=La musique chez les Créoles.--Rivalités d'artistes.--Jusqu'où va le
préjugé.=
=LA MUSIQUE CHEZ LES CREOLES=
La population créole de couleur a produit d'excellents musiciens et des
compositeurs d'un mérite supérieur.
Mais ceux dont le talent et les oeuvres ont toutefois commandé une
attention toute particulière, en Louisiane et même à l'étranger, ce sont
les Lambert, le père et ses deux fils. Le père, dit-on, était le plus
fameux des trois. Malheureusement, il ne nous a rien laissé parce que la
Louisiane, probablement, était encore trop _primitive_ à son époque pour
encourager son génie musical.
Mais ses fils ont fait du bruit à Paris, au Portugal et au Brésil.
Lucien, surtout, était l'auteur de nombreuses compositions, qu'il a même
dédiées aux personnages les plus distingués de ces différents pays. Et
on affirme que la noblesse ne dédaignait pas ses dédicaces.
Les Lambert ont longtemps brillé en Louisiane, mais comme tant d'autres
ils ont préféré vivre ailleurs, où les conditions de la vie leur
paraissaient plus favorables que celles qu'ils rencontraient au foyer de
leur naissance.
Ils étaient pianistes, et ils ont joué de leur instrument au Théâtre
d'Orléans.
On rapporte que d'autres artistes de réputation se donnaient le plaisir
de prendre part à leurs concerts, entr'autres le célèbre Gottschalk.
Malgré les changements survenus depuis la guerre, celui qui est au
courant de certains détails intimes n'a pas oublié ce qui se passait
dans ces réunions artistiques. Il y a peu de survivants de cette période
intéressante, mais la voix des traditions nous en a apporté les échos.
Entre autres choses, on nous a appris qu'il existait une petite rivalité
d'artistes entre Gottschalk et Lambert, et que cette rivalité fut
heureusement réglée par l'intervention ingénieuse d'amis communs, qui
ont donné à l'un et à l'autre de ces deux génies une part égale de
gloire.
Gottschalk était reconnu le maître de Lambert comme instrumentiste, et
Lambert, le maître de Gottschalk comme compositeur.
En ce temps-là, en 1843, il n'était question ici que des mérites
respectifs de ces deux grands musiciens.
=EUGENE MACARTY=
M. Eugène Macarty était un excellent pianiste. Plus heureux que ses
contemporains, le public s'est occupé d'une façon toute particulière de
sa personnalité et de ses compositions. On a même prétendu qu'il était
le seul artiste de mérite parmi les Créoles. Or, d'après les rapports de
gens dignes de foi et d'une compétence indubitable, Eugène Macarty
n'était pas même l'égal des Lambert dans la théorie de la musique et
bien moins encore dans l'invention.
Sous ce rapport, les Lambert ont plus et mieux fait que Macarty. Mais
celui-ci était varié dans ses talents. Cette versatilité était
remarquable, car elle s'est toujours manifestée avec avantage dans
toutes les occasions. Macarty avait une voix de baryton riche, sonore et
admirablement cultivée.
De plus, il était comédien de nature. Dans le vaudeville, il rivalisait
avec Charles Vêque, considéré à l'époque un comique de tout premier
ordre. Charles Vêque avait depuis longtemps laissé les rangs des
amateurs pour se joindre aux professionnels du théâtre.
Aussi, dans toutes les entreprises de la scène organisées par la
population créole, Macarty remplissait-il le premier rôle, qui lui était
décerné de consentement commun.
Il était le successeur logique d'Orso, de Villasseau et de ces autres
artistes dont les triomphes ont laissé dans l'esprit de leurs
contemporains des souvenirs ineffaçables.
Macarty était aussi orateur. Doué d'une forte voix et d'une diction
claire, sa parole était facile et éloquente.
Aux premières heures de la Reconstruction, Macarty s'est fait souvent
entendre devant les assemblées du peuple, discutant avec force et avec
intelligence les questions de droit et de liberté, et il n'a jamais
manqué, dans ces occasions, de recueillir les plus chaleureux
applaudissements. On peut donc dire que Macarty était musicien,
chanteur, comédien et politique.
=SAMUEL SNAËR=
Samuel Snaër était peut-être plus savant en musique que Macarty, mais sa
modestie l'a sérieusement embarrassé. Dans sa profession, il n'a jamais
percé. Bien que le violon fut l'instrument préféré de Snaër, c'est
néanmoins un fait qu'il jouait avec talent d'une douzaine d'instruments.
Snaër avait une belle voix de ténor, mais il refusait de chanter; il
maîtrisait l'harmonie, mais ses compositions restaient au fond de sa
malle, où le temps et les insectes leur ont déclaré la guerre.
Pour le public, Samuel Snaër ne représente qu'un instrumentiste très
ordinaire, mais pour les bons juges qui l'ont connu intimement, il était
un génie musical.
Comme Eugène Macarty, Samuel Snaër était natif de la Nouvelle-Orléans.
Il touchait l'orgue très bien. Il fut longtemps l'organiste de l'église
Sainte-Marie, rue de Chartres.
Trop timide pour se faire une réclame et trop indolent pour se dégager
par l'émigration des entraves de son lieu de naissance, il a fini par
tomber dans le dépit, et l'oubli l'avait couvert de son manteau
longtemps avant sa mort.
Aujourd'hui, dans la population, on parle de Snaër comme joueur de dames
et non comme artiste.
=EDMOND DEDE=
Edmond Dédé était un noir, né à la Nouvelle-Orléans vers l'année 1829,
contemporain de Macarty et de Snaër.
On a toujours parlé de Dédé comme d'un prodige sur le violon. Il a fait
ses premières études à la Nouvelle-Orléans, sous la direction de maîtres
habiles et consciencieux.
Après avoir maîtrisé tout ce qu'un homme de sa couleur pouvait apprendre
ici, dans son art, il a pris le chemin de l'Europe, sur les conseils
d'amis sympathiques. Il a visité la Belgique d'abord, mais n'ayant pas
rencontré dans ce petit royaume l'objet de ses recherches, il s'est
rendu à Paris, où il a été accueilli avec considération.
Dans cette capitale éclairée, où l'on est toujours bien disposé à
l'égard de l'infortune et du talent, Edmond Dédé a rencontré de la
sympathie et du secours. Dans ce pays à l'hospitalité si large, il a
trouvé l'occasion qu'il souhaitait de se perfectionner dans sa vocation,
de s'élever à toute la hauteur de ses aspirations.
Par l'entremise de bons amis, il n'a pas tardé à être admis, comme
auditeur, au Conservatoire de Musique de Paris.
Ses progrès et ses triomphes eurent bientôt attiré sur lui l'attention
du monde musical. Dès lors, il a joui de toute la considération accordée
au vrai mérite.
Dédé, plus tard, est devenu chef d'orchestre au Théâtre de Bordeaux, où
pendant plus de vingt-sept ans il a tenu avec honneur le bâton de
directeur. Le violon était son instrument.
Cet artiste a revu la Nouvelle-Orléans en 1893. Il a alors donné ici
plusieurs concerts, où les connaisseurs ont pu apprécier ses hautes
qualités. Le critique musical de l'"Abeille", entr'autres, lui a fait
l'honneur d'assister à une de ses représentations. L'ayant vu jouer le
_Trouvère_ sans cahier, l'aimable rédacteur n'a pas hésité à lui
prodiguer, dans les colonnes de son important journal, les appréciations
les plus élogieuses.
Le navire sur lequel Dédé avait pris passage pour venir de France à la
Nouvelle-Orléans subit les effets d'une rude traversée, au point qu'on
dût le diriger vers un des ports du Texas. Dédé eut alors le malheur de
perdre son violon favori, un Crémone; mais ce contretemps ne l'empêcha
pas ici, même dans des salles sans acoustique propice, de charmer et de
captiver son public par les séductions de son coup d'archet, sur un
autre violon qui était bien loin de posséder la même valeur artistique.
On dit qu'il avait dans la tête toutes les oeuvres des grands maîtres.
Il nous a laissé deux romances: _Patriotisme_ et _Si j'étais Lui_. Il ne
faudrait pas toutefois juger de ses mérites d'après ces compositions. Il
en a fait des milliers de ce genre sans compter les danses et ballets
semés en grand nombre dans toutes les parties de l'Europe qu'il a
visitées ou habitées.
En Algérie, il a composé le _Serment de l'Arabe_.
Ses travaux sont d'un ordre élevé. Il avait même commencé la composition
d'un grand opéra, _Le Sultan d'Ispahan_, qu'il n'a pu achever, pour
cause de maladie.
Edmond Dédé est mort à Paris, en 1903.
=BASILE BARRES=
Voici un Créole de couleur qui a certes été fort populaire à la
Nouvelle-Orléans. Français, il l'était de coeur et d'esprit. C'était un
gentilhomme accompli et tous se plaisaient à le reconnaître.
Basile Barrès est né en notre ville. Il était tout jeune encore
lorsqu'il prit de l'emploi chez M. Perrier, le grand marchand de musique
français de la rue Royale. Il y apprit le piano et devint bientôt un
artiste de tout premier ordre.
M. Perrier lui fit faire plusieurs voyages à Paris, dans l'intérêt de sa
maison. Il revenait toujours avec plus que jamais, dans le coeur,
l'amour de la France.
M. Barrès fut accordeur de pianos, professeur de musique et compositeur.
Ses airs de danse ont été très populaires à la Nouvelle-Orléans.
Lorsque le grand violoniste Dédé fit un séjour parmi nous, ce fut Basile
Barrès qu'il choisit pour son accompagnateur.
Tout le monde l'aimait et tout le monde, à sa mort, l'a vivement
regretté. Il a laissé un fils et trois filles, qui vivent aujourd'hui
encore et qui habitent la Nouvelle-Orléans.
=L'EXPERIENCE D'UN MUSICIEN=
Il n'y a pas très longtemps, il existait à la Nouvelle-Orléans un
compositeur de musique remarquable. Malheureusement, la teinte fatale de
sa peau faisait oublier ses mérites, chaque fois que l'heure du triomphe
venait près de sonner.
L'on pouvait utiliser son génie, abuser de sa bonté et de son zèle, mais
lorsqu'il s'agissait de reconnaître ses services ou d'honorer ses
talents, la voix manquait à ceux qui devaient être ses juges et qui,
néanmoins, avaient eu des preuves de sa valeur et de son bon vouloir. La
conspiration du silence était impitoyable. Les gens qui l'employaient,
qui l'invitaient, qui le recherchaient, étaient si imprégnés du préjugé
de race, que pas un mot de louange ou même de simple reconnaissance ne
trouvait son chemin jusqu'à la publicité.
Ce n'est pas toutefois le public qu'il faille blâmer de cet état de
choses, car notre musicien a souvent recueilli les applaudissements des
spectateurs assemblés pour entendre ses compositions.
Ceux que nous accusons ici savent qui s'est adressé à lui pour
l'orchestration de vaudevilles, d'opéras et autres pièces
délicates,--tâche que personne autre n'osait entreprendre. Ils se
rappelleront comment ce jeune homme au talent supérieur et à l'âme
généreuse s'est appliqué non seulement à perfectionner l'arrangement des
parties musicales qui lui étaient soumises, mais comment encore il a
même ajouté parfois à l'oeuvre principale les gracieuses beautés de sa
propre invention.
Ils ne peuvent pas avoir oublié qu'aux jours des représentations, le
jeune maître était présent, _sur invitation_, et qu'alors on se
contentait de le remercier en secret pour les services qu'il avait
rendus. Ils savent bien que ce jeune phénomène a même consenti à
remplacer en certaines occasions tel et tel directeur musical, afin de
mieux assurer le succès d'un concert ou d'une représentation. Ce qui
signifiait honneur et profit pour les impressarios, tandis qu'autour de
son nom à lui on gardait un silence obstiné.
C'est qu'on ne voulait pas rendre hommage à un homme de couleur, c'eût
été porter préjudice aux prétentions de race qui gouvernent notre
société. Faire connaître cet artiste, c'était proclamer sa supériorité,
puisqu'il faisait ce que les autres, dans la crainte de faillir ou
d'être critiqués, n'osaient pas même entreprendre.
Il était un des deux saxophonistes qu'il y avait alors à la
Nouvelle-Orléans. C'était toujours sur lui que l'on comptait surtout,
mais les soli qu'il eut à exécuter en diverses occasions ne furent,
semble-t-il, jamais assez bien rendus pour faire oublier la couleur de
sa peau.
Qu'on nous permette de raconter un incident qui démontre non seulement
l'égoïsme du préjugé, mais aussi la petitesse de certains caractères. Un
musicien bien connu de cette ville, ayant à se rendre à New York pour
affaires ayant trait à son art, demanda à notre jeune homme de se
charger de cette mission. Il s'agissait de soumettre une composition à
un artiste de renom, qui devait en faire la critique. Notre ami accepta
de faire le voyage et fut reçu par le Newyorkais avec la plus exquise
courtoisie.
Au cours de la conversation, celui-ci critiqua librement certains points
vulnérables de la pièce soumise.
--Cette composition, dit-il, doit être refondue d'un bout à l'autre
excepté le ballet, qui est parfait. J'écrirai une lettre à mon agent, à
la Nouvelle-Orléans, et lui donnerai toutes les explications
nécessaires; cette précaution vous évitera la peine de vous surcharger
la mémoire de trop longs détails.
Le jeune homme fut mis au courant de la teneur de cette lettre, qu'il
vint remettre à son destinataire, auteur supposé de la composition
musicale en question. Ce dernier garda un silence de grimaud, sur le
contenu du message: l'explication en est que le fameux "ballet parfait"
était bel et bien, la production de notre jeune artiste, et que c'eût
été lui faire trop d'honneur que de lui communiquer la décision de
l'homme de New York.
C'était contre les principes de la Louisiane, que de faire savoir à un
homme de couleur que son oeuvre était plus parfaite que celle d'_un
autre_.
Si nous tenons caché le nom de ce musicien, c'est par un sentiment de
respect pour la famille éplorée, qui désire ne pas être troublée dans
une période de douleur et de deuil.
Ce fils bien-aimé, que la nature s'était plu à combler de ses dons et
qu'un pouvoir invisible avait développé au plus haut degré de
perfectionnement artistique, s'est séparé de nous, mais en partant, il a
laissé derrière lui un rayon lumineux que toutes les haines terrestres
ne parviendront jamais à éteindre.
La puissance du Ciel est au-dessus de l'obscurantisme de la terre.
Dieu a dit: "Que la lumière soit", la lumière fut; et _la lumière sera_,
selon Sa sainte et souveraine Volonté.