Le Carmel.
Lorsque après avoir laissé derrière lui Port-Saïd le voyageur se
rapproche de la Terre Sainte et entrevoit, dans la brume de l’horizon
qui enveloppe tout d’une teinte uniforme, les blanches maisons de Jaffa
et la riche verdure de ses jardins d’orangers, il faut, pour que son
cœur s’émeuve, un véritable effort mystique. L’œil n’aperçoit, en effet,
que la rade périlleuse, toute blanchissante d’écume et, au-dessus d’une
plage jaunâtre, battue par le vent, une ligne de maisons neuves,
habitées par des marchands, des négociants ou des consuls. Rien qui
rappelle la Terre sacrée, où Jésus vécut, souffrit, mourut: aucune
ligne, aucune couleur, aucun son qui signalent l’approche de la contrée
sainte. Et le pauvre pèlerin, presque désillusionné, cherche vainement
en lui-même ce pieux enthousiasme qui met des larmes dans les yeux et
rend pâle d’émotion. Une bien meilleure impression attend les touristes
qui, partis d’Italie, d’Allemagne ou de France, arrivent en Palestine,
venant de Smyrne, suivant toute la côte de la Karamanie, sans toucher à
Beyrouth, la perle du Levant. Ceux-là, confortablement assis sur le pont
du paquebot, voient, un matin, surgir au bord de la mer
Saint-Jean-d’Acre, l’ancienne citadelle, et la blanche Caïffa. Mais ces
deux villes, dont l’une est florissante parce qu’elle est neuve et
l’autre en décadence pour avoir eu un trop glorieux passé, ne retiennent
pas longtemps l’attention: un mot a couru, répété de bouche en bouche, a
éveillé la curiosité et provoqué l’émotion des passagers; un mot qui
arrache les paresseux de leurs fauteuils d’osier, les malades de leurs
couchettes et les attire sur le côté gauche du bateau, qui semble
ralentir sa marche: le Carmel! le Carmel!
Voilà le grand promontoire qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du
vaste golfe, où les eaux sont plus bleues et plus calmes; voilà la
montagne de Marie, qui s’élève toute ravissante dans l’air plus léger;
voilà la blanche église se découpant au loin sur le ciel pur, veillant
sur ces flots impétueux, où rugit la tempête pendant huit mois de
l’année.
Les personnes religieuses, qui passent devant le Carmel, en voyant cet
autel si éloigné d’eux et si rapproché de Dieu, éprouvent pour la
première fois la séduction mystique de la terre des prophètes et des
patriarches: très simplement, elles s’agenouillent sur le pont du
bateau, tendent les mains vers la montagne où monta Marie toute jeune,
accompagnée de sa mère, et entonnent à demi-voix l’_Ave, maris
stella_... Car, de là-haut, Elle paraît vraiment la protectrice de ceux
qui invoquent son nom, de ceux qui accomplissent ce pieux pèlerinage, de
tous ceux qui risquent leur vie pour gagner le pain de leurs enfants.
Une tradition hébraïque raconte que sur ce mont, où retentissait jadis
la voix menaçante d’Élie, sainte Anne et saint Joachim possédaient un
peu de terrain et quelques bestiaux. Chaque année ils quittaient la
Galilée et les riantes vallées où est située Nazareth, descendaient dans
la plaine d’Esdrelon et montaient au Carmel, emmenant avec eux leur
fille chérie. Ce sentier sauvage, où fleurissent les marguerites jaunes
et les genêts parfumés, a donc été bien des fois parcouru par Celle qui
devait être la plus pure des femmes, la plus malheureuse des mères. Elle
venait, sans doute, s’asseoir sur ces roches, au pied du promontoire, et
laissait errer ses yeux pensifs et doux sur la baie; depuis ce jour,
elle fut l’Étoile de la mer, et quiconque vit se préciser, à l’horizon,
la montagne de Marie, sentit qu’il s’approchait de la Terre divine.
* * * * *
Une belle route verdoyante, la plus commode peut-être de toute la
Palestine, serpente le long de la colline du Carmel et conduit au
monastère voué à la Vierge. La voiture où je m’étends paresseusement,
alors que j’aurais très bien pu faire l’ascension à pied, passe à
travers les haies d’herbes aromatiques, dont les moines font un élixir
fortifiant. A chaque tournant, la grande mer de Syrie apparaît, d’un
azur grisâtre, et la petite Caïffa se devine, toute blanche au pied de
la montagne de la Vierge. Le spectacle est délicieux, mais il n’a rien
d’oriental. Le paysage est presque italien; nous avons beaucoup de ces
sanctuaires, sur une colline, au bord de la mer, dans notre pays,
surtout dans le sud; et, en mon souvenir, repassent d’autres azurs,
d’autres baies ensoleillées, d’autres églises où j’ai prié. Il faut
vraiment un effort d’imagination devant ce couvent si élégant, ces
jardins si bien cultivés, cette mer qui ressemble à celle de Sorrente ou
de Francavilla des Abruzzes, pour se rappeler qu’ici, au temps des
prophètes, Isaïe vécut dans sa grotte, prêchant les peuples primitifs;
qu’ici Marie de Nazareth porta ses pas légers; qu’ici elle reparut,
après sa mort, sur ce promontoire, vers lequel se tournent les yeux de
tous les navigateurs, qu’ils viennent de Constantinople ou de Beyrouth,
du Pirée ou de Lattaquieh, d’Égypte ou de Chypre. Tout est propre, net,
correct en ce Carmel, que les bons Napolitains invoquent si souvent pour
obtenir la vie, la santé et la joie. Chère, chère Madone, dont les
scapulaires couvrent tant de fortes poitrines d’hommes et de femmes du
peuple, votre maison est belle, les fleurs y sont parfumées, la route
qui y conduit est aisée: mais, vous aimez aussi les paysages simples et
champêtres, les cabanes rustiques et les vastes horizons déserts dont la
solitude fait la beauté!
Dans le parloir du couvent, les moines français, courtois, taciturnes,
l’air un peu fier dans leurs vêtements blancs, échangent contre une
petite aumône des médailles, des rosaires et des prières imprimées.
Seule l’_Eau des Carmes_ coûte trois francs la grande bouteille, et un
franc cinquante la petite. Ce commerce fait vivre les religieux, sert à
l’entretien de ce magnifique couvent et de ce beau jardin. L’eau de
mélisse est, du reste, excellente contre les syncopes. Au moment où
j’entre dans la salle, deux pèlerins russes portant les larges culottes
et la tunique des _moujiks_ s’y trouvent déjà. Pauvres gens! Leurs longs
cheveux blonds et leurs bottes sont couverts de poussière. Ils ont
certainement mis au moins une semaine pour venir, par petites journées,
de Jérusalem à pied. Tous deux semblent malades et fatigués. Immobiles
et muets, ils contemplent dans une vitrine les bouteilles contenant le
fameux remède. Un carme, patient et muet comme eux, attend qu’ils
expriment un désir. Ils possèdent déjà des scapulaires, des rosaires,
des médailles; mais ils voudraient maintenant l’_Eau des Carmes_, et, ne
parlant que le russe, ils n’arrivent pas à se faire comprendre. Pourtant
leur envie est si intense qu’on la devine dans leurs yeux. Certes, ils
s’imaginent que cette eau est miraculeuse et qu’elle peut faire des
prodiges. Ils regardent anxieusement le moine et, à force de petits
gestes lents et tristes, ils demandent le prix: par signe aussi le frère
leur répond. Alors une profonde douleur se répand sur le visage des deux
Russes. Ils la veulent, cette liqueur bienfaisante, qu’ils croient un
baume donné par la Vierge elle-même; seulement, ils n’ont que très peu
d’argent. Ils se consultent longuement des yeux, prononcent quelques
mots brefs. Le moine attend toujours, l’air distrait. Quant à moi, je
suis réellement émue pour la première fois depuis mon arrivée.
Enfin, un des deux paysans tire de sa poche un vieux portefeuille
déchiré et l’examine avec soin. Je m’approche indiscrètement,
pieusement... Hélas! il n’a que quelques pièces turques d’une valeur de
trois francs, le malheureux pèlerin... mais sa foi est si vive qu’il
retire un franc cinquante et paye. L’émotion me paralyse bêtement et je
n’ose lui offrir cette bouteille, comme je l’aurais voulu. Le voilà donc
possesseur de ce qu’il désirait si ardemment. Il est tout joyeux.
Demain, peut-être, il n’aura pas un morceau de pain et se couchera
épuisé le long d’une haie, sur la route de Nazareth. L’_Eau des Carmes_
n’est qu’une eau de mélisse très bien faite et bonne pour les crises de
nerfs. Cependant le Russe la considère comme une essence miraculeuse, et
certainement la Vierge du Carmel la transformera en énergie, en
patience, afin qu’il puisse terminer son pèlerinage sans mourir de faim
ou de soif. Il ne périra pas. Elle le sauvera de la mort. O sainte
Madone, vous qui savez tout, vous protégerez votre serviteur!
V
Vers Nazareth.
Je dormais encore, et je rêvais d’un certain petit visage au nez
retroussé, aux grands yeux doux, lorsqu’un pas lourd fit gémir
l’escalier de bois de l’auberge du _Mont-Carmel_, où j’avais passé la
nuit et s’arrêta devant la porte de ma chambre. Une voix à l’accent bien
allemand m’appela:
--Madame, il est cinq heures.
Il était en effet cinq heures précises à l’excellente montre que j’avais
emportée en Palestine et qui avait résisté à toutes les températures, à
tous les chocs: Georges Suss, le voiturier allemand, venait me prévenir
qu’on partait pour Nazareth. Habituée à l’imperturbable apathie, à la
fière inexactitude orientales, j’avais bien recommandé de me réveiller à
l’heure fixée. Il y a six heures de voiture de Caïffa à Nazareth, et
même, en arrivant à onze heures, il était impossible d’éviter la
chaleur. A plus forte raison, si j’étais en retard! Cependant, à ce
moment, la ponctualité du bon Prussien me déplut. La veille, au lieu de
me coucher à neuf heures et demie, comme d’habitude, j’étais restée
jusqu’à minuit sur la terrasse de bois du petit hôtel pour admirer les
feux électriques de l’escadre anglaise, qui éclairaient la baie de
Saint-Jean-d’Acre. Aussi, il me manquait trois heures de sommeil et
j’étais mal disposée: le tendre rêve s’était évanoui, emportant avec lui
une image chère; il faisait froid et le soleil se levait à peine
derrière le mont Carmel. Mais Georges Suss, tranquillement, recommença
ses appels.
--Madame, il est cinq heures et demie.
J’ouvris la porte. Il prit sans rien dire les valises et les ombrelles
et alla les placer sous les banquettes de la voiture. Tout en buvant une
tasse de thé, je m’arrêtai sur le seuil de la porte et je regardai
Georges Suss. Il était maigre, grand, sec, la barbe brune et son casque
de liège s’enfonçait presque jusqu’aux yeux. Propriétaire de trois
voitures, il choisissait la meilleure et la conduisait lui-même, quand
il s’agissait d’un prélat, d’une dame ou d’un riche Anglais. Mais son
plus bel équipage n’était qu’un char à bancs à quatre roues très
élevées, couvert de toile, avec quatre banquettes à l’intérieur: c’était
si haut qu’il fallait monter sur une chaise pour arriver au marchepied.
Plus tard, le brave Allemand m’expliqua en mauvais italien que cette
construction était indispensable dans un pays où l’on devait à chaque
instant descendre dans des fossés et traverser des terrains marécageux.
Donc, moyennant vingt francs et deux francs de pourboire, ce baroque
véhicule à dix places m’appartenait tout entier jusqu’à Nazareth.
J’avais été recommandée au grand Georges Suss par le père gardien des
franciscains de Terre Sainte, et l’Allemand était pour moi non seulement
un cocher, mais aussi un protecteur, une escorte, un guide. Il me
regardait de temps en temps, avec des yeux calmes et fidèles: peut-être
était-il curieux de savoir qui pouvait être cette dame ni allemande, ni
anglaise, ni américaine, ni russe, cette italienne dont les compatriotes
ne vont jamais en Terre Sainte.
La voiture s’ébranla au trot rapide des chevaux dans la grande rue de
Caïffa. J’avais vaincu le sommeil et la fatigue. Devant la petite porte
du couvent, je fis arrêter pour laisser monter le père Marcel de
Noilhac, supérieur des franciscains de Nazareth, qui, après avoir passé
un mois à Jérusalem, s’en retournait dans son monastère. C’était un
singulier type de religieux: décharné, le visage un peu fatigué, avec
une barbe châtaine peu fournie, il portait le grand chapeau de paille
recouvert d’un mouchoir de soie, comme en portent tous les moines de
Terre Sainte. Taciturne, les yeux mélancoliques et pleins d’une flamme
mystique, il était français et ne connaissait pas un mot d’italien. Les
joues un peu rouges trahissaient bien un commencement de phtisie, ce mal
secret pour lequel beaucoup de franciscains viennent en Palestine, afin
d’y trouver la guérison ou de mourir en paix près du saint Sépulcre.
Dans la voix aussi, une trace un peu plus nette de fatigue; mais c’était
tout. Plus loin, un Turc qui se rendait à Nazareth me demanda de lui
donner une place. Il monta, et certainement rien n’était plus étrange
que ce haut véhicule conduit par un Prussien, portant un moine français
venu des environs de Cognac, une voyageuse italienne et un Turc de
Caïffa, et tout cela, dans la vaste plaine d’Esdrelon, par un beau matin
frais, roulant vers le pays où Jésus passa son heureuse enfance. La
route était longue, mais si fleurie, avec une fraîche brise qui courbait
les hautes herbes, tandis que les cahots du char à bancs écrasaient les
marguerites et les coquelicots du chemin: le père Marcel de Noilhac
disait son chapelet et lisait son bréviaire avec une modestie toute
féminine, avec une paix sereine, et Suss le regardait affectueusement,
car le voiturier de Caïffa adorait les franciscains de Nazareth, grâce
auxquels il vivait, travaillait, prospérait. Cependant Suss était
luthérien: mais qu’importe? Il croyait au Christ comme le moine penché
sur le livre jauni et ne demandait pas autre chose, semblant ponctuer
avec le claquement de son fouet le mouvement des feuillets sacrés. Le
Turc fumait continuellement des cigarettes et sommeillait; à chaque
secousse de la voiture, son fez lui tombait sur les yeux: il fumait même
en dormant. Je regardais autour de moi, toute au plaisir de contempler
ce vaste et clair paysage, ces cultures, ces champs verts et ces champs
jaunis, traversés de temps en temps par une femme ou un enfant--ce
paysage sonore à cause de la brise légère qui faisait battre les tentes
de la voiture, et emportait la fumée de la cigarette du Turc et de la
courte pipe de Georges Suss. Il avait demandé la permission de fumer, le
brave Prussien, et elle lui avait été accordée. Le père Marcel levait
les yeux de temps en temps, regardait autour de lui et annonçait
quelques sites importants.
--Voici le grand Hermon!
C’est la montagne la plus haute de la Galilée. On voit continuellement
disparaître ses cimes neigeuses dans les blancheurs du ciel d’Orient. La
longue route entrait maintenant dans les champs: il n’y avait plus de
sentier et l’air était tout embaumé. De temps à autre, je demandais à
Suss:
--Y sommes-nous?
--Non, madame, pas encore, mais bientôt.
Ils parlaient du Cison, un fleuve qu’on doit passer à gué, avec la
voiture. Quand il enfle, alors on ne passe plus. Le père Marcel, ayant
fini de prier, me conta de sa voix faible qu’un hiver il avait été
enfermé pendant deux mois à Nazareth, ne pouvant se rendre à Jérusalem
par Caïffa et la route de Samarie était encore plus mauvaise. Suss
approuvait de la tête: le Cison n’était pas commode et le Sultan ne se
hâtait pas d’y faire construire un pont. Le Turc n’écoutait pas ou
feignait de ne pas entendre. Heureusement il ne s’agissait pas de
Mahomet! Celui qui parle du Prophète en présence d’un Turc est dénoncé
et va en prison. Enfin, le Cison apparut. Je ne vis qu’une berge
pierreuse, avec un filet d’eau malsaine, mais quelles secousses! Les
cahots de la voiture étaient si forts que j’étais forcée de m’accrocher
aux tringles des rideaux. Le père souriait doucement. Depuis huit ans il
habitait ce pays et avait fait maintes fois ce trajet en voiture, à
cheval, ou même à pied.
--A pied, mon père?
--Pourquoi non, madame? J’ai été un peu malade après, mais très peu.
De temps en temps, à gauche, à droite, une montagne toute verte
apparaissait, se rapprochait, s’éloignait, toujours visible.
--Le Thabor!
--Pouvez-vous m’y conduire, Suss, demandai-je?
--Non, madame. N’y allez pas, c’est très laid.
Enfin, la voiture s’arrête dans une grande allée ombragée de tamarins.
Nous sommes à moitié chemin: il est huit heures ou huit heures et demie.
Georges Suss saute à terre et accroche deux sacs d’avoine au cou des
chevaux. Elles déjeunent, les pauvres bêtes, et nous aussi. Nous mettons
en commun un peu de viande froide, de fromage, des petits abricots et
des gâteaux anglais. Suss accepte un morceau de viande et du pain, et
comme il doit conduire, il ne veut pas boire de vin. Déjà le soleil est
très chaud, mais ces tamarins sont si touffus et la paix est si profonde
dans cette Galilée fleurie! Qui ne prendrait avec plaisir une heure de
repos, ici, sous ces arbres, dans ce char à bancs, où le Turc dort
profondément, la cigarette à la bouche?
--Il y a beaucoup de Turcs ici, mon père?
--Heureusement non! répond, à voix basse, le maigre frère de
Saint-François.
En route! en route! Le soleil brûle et l’heure passe: les chevaux se
retournent mélancoliquement vers les sacs d’avoine qui disparaissent, et
Suss leur parle allemand pour les consoler. La vaste campagne de la
Galilée s’étend devant nous, comme si elle s’allongeait: on passe de
collines en collines, de plaines en plaines, de ravins en ravins, on
marche, avec de grands cahots: la seconde moitié du chemin est la plus
mauvaise. Voici Naïm, où eut lieu le miracle du fils de la veuve; voilà,
au loin, la route de Samarie, que Jésus prenait, tous les ans, pour
aller à Jérusalem, en passant par Naplouse.
--Nous arrivons aux monts de Gelboé, dit le moine.
_Di Gelboe son questi i Monti!_ Oh! souvenirs de ma jeunesse! C’est donc
ici que se déroula le drame sanglant dont Saül fut le héros? Le grand
poète italien n’a donc pas imaginé tout cela? Rien n’est plus étrange
que de retrouver quelque chose de vrai, dans un récit dont nous nous
sommes moqués et que nous avons considéré autrefois comme une œuvre de
pure imagination! Qui, d’entre nous, n’a pas appris: _Bell’ alba è
questa..._ pour en rire après? Et cependant, c’était une aube comme
celle-ci dans ce pays sacré, qui vit la mort du malheureux: c’est
étrange! Le père Marcel de Noilhac n’a pas lu Alfiéri et je me garde
bien de lui en parler. Il fixe les yeux à l’horizon, et au fond de son
cœur il y a un grand désir de revenir à Nazareth. Il est certain que
Jérusalem est faite pour les franciscains qui combattent, mais non pour
ceux qui prient; elle est faite pour ceux qui luttent et non pour ceux
qui aiment les muettes contemplations. Je parle de Nazareth: les yeux du
religieux brillent. Si Dieu le veut, il y passera toute sa vie et il y
mourra, le jour désigné. Nazareth!... Il en rêvait, quand il était
enfant, au milieu des tonneaux d’alcool de son père, qui était un
distillateur de Cognac: tout petit, il croyait à la poésie de ce nom.
--Alors, votre rêve s’est réalisé, mon père?
--Oh! oui, madame... Il ne valait pas la réalité, s’écria-t-il, l’air
pleinement heureux.
Voilà donc un homme qui n’a jamais eu de désillusion! Il déclare
ardemment que la réalité valait plus que son rêve, ici, près des
collines nazaréennes, dans ce pays qui écouta la divine parole.
Inclinons-nous devant lui et rappelons-nous cette minute, cette
rencontre, cette parole. Suss, tout joyeux, excite ses chevaux; le temps
fuit derrière nous, ainsi que le chemin; la terre s’est éveillée.
--Voilà Nazareth, dit le moine.
La ville, blanche et rouge, monte sur la colline; monte avec ses
maisons, ses jardins, ses vergers, avec les aiguilles de ses trois
églises; monte tout heureuse, aspirant vers les cimes, vers l’azur du
ciel. Les yeux du père Marcel sont voilés de larmes. En vérité nul cœur
de chrétien ne peut voir Nazareth sans être ému.