Sur le Thabor.
Partout en Galilée, le Thabor vous apparaît, dominant l’horizon; il a
une agréable forme ronde et il vous accompagne dans toutes vos
excursions, tantôt devant vous, tantôt derrière votre dos, vous
regardant sournoisement à gauche, à droite, veillant comme un phare
fidèle. Les contours sont délicatement dessinés: à mesure que vous
approchez, vous découvrez les arbres, grands et petits, dont il est
recouvert, et vous ressentez un vif désir d’entreprendre cette ascension
à travers la verdure, de suivre ces sentiers ombreux, d’arriver sur ce
sommet où le Christ se montra à ses disciples stupéfaits, dans sa
blanche robe de lin, tout rayonnant de gloire. Le Thabor a l’air simple
et facile; ses flancs ont un aspect engageant et, de là-haut, la vue de
la Galilée fleurie doit être merveilleuse! Le drogman ne fait aucune
difficulté pour vous accompagner, mais sans enthousiasme; le guide vous
demande si vous êtes bien en selle, et tous deux finissent par vous
déclarer que vous pourrez _peut-être_ monter à cheval jusqu’au point
culminant, mais que vous descendrez sûrement à pied. Le chemin est donc
roide? Très roide. Pourquoi ne pas monter à pied? Non, le cheval, qui
connaît le terrain, est plus sûr. Et la descente, alors?
A la descente, l’animal glisserait s’il portait un cavalier ou une
amazone. Cependant... le lendemain matin, malgré ces renseignements
décourageants, le départ de Nazareth est décidé; nos montures se mettent
en marche de leur pas tranquille et ferme; le drogman fume, le _moukre_
chantonne ses vers arabes et son petit chien, qui s’appelle Filjel,
c’est-à-dire _poivre_, saute autour de lui. Pendant une heure, la route
se maintient étroite, mais assez bonne et passe entre des champs, dont
la terre est rouge brique: le Thabor s’approche toujours davantage,
s’élève au-dessus de nous. Tout à coup, sous un grand olivier, le
drogman s’arrête, descend, vient vérifier les sangles et les étriers, et
procède pour lui-même à la même opération. Lentement, il se remet en
mouvement, le _moukre_ se place près de moi et met la main sur le
pommeau de ma selle.
Alors commence l’ascension la plus étrange, la plus effrayante qui soit:
ce n’est pas un sentier, c’est une sorte de sillon, plus ou moins
profond, plein de cailloux pointus, s’éboulant à un endroit, barré
ailleurs par de grosses pierres polies, qui font glisser nos bêtes; un
sillon si escarpé que le cheval est placé dans une ligne oblique et qu’à
chaque instant le _moukre_ me recommande de baisser la tête sur la
crinière. D’un côté, j’aperçois un précipice, à peine dissimulé par des
arbustes qui se plient au-dessus de l’abîme; de l’autre, la paroi élevée
de la montagne. Le sillon fait de grandes courbes, et à chaque détour,
ce chemin à peine tracé devient de plus en plus incertain. La pente est
si rude, qu’il est difficile de maîtriser le vertige. Cent fois, je me
dis qu’il eût été préférable d’aller à pied, mais, dès que je regarde à
terre, je change d’idée; du reste, il vaut mieux n’être distrait par
aucune pensée, car le _moukre_ me fait pencher lui-même sur la selle et,
si j’essaye de me relever, je sens une large et puissante main qui me
maintient. La montée continue, les plaines de la Galilée s’abaissent et
semblent ondoyer comme une mer, tandis que mon pauvre cheval, couvert de
sueur, blanc d’écume, fait un dernier effort, escalade une véritable
muraille... Le Thabor est vaincu!
* * * * *
Devant moi, le petit hospice et l’église des Franciscains se détachent
très blancs sur le ciel. On a nommé cet endroit: _Porte du Vent_, en
arabe: _Bab-el-Auoa_, parce qu’il y a continuellement une brise fraîche,
quelquefois très violente. Comme partout, un franciscain me conduit
d’abord à l’église dire quelques prières, puis me guide jusqu’à un
endroit sauvage, où germent cependant quelques rares plantes
odoriférantes. C’est là qu’eut lieu la Transfiguration. Nous avons
devant les yeux la scène divine que peignit Raphaël, avec une singulière
intuition et qui épuisa ses dernières forces d’artiste et de croyant:
les nuages qui se heurtent dans le ciel, annonçant la venue d’un de ces
orages habituels à cette région, semblent être les mêmes qui encadrèrent
le visage glorieux du Christ. N’était-ce pas hier? Autour de nous
s’étend la plaine d’Esdrelon, qui semble palpiter sous le vent qui vient
du Thabor; au loin, blanchissent les petites villes de la Galilée:
Séphoris, patrie de sainte Anne et de la Madone; Cana, lieu du premier
miracle; Naïm, où habitaient la veuve et son enfant malade, et tout à
fait à l’horizon, on devine la route qui mène au lac de Tibériade. Il
devait aimer cette montagne, Celui dont l’esprit tendait toujours vers
les régions pures et qui aspirait sans cesse à se rapprocher de son Père
céleste. Au moment solennel de la Transfiguration, il n’y avait avec lui
que trois apôtres: Pierre, Jacques et Jean; les autres s’étaient arrêtés
dans un village arabe de la plaine, appelé Dabourieh, en souvenir de
Débora. Seuls, les plus fidèles l’accompagnaient et eurent la vision
sublime... La voix du Père Augustin de Saragosse, moine espagnol, à la
douce prononciation, m’arrache à ma contemplation; c’est l’heure du
déjeuner, et du reste il faudra bientôt descendre. Avant le départ, un
religieux me présente un registre de visiteurs à signer. Hélas! Que le
Thabor en voit peu! Cette année, de février à juin, plus de trois mille
pèlerins ont visité la Palestine, sans compter les touristes, presque
tous Anglais, qui vont où Cook les conduit, et quatre-vingt-deux
seulement ont fait l’ascension du Thabor, pour voir l’endroit de la
Transfiguration! La route était horrible même à l’époque où Jésus vivait
sur la terre: c’est pourquoi les apôtres les moins courageux restèrent
au pied de la montagne. Pierre, Jacques et Jean, les plus ardents et les
plus dévoués, atteignirent seuls le sommet du Thabor et furent
récompensés par le spectacle divin. Je signe au-dessous du nom de Paul
Bourget, qui était venu un mois avant moi: je suis très contente d’être
arrivée, mais combien heureuse de redescendre.
* * * * *
Pour gagner le sommet du Thabor, il faut quarante-cinq minutes, sans
compter la longue route de la plaine. Si jamais, avant de repartir, vous
demandez au drogman, avec une certaine appréhension, «s’il faut
quarante-cinq minutes», il secoue la tête en souriant, et assure que
cela prendra moins de temps. Dieu soit loué! Et vous vous approchez de
votre monture. «Comment, vous voulez aller à cheval?» Le guide s’étonne
de votre audace ou de votre paresse: _personne_ ne descend à cheval du
Thabor. Le _moukre_ rassemble les rênes des bêtes et siffle pour appeler
_Filjel_. On se met en route à pied: seulement, c’est une véritable
chute! En vain, vous essayez d’aller lentement, avec précaution, vous
êtes entraîné, vous vous affolez, vous vous reprenez, vous perdez de
nouveau la tête, et vous ondoyez comme un drapeau battu par le vent,
vous allez en zigzag comme un serpentin de feu d’artifice, dans ce fossé
inégal qui devrait être un chemin! Quarante-cinq minutes! Le mouvement
est si rapide, si vertigineux, qu’il devient inconscient et presque
mécanique: vous tournez, et vous descendez, et vous descendez, et vous
tournez, glissant, roulant, tombant, vous relevant, avec une complète
absence de volonté, comme une toupie dont rien ne peut arrêter le
mécanisme. Enfin, c’est la plaine! Vous vous asseyez sur une pierre,
vous vous prenez la tête à deux mains, en vous demandant si vous êtes
encore bien vivant. La réponse est plutôt favorable. Vous buvez une
gorgée de cognac, vous respirez un peu; mais le temps presse. Il faut
remonter à cheval pour aller au lac de Génésareth et à la glorieuse
ville de Tibériade.