Le Jourdain.
Peu à peu, disparaissent les arides sillons couverts de sel que les
vapeurs de la mer Morte laissent tomber sur le vaste désert de Jéricho.
Le terrain mêlé de sable noirâtre et de pierres où se fatiguent les
chevaux est laissé en arrière. L’air n’est plus chargé de ce brouillard
qui, le long du lac de bitume, accable le voyageur. Le ciel d’Orient,
d’un azur très pâle et très doux, reparaît enfin; lentement, la caravane
poursuit sa marche, au pas tranquille des chevaux et des mules; le
palanquin se balance uniformément; et, tout à coup, dans la fraîcheur
matinale, quelques touffes d’herbe surgissent, où l’œil surpris croit
entrevoir des gouttes de rosée! Puis, un léger trille rompt le grand
silence de l’espace: c’est la voix d’un de ces petits oiseaux qui vivent
dans les herbes et sautillent près du sol. La végétation augmente sans
cesse: on voit maintenant, au milieu de la verdure, quelques fleurs des
pays chauds, blanches, jaunes ou violacées, jamais rouges; fleurs
gracieuses sur leur tige légère. Le sentier court entre des haies
fleuries et épineuses; les chevaux, de temps en temps, arrachent au
passage quelques plantes aromatiques et délicates comme de la dentelle.
Alors, sentant venir à lui ces odeurs saines et réconfortantes, voyant
toute cette verdure par les portières ouvertes, le voyageur se penche
avidement pour contempler le spectacle nouveau. Le balancement de la
marche l’empêche de remarquer que le paysage est très vaste, très animé,
très vivace, avec l’ondulation des hautes herbes, avec toutes ces masses
de fleurs, avec ces oiseaux qui chantent, avec toutes les formes de
cette vie solitaire et ardente, sous un ciel pur et caressant. Puis, sur
les parois mêmes de la chaise, il entend un léger frottement: les herbes
sont devenues si hautes qu’il faut maintenant s’ouvrir un passage, et
qu’il est presque entièrement submergé dans toute cette fraîcheur, parmi
ces rameaux qui le frôlent, ces gouttes de rosée qui lui mouillent le
visage. Et ce bain de feuillage après le pays aride, pierreux, maudit,
qu’il vient de traverser, cette tendresse des choses, cette caresse des
fleurs, tout cela est vraiment délicieux. Voici donc l’oasis de la
Palestine. Voici les champs aimés du ciel. Voici le Jourdain.
* * * * *
Non loin de la rive droite, la caravane s’arrête. En un clin d’œil, le
palanquin est sur le sol; les chevaux, les mules, sont laissés en
liberté; les châles, les valises, les tapis, les ombrelles sont placés
sur le gazon fleuri. Le soleil baigne d’une lumière blonde toute la
berge droite, tandis que la gauche est encore dans l’ombre. Le fleuve
sacré roule rapidement ses eaux claires par petites vagues, encore un
peu grises, que le soleil colore bientôt. Les hommes de la caravane se
réconfortent, étendus sur des tapis; le Bédouin fume son éternelle
cigarette et le drogman visite le sac aux provisions. Le touriste est
seul, tout seul devant le Jourdain. On ne peut décrire la superbe beauté
de cette eau limpide, fuyant silencieusement entre les buissons des
rives ombragées de grands arbres; la fascination de ce fleuve solitaire
qui traverse un beau pays tout plein de rosée, tout égayé par le chant
des oiseaux. De nouveaux paysages se découvrent. C’est partout la même
végétation libre et douce, des bosquets où s’harmonisent les tons
verdoyants des saules délicats qui courbent leurs rameaux légers.
L’eau très claire se plisse, bouillonne, forme mille cercles qui
s’ouvrent, se ferment, se reforment plus loin, tandis que d’autres
apparaissent, et cette masse liquide semble frémir d’une vie sacrée et
joyeuse. Le pèlerin reçoit alors une impression de complète félicité:
l’oppression que lui avait laissée ce long et fatigant voyage dans le
désert de Jéricho et à la mer Morte disparaît comme par miracle; la
profonde tristesse des contemplations austères s’évanouit comme une nuée
obscure; une joie sereine ranime son imagination engourdie et ses lèvres
voudraient baiser cette terre bénie.
Le Jourdain passe, très rapide; et le voyageur, arrêté sur la rive,
éprouve le désir intense d’entrer dans ses fraîches eaux et d’en
recevoir la vigoureuse et brutale caresse; il voudrait enfermer dans ses
bras ce grand fleuve qu’aima le Seigneur, que les prophètes saluèrent,
que les apôtres bénirent, et que tous les chrétiens vénérèrent. Et là,
immobile sur le bord, il veut passer en son âme une heure divine. Les
plantes se réfléchissent dans les ondes, les fleurs exhalent des parfums
exquis, les arbres tendent leurs bras noueux, le sable est doux sous les
pieds. Depuis des milliers d’années, le Jourdain coule ainsi à travers
la Palestine, formant une oasis merveilleuse, et donnant la sensation
d’un paradis consolateur aux âmes lassées de spectacles monotones,
sombres et tragiques: le fleuve sera toujours ainsi dans les siècles à
venir.
Mais le temps du pèlerin est compté, la mémoire est courte, les
impressions fugitives. Celui qui est venu contempler le fleuve le plus
saint du monde se couche sur le sel, laisse sa main baigner dans les
eaux glacées, pose son visage sur les herbes folles, joue avec les
pierres blanches de la grève et aspire de toutes ses forces le magique
enchantement du Jourdain. Les douloureuses émotions du pays désolé
s’effacent; les souvenirs de l’histoire terrible où coula le sang divin,
s’enfuient; les mortelles tristesses de l’âme souillée et misérable
s’évanouissent. Le Jourdain, c’est le mysticisme lumineux sans une
ombre, c’est la prière sereine sans un sanglot et sans une larme, c’est
la foi sans peur et sans tourments. Le ciel sourit à la terre, qui lui
adresse ses plus joyeux saluts; les herbes, les plantes, les arbustes
germent et fleurissent; un chant continuel s’élève sur les rives du
fleuve, de l’aube au coucher du soleil; et les grandes eaux
réfléchissant l’azur ont une pureté que rien ne peut troubler.
Ah! la cruelle tragédie qui fait encore pleurer des millions de
chrétiens, ici n’afflige plus le cœur du croyant: ici, c’est l’amour et
non la douleur; c’est l’espérance et non le désespoir; c’est la foi
sublime et non la terreur du doute. Les ondes magiques renouvellent le
miracle du baptême, auquel elles servirent; elles lavent, purifient,
vivifient, et un printemps nouveau se lève dans le cœur guéri de ses
incertitudes, de ses amertumes, de ses blessures. Toute l’innocence des
belles fleurs, toute la clarté des eaux fuyantes, toute la sérénité du
ciel joyeux, passent dans l’âme de celui qui vient ici accomplir ce
pèlerinage de foi et de pitié. Le mystère régénérateur se répète une
seconde fois, puisque c’est ici, sous ce grand arbre, que Jésus, un jour
de printemps, courba sa blonde tête sous la main de saint Jean: ce
paysage a vu la scène suprême de l’amour. C’est assez pour que nos
lèvres pieuses effleurent ce tronc rugueux, pour que notre front le
touche, pour qu’une extase divine emplisse notre cœur...
V
La rose de Jéricho.
Avant le départ, il se trouve toujours un ami peu indulgent qui ne
trouve d’autre moyen de torturer le pauvre voyageur, que de détruire ses
illusions de route en déflorant les légendes poétiques des régions
lointaines et en démontant, morceau par morceau, les merveilleux
châteaux en Espagne que l’imagination s’était créés. Je me souviens
qu’en avril j’eus la faiblesse ou la prétention de dire que je partais
pour la Palestine. Or, mon voyage fut retardé d’une vingtaine de jours,
et je ne pus me soustraire aux plaisanteries d’un de mes amis très
sceptique, qui se moquait de la Terre Sainte, de Jésus, de Jérusalem, de
toutes les choses mystiques et sacrées qui m’attiraient dans le pays de
Soria. Il me priait de lui envoyer les mesures exactes de la vallée de
Josaphat; il voulait que je lui fasse expédier, dans une enveloppe, une
mèche de la chevelure d’Absalon; il me demandait de fermer mes lettres
avec le sceau de Salomon; il désirait avoir la photographie de Sodome et
de Gomorrhe; il me conseillait de me faire rebaptiser dans le Jourdain,
si ce petit fleuve existait encore; mais son idée fixe était la rose de
Jéricho. Cette rose est si souvent nommée dans les Saintes-Écritures
qu’il me parlait sans cesse de cette fleur. Jusqu’au dernier moment, il
me recommanda de la rechercher pour la lui rapporter; seulement il
voulait la vraie, l’authentique rose de Jéricho, celle qui sert de
comparaison pour la beauté féminine dans le Livre Saint: on pourrait au
moins, en voyant la fleur, se faire une idée des femmes de
l’antiquité...
Je me suis souvent informée auprès de ceux qui étaient allés avant moi à
Jéricho, sur les rives desséchées de la mer Morte ou à la fraîche oasis
du Jourdain, s’ils avaient vu, trouvé, cueilli la fameuse rose: les
réponses étaient contradictoires. L’un n’y avait pas pensé; un autre
avait toujours cru qu’elle était une figure de rhétorique; un troisième
l’avait cherchée sans la trouver, mais la saison était peut-être
avancée; un quatrième soutenait que les habitants déclaraient n’avoir
jamais vu de roses dans leur pays; un cinquième, enfin, affirmait
qu’elle se trouvait seulement à des hauteurs inaccessibles. Peu à peu,
devant tant d’incertitudes, je commençai à croire moins fortement à
l’existence de la fleur mystique. Tout le monde connaît cette subtile
sensation d’amertume, qui se répand dans notre âme quand le doute vient
briser une des poétiques croyances de notre enfance: ce n’est pas une
grande douleur; mais c’est une peine obscure, quelque chose de beau qui
disparaît--et la beauté est une chose si nécessaire à notre vie! Donc,
personne ne pouvait me renseigner sur cette plante symbolique, qui
parfume tant de pages sacrées et qui, avec le nard et le cinnamome,
semble composer un des pénétrants aromes dont sont imprégnés les
antiques récits. Nul n’avait vu cette fleur de forme exquise et d’odeur
suave, nul ne la possédait, nul ne pouvait me donner une indication
certaine: c’était sans doute une figure biblique, un mot qu’il fallait
prendre à l’esprit et non à la lettre? La rose de Jéricho, à qui l’on
compara Marie de Nazareth, la Vierge très pure, n’existait plus,
détruite comme tant d’autres choses, comme les villages et les villes,
comme Jéricho elle-même aux grandioses murailles? Et, dans l’antiquité,
il n’y avait peut-être jamais existé une seule rose de Jéricho! Et les
moqueurs, les sceptiques de troisième catégorie, les railleurs sans
esprit, ceux qui détestent les voyages, les pays de traditions et de
légendes, avaient peut-être raison contre cette pauvre fleur désormais
hypothétique et perdue dans le ciel de l’abstraction. «Faites-en un
bouquet avec _le lis de la vallée_...», m’avait dit en ricanant mon ami,
victime de la manie de tout ridiculiser, tandis que Dieu l’avait créé
simple et tranquille.
Je ne renonçai pas pour cela à mon projet: je devais rester près de deux
jours dans la vieille cité, où quelques maisons à peine sont encore
debout, et j’avais l’intention de chercher cette introuvable fleur,
produit de l’imagination orientale. Je préparais quelques excursions
dans la campagne avec mon drogman; je voulais faire l’ascension des
collines même du mont de la Quarantaine, où Jésus après son baptême
était venu passer dans la solitude quarante jours de jeûne et de prière.
Cette montagne est jaune, aride, faite de durs rochers: on découvre à
cette hauteur le grand paysage de Jéricho jusqu’à la mer Morte et au
Jourdain. C’est là que Satan tenta Jésus et lui offrit tous les royaumes
de la terre, s’il reniait son divin Père.
L’ascension de cette montagne est plus difficile et plus périlleuse que
celle du Thabor; mais j’étais décidée à la faire, pour suivre pas à pas
la vie du Christ et aussi pour chercher la plante désirée. Si je ne la
trouvais pas... eh bien, il fallait perdre tout espoir et déclarer que
sous les cieux azurés, parmi le chant sonore des tourterelles, parmi les
genêts sauvages à l’odeur intense, parmi les grandes marguerites jaunes,
jamais, jamais la rose de Jéricho n’avait existé, même au temps des
patriarches et des prophètes, même pendant la vie de Jésus, même aux
époques suivantes...
Un jour, je me trouvais à Bethléem: c’est la première excursion qui se
fait, après avoir visité Jérusalem, car Ephrata, la prospère, n’est qu’à
une heure et demie de l’orgueilleuse Sion. Avant mon départ j’entrai,
accompagnée de mon drogman, dans une de ces boutiques où l’on vend des
curiosités locales: coquilles de nacre finement sculptées où est
représentée une scène de la Passion, rosaires de deux sous et de cinq
francs, petites croix de bois et d’ivoire, colliers aux grains
bizarrement colorés, coupe-papier de nacre, cendriers en pierre noire de
la mer Morte, et cent autres souvenirs, que les habitants fabriquent,
creusent, cisellent, toujours actifs, bons ouvriers et habiles
commerçants. J’avais acheté quelques petits objets, lorsque le commis me
demanda:
--Ne désirez-vous pas une rose de Jéricho?
--Moi?... certainement, répondis-je, absolument stupéfaite.
Il me présenta une sorte de petite branche portant de légères brindilles
réunies ensemble et formant une sorte de boule épineuse, où l’on voyait
à peine, dans les interstices, quelques graines complètement desséchées.
--C’est la rose de Jéricho? demandai-je.
--Oui.
--Mais fanée, flétrie?...
--Elle est toujours ainsi, madame.
--Vous n’en avez pas de fraîches?
--Mais, madame, la rose de Jéricho n’est jamais fraîche.
--Ce n’est peut-être pas la saison, continuai-je voulant absolument que
ce rameau fût le cadavre d’une rose.
--Non, non... du reste cette plante accomplit le miracle...
--Quel miracle?
--Trempez-la dans l’eau et vous verrez les feuilles s’ouvrir et
présenter des traces de fraîcheur.
--Et ensuite?
--Elle se dessèche de nouveau.
--Faut-il la tremper entièrement?
--Oui.
--Et quel prix la vendez-vous?
--Un sou.
J’achetai trois de ces roses, trois petits paquets d’épines jaunâtres,
si secs qu’ils semblaient tomber en poussière.
J’étais très heureuse d’avoir trouvé aussi facilement ce que je
cherchais; cette fleur s’était pour ainsi dire présentée d’elle-même à
moi, pour que ma fantaisie fût satisfaite et pour me permettre de
triompher des sceptiques qui n’y croyaient pas. Cependant je restais
froide. Ça, une rose? Ça, la belle fleur que le Psalmiste célèbre avec
tant d’enthousiasme? Chercher le fin coloris des pétales, la ligne
gracieuse des corolles, le parfum enivrant, et rapporter cette branche
d’épines! Quelle déception! Plongée dans l’eau, cette rose s’ouvrait en
effet et semblait commencer à s’épanouir: mais cet étrange miracle
n’arrivait pas à m’enlever ma secrète mélancolie. Un soir, à l’hôtel de
Jérusalem, je montrai la fleur à un secrétaire du Consul de France, mon
voisin de table.
--Elle est fausse, me dit-il.
--Comment, fausse?
--Oui, madame, c’est la fausse rose de Jéricho. On en vend partout à bas
prix.
--En effet, un sou...
--Eh bien, jetez-la, c’est une vulgaire contrefaçon.
--Et la vraie, l’avez-vous vue?
--Moi? Jamais. Je ne suis ici que depuis trois mois; j’ai bien le temps
de la voir.
--Où pourrais-je la trouver?
--A Jéricho peut-être... Sur la montagne de la Quarantaine...
--Je la chercherai, déclarai-je plutôt pour moi que pour le secrétaire.
Le lendemain, je partis pour Jéricho à deux heures de l’après-midi: de
Jérusalem, il y a six bonnes heures de cheval. Pendant la première
heure, on reste sur la montagne, car Sion est à neuf cents mètres
au-dessus du niveau de la mer. A cette heure, il fait déjà frais en
Palestine et, dans la marche vers Jéricho, on a le soleil derrière le
dos. Aussi le voyage est-il délicieux au début. Puis, on commence à
descendre, à descendre continuellement, entre des collines arides,
s’abaissant par degrés, formant une interminable série d’entonnoirs,
au-dessus desquels le ciel paraît s’éloigner de plus en plus, tandis que
le voyageur a l’air de s’enfoncer dans un trou, toujours plus étroit,
plus solitaire, plus étouffant. Ce n’est pas un paysage de tristesse; la
tristesse a ses attraits et l’horreur ses séductions: c’est un passage
de cauchemar, qui rappelle les rêves dans lesquels on tombe lentement
d’une tour, on descend par une corde qui ondoie sous le vent, on marche
dans un souterrain sans issue. Ainsi, pendant cette route interminable,
aux circuits arrondis, le malheureux pèlerin cherche en vain du regard
une maison, un arbre; il voit disparaître l’air et la lumière; oppressé,
il ressent un désir irrésistible de remonter vers l’air libre, vers la
pleine lumière, vers Jérusalem; mais ses mains sont incapables
d’imprimer le moindre mouvement aux rênes; le cauchemar paralyse sa
volonté et son cheval le rapproche toujours de Jéricho. Le soir tombe.
Ces parages ne sont pas sans danger, livrés sans défense aux incursions
des Bédouins pillards, appartenant aux tribus du Jourdain; mais toutes
ces roches jaunes et nues qui s’élèvent vers le ciel sont tellement
déprimantes qu’il n’y a pas de place dans l’âme pour la peur. L’air
devient presque irrespirable. Jéricho apparaît dans une grande plaine
encaissée avec ses trois ou quatre maisons, ses vingt ou trente cabanes.
--Est-ce là Jéricho? demandai-je au drogman.
--Oui.
--Il n’y a pas autre chose?
--Rien autre.
Et comment pourrait-il en être autrement? La terre serait fertile, mais
la température, l’été et l’hiver, est si chaude que peu de personnes
peuvent y vivre.
--A quel niveau est Jéricho?
--A quatre cents mètres _au-dessous_ de la Méditerranée, répond le
drogman. C’est l’endroit le plus bas de la terre.
Cela suffit pour m’enlever le peu de souffle qui me reste; j’ai peine à
comprendre comment Jéricho pouvait être une cité florissante et
glorieuse du temps de Jésus. Elle se nommait Rihha; son pain se vendait
dans toute la Palestine. Elle était pleine d’agriculteurs et de
commerçants. Comment vivaient-ils? Il est certain que de grands
cataclysmes atmosphériques ont dû changer pour toujours l’aspect du pays
de Jésus: de vastes régions sont désertes, des villes entières ont été
détruites, les habitants ont péri et l’homme a disparu. Les Écritures
parlent des trompettes du jugement, tellement retentissantes qu’elles
firent tomber les murs de Jéricho; maintenant pas une âme n’apparaît au
milieu des quelques maisons du village et je ne sais où passer la nuit.
Un hôtel qui contient quelques chambres est fermé à cause de la chaleur
des derniers jours d’avril. L’hospice russe, qui reçoit les pèlerins de
toutes les religions, n’admet plus personne dès le 15 mai.
Je suis forcée d’aller demander l’hospitalité dans une petite maison que
tiennent deux vieilles demoiselles russes. Pour trois francs, on me
donne une chambre; le drogman, lui, devra se contenter du divan de la
salle à manger, et les voituriers dormiront par terre près de l’écurie.
Je frappe à une barrière, il est huit heures et il fait nuit; personne
ne répond. Je refrappe; enfin une vieille femme apparaît, portant une
lanterne. Vêtue de gris, avec une étroite coiffe blanche et un grand
fichu blanc sur les épaules, elle ressemble à une religieuse. Le drogman
lui adresse la parole en arabe, et elle nous montre le chemin. Les
chevaux restent à l’écurie; quant à nous, nous suivons un sentier
rustique sous une treille; je lève les yeux, et j’aperçois les étoiles à
travers les feuilles. Malgré l’obscurité, je devine une végétation très
florissante; seulement, mes poumons oppressés ne fonctionnent plus, sous
cette atmosphère de plomb, et le contraste de ce jardin fleuri avec
l’angoisse de l’étouffement est cruel.
La maison est cachée sous les arbres. Ma chambre est au rez-de-chaussée:
la porte s’ouvre vis-à-vis de la treille; j’ai trois fenêtres pour
établir la ventilation; mais y a-t-il du vent? le vent a-t-il jamais
existé dans ce pays? Cette petite maison, cette chambre, ces deux lits
enveloppés de moustiquaires ont un aspect mystérieux. J’adresse la
parole à la vieille en français, elle ne me comprend pas; en grec, même
résultat; elle ne connaît que le russe et un peu l’arabe. Je lui fais
dire par le drogman d’enlever la lampe à pétrole et de me donner une
bougie. Cela l’étonne. Autour de la chambre, il y a d’autres portes
fermées et j’entends au-dessus de ma tête craquer le plancher de bois.
Tout cela est si nouveau, si étrange, que j’ai la sensation d’être en
pleine aventure. Qui habite cette maison? Y a-t-il d’autres voyageurs?
Qui sont ces deux vieilles? Qui a couché hier dans cette chambre, dans
ce lit? Ceux qui y ont dormi se sont-ils _réveillés vivants_, comme les
héros de Ponson du Terrail? Tout cela, je le pense sans le dire; la
vieille disparaît et le drogman s’éloigne.
Fermer les fenêtres et la porte me semble une bonne précaution, mais, un
quart d’heure après, je suis si oppressée que j’ouvre une croisée, puis
la seconde, puis la troisième, et enfin je sors, je vais me promener
sous la treille. La nuit est déjà avancée, les étoiles brillent;
seulement il est impossible de respirer. Jéricho me fait l’effet d’un
grand coup de poing donné par le bon Dieu sur la croûte terrestre.
Quelque chose de blanc attire mon attention. Ce sont de fines
campanules. De temps en temps, s’élèvent des bruits étranges dans le
jardin, des frôlements d’animaux peut-être... dans la maison aussi
montent des rumeurs bizarres. Impossible de dormir par cette chaleur qui
donne le vertige, dans cette demeure inquiétante, dans ce lit où les
cousins vous dévorent, près de ce jardin délicieux, mais qui doit être
plein de bêtes venimeuses.
Le matin, avant de partir pour le Jourdain, je fis demander à la vieille
Russe s’il y avait des roses à Jéricho.
--Certainement, répondit-elle au drogman.
Dans la lumière matinale, la maison me parut attrayante et propre, la
treille charmante et la propriétaire toute souriante, lorsqu’elle revint
portant une belle rose.
--Demandez-lui si c’est la rose de Jéricho?
--Oui, répondit-elle, par l’entremise de l’interprète.
--La vraie?
--Elle n’en connaît point d’autre.
--Depuis combien de temps est-elle ici?
--Depuis vingt-huit ans.
J’emportai la rose, toute joyeuse. C’était une fleur fraîche, de
couleurs vives, ayant à peu près la même forme et la même odeur que
notre rose de mai, seulement un peu plus petite. Voulant jouir de sa
beauté, je l’emportai avec moi au Jourdain, à la mer Morte, oubliant les
valises, les livres et les éventails, pour ne faire attention qu’à la
compagne odorante et délicate de mon long et silencieux voyage. Elle ne
commença à se flétrir qu’à mon retour à Jérusalem; alors, comme une
jeune fille sentimentale, je la plaçai entre deux feuilles de ouate et
je la renfermai dans un gros livre. Si les joues des femmes juives
étaient aussi belles que les pétales de ma rose, si leur haleine était
aussi parfumée, le Psalmiste avait raison!...
Le soir, à table, le secrétaire du Consul français me présenta le
médecin du Consulat, homme très intelligent et très aimable, qui habite
la Palestine depuis huit ans.
--Eh bien, madame, me demanda-t-il, avez-vous trouvé la rose de Jéricho?
--Oui, monsieur, je l’ai rapportée avec moi.
--Ah! très bien. Vous l’avez cueillie sur la montagne de la Quarantaine?
--Je n’ai pas été forcée d’en faire l’ascension; je l’ai trouvée dans le
jardin de la maison où j’ai passé la nuit.
--Dans un jardin? C’est étrange, murmura le docteur, du ton que prennent
les savants quand ils doutent de quelque chose.
--Étrange, pourquoi?
--Parce que cette fleur ne se trouve qu’à une grande altitude, et même
assez rarement. Voulez-vous me la montrer?
--Certainement.
Je lui portai mon livre, il souleva la ouate et regarda la rose déjà
fanée.
--Ce n’est pas la rose de Jéricho.
--Et qu’est-ce donc, grand Dieu?
--C’est une simple rose de mai, une rose des pays chauds. Mais vous
devez en avoir des milliers à Naples.
--Mais celle-ci vient de Jéricho! m’écriai-je presque les larmes aux
yeux.
--Certainement: cependant ce n’est pas la «rose des Évangiles».
--Et vous, l’avez-vous jamais vue?
--Non seulement je l’ai vue, mais j’en possède trois ou quatre. Je vous
en donnerai une.
En retournant en Italie, j’emportai donc la _vraie_ rose de Jéricho,
enfermée dans une petite boîte avec une notice scientifique. C’est une
petite fleur sèche, roulée en cornet, grande comme un ongle; elle a des
rameaux qui s’élargissent comme les branches d’un candélabre et portent
deux autres petites fleurs. Si l’on trempe la tige dans l’eau, ces
petites feuilles s’ouvrent, sans reprendre leur couleur. Du reste, voici
la notice scientifique: «La rose de Jéricho est une plante de la famille
des composites, grisâtre, laineuse, largement ouverte sur le sol. La
capsule des feuilles séchées présente des qualités hygrométriques très
remarquables, sur lesquelles M. de Saulcy attira le premier l’attention.
C’est pourquoi cette plante, qui est l’_astericus aquaticus_, est aussi
appelée _saulcya higrometrica_. Ses propriétés, bien plus accusées que
dans la plante des crucifères nommée _anastatica antherocuntica_ (la
fausse rose de Jéricho), de même que son abondance dans les plaines d’El
Zelzeyd, ont conduit de Saulcy et Michon à considérer l’_astericus
aquaticus_ comme la plante hygrométrique connue des anciens sous le nom
de rose de Jéricho. Ces voyageurs ont de plus fait observer que les
armes de certaines familles remontant aux Croisades représentent comme
rose de Jéricho une plante qui ressemble à l’_astericus_ et pas du tout
à l’_asterica_. L’_astericus_ se trouve sur la montagne de la
Quarantaine.»
Je l’ai, cet _astericus_. Dans l’eau il s’ouvre, mais il reste gris, sec
et laineux. Et c’est la rose de Jéricho...