisine, où de leurs doigts noueux elles écorchaient sur le

piano un morceau péniblement appris. Toute leur journée se passait

ainsi au milieu des exercices musicaux, géographiques, historiques et

instructifs. Mais ces talents d'agrément pouvaient-ils suffire à faire

passer sur la pauvreté et la laideur, sur une taille petite et

difforme? Pour leur établissement mistress Bute en était réduite à ne

plus compter que sur le vicaire de son mari, et encore il n'y en avait

que pour une.

Jim, sur ces entrefaites, rentra de l'écurie; une pipe courte et noire

était passée au cordon graisseux de son chapeau. Il se mit à parler

avec son père des paris engagés aux dernières courses, et la

conversation des deux époux en resta là.

Mistress Bute n'augurait pas grand'chose de bon d'une démarche de son

fils James auprès de leur vieille parente, pour elle, cette tentative

n'était que le suprême effort du désespoir. Le jeune envoyé lui-même

ne parut se promettre ni grand plaisir ni grand profit de la mission

dont on le chargeait; mais il se consola en pensant que sa vieille

parente pourrait lui faire quelque bon cadeau qui lui permettrait de

payer les plus intraitables de ses créanciers.

Voilà donc Jim parti par la voiture de Southampton et débarqué le soir

même à Brighton, avec son porte-manteau et _Chourineur_ son

boule-dogue favori. Il était porteur, en outre, d'une immense

corbeille remplie des meilleurs produits de la ferme et du verger

qu'il devait offrir à miss Crawley au nom de la famille du ministre.

Jugeant que l'heure était trop avancée pour se présenter de suite chez

la malade, il descendit à l'auberge, et ne se rendit le lendemain chez

miss Crawley qu'assez tard dans la matinée.

Miss Crawley n'avait point vu son neveu depuis cet âge ingrat où la

voix varie, du ton grave aux notes aiguës, à travers un enrouement

rauque et désagréable, où les jeunes adolescents se rasent en cachette

avec les ciseaux de leurs soeurs, et où la vue des personnes d'un

autre sexe produit sur eux des sensations de terreurs indéfinissables;

alors que de grandes mains et de grands pieds se rattachent, sans

qu'on sache trop comment, à des vêtements qui semblent tous les jours

se raccourcir un peu plus; alors que, dans le salon, la présence des

mêmes adolescents après dîner effarouche les dames qui, à la faveur

des premières ombres du crépuscule, se disent tout bas leurs secrets à

l'oreille; alors qu'un certain respect pour leur innocence fort

contestable, empêche entre les hommes l'échange de ces grosses

plaisanteries qui ont la prétention d'être spirituelles; alors que le

père ne se gêne pas encore pour dire à son fils: Allons, Jacques, mon

garçon, va voir de l'autre côté si j'y suis; et que le jeune homme, à

moitié content de retrouver sa liberté, à moitié blessé de ne pas être

traité en homme, laisse les messieurs vider quelques bouteilles.

À cette époque, James n'avait pu encore être classé dans un genre bien

défini; mais maintenant c'était un homme et un homme accompli. Grâce à

son éducation classique, il possédait ce vernis inappréciable que

seule peut donner la vie universitaire. Criblé de dettes et refusé à

tous ses examens, rien ne manquait à sa réputation de bon enfant;

c'était du reste un assez beau garçon. Lorsqu'il se rendit auprès de

sa tante, sa mine rougissante, sa gaucherie même réussirent assez bien

auprès de cette vieille fille aux affections volages; elle aimait ces

symboles de santé et d'innocence.

Il dit à la vieille parente qu'il était venu passer un ou deux jours à

Brighton pour voir un de ses camarades de collége et.... pour lui

présenter ses respects, ainsi que ceux de son père et de sa mère, qui

faisaient des voeux pour sa santé.

Pitt se trouvait dans la chambre de miss Crawley quand on annonça le

nouveau venu; il devint tout pâle en entendant son nom. La vieille

dame se sentait en veine de belle humeur; elle prit un véritable

plaisir aux alarmes de M. Pitt, et s'efforça de les redoubler. Elle

s'informa avec le plus grand intérêt de tous les habitants de la cure,

et assura Jim que son intention était d'aller y passer quelques jours.

Elle le félicita beaucoup de sa bonne mine, le trouva bien grandi,

tout en regrettant que ses soeurs ne fussent pas d'une aussi belle

venue que lui. Apprenant qu'il était descendu à l'hôtel, elle ne

voulut pas lui permettre d'y retourner et ordonna à M. Bowls de faire

apporter immédiatement chez elle les bagages de M. James Crawley.

«Et surtout, Bowls, ajouta-t-elle avec une grande amabilité, ayez soin

d'acquitter la note de M. James.»

Elle lança à Pitt un regard provocateur et triomphant qui fit presque

étouffer de jalousie l'infortuné diplomate. Jamais sa tante n'en avait

tant fait pour lui; jamais sa tante ne lui avait offert l'hospitalité

sous son toit, et à première vue elle accordait ce bon accueil à ce

goujat qui sentait le fumier.

«Pardon, monsieur, dit M. Bowls en s'avançant avec un profond salut; à

quel hôtel Thomas ira-t-il prendre vos bagages?

--Ah diable! dit l'adolescent en se levant tout alarmé; je vais y

aller moi-même.

--Le nom de l'hôtel? dit miss Crawley.

--_Au veau qui tette_,» répondit Jacques rougissant jusqu'au blanc des

yeux.

À ce nom, miss Crawley éclata de rire; M. Bowls, profitant de ses

prérogatives comme familier de la famille, ne put s'empêcher de

l'imiter, en ayant soin de porter sa main devant sa bouche pour

étouffer le bruit; enfin le diplomate sourit du bout des lèvres.

«C'est que.... je.... je n'en connaissais pas de meilleur, dit Jacques

les yeux baissés; je ne suis jamais venu ici, et c'est le cocher qui

me l'a indiqué.»

La foire aux vanités, Tome II · 第 1 / 41 段