Le Calvaire.
L’église du Calvaire fait partie de celle du Saint-Sépulcre. Tous les
chrétiens se rappellent cette lugubre histoire: Jésus fut crucifié sur
un petit monticule appelé le Golgotha, ce qui signifie _crâne_, parce
que la croyance populaire voulait que là soit enseveli le crâne d’Adam.
Le jardin où se trouvait la tombe familiale de Joseph d’Arimathie était
proche du Golgotha, d’après tous les évangiles; et les Juifs furent très
contents que le disciple secret de Jésus voulût bien se charger du corps
et l’emporter immédiatement, car la Pâque s’approchait et ils n’auraient
pu la célébrer, s’ils avaient été contaminés par le contact d’un
cadavre. La mère désespérée et les saintes femmes, l’apôtre Jean et le
bon Joseph n’eurent donc pas un long trajet à faire pour déposer le mort
dans son dernier lit: il fut enseveli à quelques pas du lieu de son
martyre.
Sainte Hélène eut une idée digne de son cœur: elle résolut d’enfermer
toutes les stations sacrées de la Passion dans une immense basilique.
Pour réaliser son projet, elle dut faire tomber une partie du monticule
où expira le Fils de l’homme, si bien que l’église est appuyée en partie
sur le Golgotha, en partie sur un terrain artificiel; l’église du
Golgotha se trouve à main gauche, en entrant dans la basilique du
Saint-Sépulcre; sa hauteur est d’environ cinq mètres.
Elle est bâtie dans un coin obscur, et un double escalier de pierre,
très raide, y conduit. Une obscurité profonde y règne continuellement et
les lampes jettent des lueurs incertaines sur les ors et les argents des
icones byzantins. Car, la place qui vit le crucifiement de Jésus, par de
tristes vicissitudes, appartient aux Grecs schismatiques. Sous l’autel,
une étoile d’argent marque l’endroit où l’on dressa la Croix, et le
métal est usé par les lèvres des fidèles. Plus loin, de chaque côté de
l’autel, se trouvent deux pierres qui indiquent l’emplacement des croix
du bon et du mauvais Larrons, et à droite, sous un revêtement de métal,
on voit la crevasse profonde qui s’ouvrit dans la roche, au moment où
Jésus, jetant un grand cri, expira sur la Croix. Cette crevasse se
prolonge jusque dans les entrailles de la terre et semble être produite
par un violent tremblement de terre. Saint Luc dit: _En même temps, le
voile du Temple se déchira en deux, du haut en bas; la terre trembla;
les pierres se fendirent..._
* * * * *
Eh bien! tout cet appareil ne satisfait point l’esprit; le Golgotha
n’aurait pas dû avoir de temple; la petite éminence qu’Il monta
péniblement, pliant sous un faix trop lourd pour ses épaules, où Il fut
dépouillé de ses vêtements--la tunique de Jésus était sans couture, d’un
seul morceau, tissée par sa Mère--où Il fut cloué sur la Croix, où Il
passa trois heures d’angoisse, où, mourant, Il pria pour ses ennemis, la
petite éminence aurait dû rester intacte, telle qu’elle était. Il
suffisait d’y ériger une grande Croix pas autre chose. Dans l’air libre,
sous le doux ciel d’un azur blanchissant que, durant les longs étés
syriens, aucun nuage ne vient troubler, la Croix se serait dressée,
jetant sa grande ombre sur la roche solitaire; et pendant les durs
hivers de la Judée, les vents et la pluie l’auraient fouettée sans
l’abattre; elle serait restée là grande, puissante, redoutable sur
l’horizon,--signe inébranlable de la foi chrétienne.
Le pèlerin, alors, aurait parcouru toute la _Voie Douloureuse_, partant
non pas du Prétoire où Ponce-Pilate lut à Jésus l’injuste condamnation,
mais de cet inoubliable jardin de Gethsémani qui rappelle la terrible
nuit d’épreuve... Le pèlerin aurait marché dans le chemin qu’Il suivit,
au milieu des soldats, à la lueur des torches fumantes, accompagné
seulement de deux ou trois de ses apôtres, pendant que Judas de Kérioth,
sur lequel il avait levé ses clairs yeux bleus, s’enfuyait, serrant
contre sa poitrine la bourse infâme renfermant les trente deniers... Le
pèlerin serait descendu comme Jésus dans la vallée de Josaphat, qui
sépare le mont de Sion du mont des Oliviers; il aurait passé, comme lui,
le petit pont de pierre jeté sur le torrent du Cedron; il aurait monté
la pente raide qui conduit à Sion et à la maison de Caïphe; et ainsi,
pas à pas, le pèlerin aurait pu suivre toute l’agonisante histoire de la
Passion, depuis la nuit passée chez Hanan à la maison de Caïphe, où
Simon-Pierre, en qui le maître avait mis ses plus grandes espérances, le
renia sans avoir la force de se déclarer son ami; le pèlerin aurait fait
toutes les stations de la _Via Crucis_, baisant la terre, et serait
enfin arrivé au petit monticule où se termina la terrible tragédie, à la
neuvième heure d’un vendredi de _nisam_. Et là, une simple croix aurait
rappelé cet instant suprême, cet instant qui bouleversa la face du
monde. La roche blanchâtre, striée de veines et de taches rouges, serait
intacte, et les yeux étonnés auraient vu librement l’énorme masse
séparée en deux dans toute sa profondeur.
A quoi bon cette chapelle petite et obscure, où l’on étouffe, où l’on ne
voit rien, où la grande vision du Golgotha est parfaitement perdue?
L’ardeur religieuse de ceux qui viennent se prosterner là, de toutes les
parties du monde, n’aurait certes pu démolir une montagne: le Seigneur
ne nous a pas dit de l’adorer dans les murs d’une église. On prie si
bien à l’air libre, sous les vieux oliviers de Gethsémani, à l’ombre
desquels Jésus se recueillit souvent; on prie si bien, là-bas, sur les
bords fleuris du Jourdain, dans ces champs bénis du ciel; on prie si
bien dans la douce Galilée, jardin enchanté où germa la parole divine...
Près du pont de Samarie, un jour, Jésus répondit à la Samaritaine, qui,
ingénument, lui demandait s’il fallait adorer le Seigneur dans le temple
comme les Hiérosolomitains ou sur la montagne comme les Samaritains;
Jésus répondit que bientôt on ne prierait plus dans le temple ni sur la
montagne, mais partout où serait l’esprit de vérité, dans sa lumière.
Eh! pourquoi le Golgotha n’est-il pas resté, comme il était alors, nu,
austère, tragique, au lieu de devenir un endroit clos et fermé, orné de
saintes images vêtues de métaux précieux, la face brunie et enfumée par
les lampes, tandis que la crevasse admirable est couverte de gouttes de
cire, tombées des petits cierges que penchent les fidèles, pour mieux
voir la fissure de la roche! Comme l’âme trouverait des impressions
aiguës et profondes, si on pouvait aller là où Il finit sa vie, pendant
les fraîches aubes naissantes ou durant les ardents crépuscules
pourprés, sans dépendre du règlement de la Sublime-Porte qui ouvre et
ferme les sanctuaires, sans passer devant les gardiens et les soldats
turcs...
Mais sainte Hélène ne pouvait savoir tout cela. Sa foi, alors, était si
vive, si ardente, si ingénue, si simple, si luxueusement païenne, que,
pour satisfaire son besoin de vénération, elle pensait aussitôt à de
magnifiques constructions, riches de marbres et de pierres précieuses.
La piété de sainte Hélène a construit trente-quatre sanctuaires sur les
Lieux-Saints! Comment n’aurait-elle érigé aussi un temple sur le
Golgotha? Plus tard, ses basiliques furent détruites et reconstruites,
puis détruites de nouveau, et encore reconstruites, mais jamais personne
ne pensa que le Calvaire ne devait être qu’une simple montagne ornée
d’une Croix... Ah! on l’aurait vue de toutes les collines de Jérusalem,
la Croix, et l’œil n’aurait pu la fixer sans se remplir de larmes!
En bas, dans l’église du Saint-Sépulcre, à main gauche, une petite
grille de fer entoure un roc; il est en face du Golgotha, éloigné d’une
cinquantaine de pas. C’est la place où les saintes femmes en pleurs
regardaient Jésus agoniser sur la Croix. Maintenant, en se mettant au
même point, on ne distingue plus qu’un amas de pierres et de colonnes. O
pieuses femmes, vous le voyiez, au moins, et nous, nous ne pouvons même
pas voir le symbole de sa douleur...
V
Les pleurs d’Israël.
Chaque vendredi, dans les rues de Jérusalem, partant de l’antique
Prétoire où Jésus fut injustement condamné et allant jusqu’au Sépulcre,
les pèlerins accomplissent la _Via Crucis_, s’agenouillant et priant
devant toutes les stations de la Croix, reconstituant chaque épisode du
drame horrible. Et le fatal dialogue entre Ponce-Pilate et le peuple
juif revient à l’esprit: _Voulez-vous la mort de ce juste?... Je me lave
les mains de son sang._ Et le peuple: _Retombe son sang sur notre tête
et sur celle de nos fils, jusqu’à la septième génération!_ Et c’est
vraiment chaque vendredi que la déprécation juive trouve son témoignage
douloureux et profond, encore une fois et toujours! En effet, ce
jour-là, les nombreux Israélites qui peuplent Jérusalem, environ trente
mille, ferment leurs boutiques et leurs échoppes, barricadent leurs
maisons et désertent leurs faubourgs infects. La ville prend l’aspect
d’un pays abandonné; on dirait une vieille cité de province, un
dimanche, à l’heure des vêpres. Les marchés sont vides. Les derniers
chameaux se sont éloignés, retournant à Bethléem, à Jéricho, à
Saint-Jean-de-la-Montagne. Un grand silence tombe sur l’antique Solima,
la ville de Salomon et de David, et le grand souffle d’Israël semble
avoir balayé les rues; le quartier nazaréen, le quartier de Jésus,
paraît rapetissé, dispersé sous le vent du rite hébreu. Où est donc la
population de Sion aux visages blêmes et aux fines lèvres pâles, la
population aux yeux tristes et fiers? Les chrétiens qui ont fait la _Via
Crucis_ rentrent à l’hôtel ou à l’hospice des franciscains pour se
reposer un peu, calmer leur esprit agité par les souvenirs de la Croix;
et plus tard, vers les heures d’après-midi, le drogman fidèle vient leur
rappeler qu’il faut aller voir les _pleurs d’Israël_. Les Juifs
travaillent durement, s’adonnent aux besognes les plus pénibles, peinent
du matin au soir, se disputant pour un centime, mangeant mal, dormant
peu, infatigables, silencieux, obstinés, toujours croissant en nombre et
en fortune; et un seul jour de la semaine, le vendredi, ils exhalent
leurs âmes dans des plaintes. C’est un vrai spectacle que les _pleurs
d’Israël_, un spectacle curieux, bizarre, morbide et émouvant.
* * * * *
Un mur! Non pas un mur ordinaire, mais quelque chose comme l’immense
flanc d’une construction cyclopéenne, voilà tout ce qui reste du temple
de Salomon, du temple qui renfermait la Loi mosaïque; du Temple, enfin,
dont les splendeurs et les somptuosités emplissent les Saintes
Écritures. Un mur seulement, mais si grandiose, si colossal, qu’aucune
parole ne peut en donner l’idée: l’œil qui se lève pour en mesurer la
hauteur s’abaisse aussitôt, humilié. Les pierres en sont larges,
longues, profondes, et sont en réalité des blocs égaux posés les uns sur
les autres: une roche à pic, taillée, lisse, poussiéreuse, puissante.
Tout a été ruiné. Jésus n’a-t-il pas dit qu’il pouvait détruire le
Temple et le reconstruire en trois jours? Il ne reste rien de ces bois
précieux, de ces ivoires, de ces pierres rares qui le rendaient éclatant
et stupéfiant; seul, ce pan de mur est là pour attester la puissance de
la main qui le renversa. Et cette ruine, non seulement n’est qu’un
misérable débris de la gloire d’Israël, mais pour que la malédiction
soit plus tragique encore, le destin a fait de cette muraille, qui
atteste la grandeur de Moïse et de Salomon, le support d’une partie de
la mosquée d’Omar.
Les Turcs ont profité des fondements du Temple pour ériger dessus,
pendant le règne d’Omar, un édifice magnifique, en l’honneur de Mahomet;
il est le troisième, par l’importance, dans l’Islam, après la mosquée de
la Mecque, tombe du Prophète, et après celle de Médine. Et le mur qui
était couvert d’escarboucles, d’émeraudes, de lames d’or et de cuivre;
le mur sacré qui avait vu les pompes solennelles de la loi mosaïque,
maintenant asservi et humilié, est le soutien d’un sanctuaire mahométan:
les lettres mystiques arabes en sont l’unique ornement, et des briques
jaunes et bleues courent intérieurement le long de la corniche. Dehors,
il suit une ruelle étroite et sale, où les blocs de pierre prennent un
aspect fantastique, au milieu des masures et des chaumières. La gloire
de Salomon est disparue, la gloire du peuple hébreu s’est éteinte, et la
muraille qui entendit les prophéties et les prières judaïques, qui fut
le berceau idéal de la Loi, est aujourd’hui marquée du sceau musulman.
Et c’est sur ce dernier vestige de leur passé, que les Hébreux viennent
pleurer chaque vendredi; ils n’entrent pas dans la mosquée d’Omar, parce
qu’elle leur fait horreur: ils assurent que le livre de la Loi a été
enterré sous le péristyle et qu’ils craignent de le fouler
involontairement aux pieds; en réalité, ils souffriraient trop en voyant
le croissant à la place de l’Arche Sainte, et le _mirah_ au lieu du
Tabernacle. Ils n’y pénètrent point. Chaque vendredi, ils s’acheminent
vers la ruelle où s’élève la muraille de Salomon; tous s’y rendent,
femmes et enfants, vieux et jeunes. Les femmes portent une espèce de
toquet de soie ou de laine, posé sur les cheveux; et, là-dessus, un
châle de mousseline à fleurs, qui leur cache la moitié du visage.
Quelques hommes ont le bonnet de fourrure, et ce sont des Juifs russes
ou polonais; d’autres, un bonnet de soie noire, et ce sont des Juifs
français ou anglais; d’autres encore sont vêtus de l’antique simarre
hébraïque, mais ceux-là sont peu nombreux. Le long des masures et des
chaumières, en face du mur sacré, il y a des bancs et des sièges: là,
s’asseyent les vieillards et les enfants, pour prier et pour lire leurs
oraisons. Et contre le mur, le front appuyé sur les pierres, se tiennent
une quantité de femmes, le châle rabattu sur la tête, les épaules
courbées, plongées dans une douleur silencieuse; et le roc froid, lisse
et poussiéreux, peu à peu se trempe de larmes, tombées de ces yeux qui
semblent se fondre en eau. Il y a là deux ou trois cents personnes à la
fois, qui restent dix minutes ou un quart d’heure. Ils sanglotent,
cherchant à étouffer leurs gémissements, ayant la pudeur de leur
douleur; puis ils cèdent la place à deux ou trois cents autres personnes
qui embrassent la roche, la frappent de leur front, prient et se
désespèrent. Et elles répètent une dolente et angoissante litanie, dont
voici les premiers vers:
Pour notre temple détruit--nous venons ici et pleurons,
Pour notre gloire tombée--nous venons ici et pleurons,
Pour notre peuple exterminé--nous venons ici et pleurons.
Le rabbin ou quelque pieux vieillard, serviteur fanatique d’Israël,
psalmodie la première partie de ce chant désespéré, et la foule répond
avec le second vers. A mesure que s’étend le récit de l’infinie misère
du peuple juif, sans patrie, sans nation, sans roi; à mesure que la
grande lamentation se déroule, les pleurs coulent plus amers sur le mur
de Salomon. Ah! ils n’ont gardé que ces pierres posées les unes sur les
autres, dernier souvenir d’un temps glorieux et heureux, quand Israël
était aimé du Seigneur, et ils gémissent sur elles, comme sur un immense
cercueil où seraient ensevelies toutes leurs tribus. Parfois un chrétien
s’avance, par curiosité. Ils ne se retournent pas, ils ne le regardent
pas. Lui-même s’arrête, étonné. Ce qu’il voit le frappe profondément.
Une heure auparavant, il s’est souvenu des arrogantes paroles prononcées
par les meurtriers de Jésus: le sang qu’ils ont répandu a semé la
guerre, le feu, les épidémies, les persécutions, et ce pauvre mur voué à
Mahomet est leur unique héritage mystique.
Les pieds dans la boue, en plein air, au froid, au chaud, à la pluie,
sous le soleil, dans une ruelle pleine d’immondices, comme des chiens
chassés à coups de pied, ils viennent baiser ces pierres, pleurer sur
elles, _au dehors_, au milieu des curieux qui les observent, au milieu
de leurs ennemis les Turcs et les chrétiens. Ils étouffent leurs
sanglots, mais c’est une foule qui soupire et il y a dans l’air des
bruits de plaintes; ils répriment leurs soupirs, mais c’est une foule
qui se désespère; ils refrènent leurs plaintes, mais c’est une foule qui
se lamente... Flegmatiques, les Anglais les examinent avec un lorgnon.
Ainsi un jour j’ai vu une vieille Anglaise impertinente et obstinée,
montée sur un âne, qui voulait absolument traverser toute la ruelle sur
sa monture, et elle troubla fort les Juifs. Bizarre et émotionnant
spectacle. Certes, les pleurs sont contagieux; certes, la névrose des
larmes loge dans cette ruelle; certes, le mur de Salomon les
hypnotise... Mais à quoi servent les paroles de la science? Ils
gémissent là sur un désastre; ils expient le plus grand des péchés; ils
trouvent dans leur religion un nouveau sujet de douleur, quand nous, au
contraire, y trouvons un éternel sujet de consolation. Comment se moquer
d’eux? Ils ont tué Notre-Seigneur, mais ils sont si misérables, malgré
leur cupidité et leur commerce; ils sont si abandonnés et si délaissés,
malgré leur avarice; ils sont si privés de réconfort moral, malgré leur
courage, que la grandeur de leur châtiment effraye... Une fatalité les
enveloppe et leurs lamentations du vendredi est le cri des âmes qui,
après deux mille ans, sont encore oppressées par le destin.