Veuillez bien accepter ces modestes Cenelles
Que notre coeur vous offre avec sincérité;
Qu'un seul regard tombé de vos chastes prunelles
Leur tienne lieu de gloire et d'immortalité.
Les autres pièces que nous tenons de ce poète, sont: _Introduction.--Le
Dépit.--Épigramme.--Un Frère au Tombeau de son Frère.--La jeune
Agonisante.--À Elora.--Les Amants consolés.--La jeune Fille au Bal.--Le
petit Lit que j'aime.--Jalousie.--Le Songe.--Le Prêtre et la jeune
Fille.--Le Carnaval.--À Mademoiselle * * *.--Besoin d'écrire.--Le
Portrait.--Une Mère Mourante.--Il Est._
=JOANNI QUESTY=
M. Joanni Questy était natif de la Nouvelle-Orléans. Il y fut aussi
élevé et y reçut son instruction. Il était considéré comme un des hommes
les plus érudits de son époque.
M. Questy, par son application à l'étude, s'était rendu maître de
plusieurs langues, mais toutes ses productions connues sont en français.
C'était un écrivain recherché, il avait un style pur et des idées d'un
caractère essentiellement philosophique. Il nous a laissé plusieurs
pièces, au nombre desquelles nous pouvons citer _La Vision_, _Causerie_
et _Une Larme sur William Stephens_: ces trois morceaux sont publiés
dans _Les Cenelles_ de 1845. Il a aussi écrit un roman, _M. Paul_, mais
cet ouvrage est resté inédit. Noël Bacchus en avait le manuscrit.
M. Questy a été un collaborateur important de maintes entreprises
littéraires de notre cité. Comme professeur, il excellait: il a brillé
particulièrement dans l'enseignement. Il donnait des leçons d'espagnol
et de français. Il appartenait à la phalange de 1844, dont il est
question longuement dans une autre partie de cet ouvrage.
M. Questy jouissait d'une grande popularité, à cause de son caractère
aimable et sympathique. Tous les enfants connaissaient _M.
Joanni_,--c'était son nom populaire.
_Vision_ était une de ses premières pièces. On y trouve le style,
l'expression, l'invention, la richesse, la grâce, l'abondance.
Questy sait plaire et toucher. L'on peut dire de lui comme Dumas, fils,
disait de Lamartine, que sa poésie était "embaumée".
=VISION=
Viens à moi, jeune fille,
Viens, ô dive des cieux!
Viens, je suis sans famille,
Tu fermeras mes yeux.
Viens, par ton doux sourire,
Endormir mes douleurs;
Car le Ciel, en son ire,
M'abandonne aux malheurs.
Oh! viens, car à chaque heure
Sur mon destin latent
Je pleure, et puis je pleure...
Nulle âme ne m'entend!
Toi que tout bas je nomme,
Sylphide à l'oeil d'azur,
Rayonnant europome
Qui t'enivres d'air pur!
Du ciel, vierge expellée,
Riche d'espoir et d'heur
Ici-bas exilée
Viens... reste sur mon coeur.
Dis-moi qui fus ton père,
Aérienne enfant?
Quelle ève fut ta mère?
N'eus-tu jamais d'amant?
Par-delà les nuages,
Peut-être est ton palais.
Habitacle d'orages
Dans lequel tu te plais.
À goûter l'harmonie
Des cithares des cieux.
Enfin, ange ou génie
Esprit mystérieux.
Ton sort est un mystère?
Tu ne me réponds pas?
Toujours, toujours te taire!
Parle-moi donc, hélas!
Peut-être es-tu l'ondine,
Reine des flots dorés
Qui, des bras d'une femme,
Et me sourit après.
Ou gnomide irisée,
Gardienne de trésor...
De ma chaîne brisée
N'as-tu pas l'anneau d'or?
Dis-moi, n'es-tu pas l'âme
De l'ange radieux
Qui des bras d'une femme,
S'envola vers les cieux.
Hier, avant l'aurore?
Ou bien peut-être es-tu
Celle qui vient d'éclore...
Chérubin ou vertu?
Ton sort est un mystère?
Tu ne me réponds pas?
Toujours, toujours te taire
Parle-moi donc, hélas!
"Je suis l'âme d'une âme,
Le lucide rayon
D'un beau globe de flamme
Éteint à l'horizon.
"Parfois je fais sourire
L'enfant dans son sommeil;
Je lui porte un collyre
Quand il pleure au réveil.
"De mes belles parures
J'ai secoué les fleurs,
Sur les routes obscures
Où marchent les douleurs.
"Je révèle à qui tombe
En s'abreuvant de fiel
Les secrets de la tombe,
Les mystères du Ciel.
"Je vais, à ta prière,
Veiller sur ton chemin:
Tu seras sur la terre
À l'ombre de ma main.
"Adieu: prends ma couronne
Comme un gage d'amour".
--Mais, divine madone,
Vous reverrai-je un jour?
M. Questy a écrit pour l'_Album Littéraire_, et l'on dit que c'est lui
qui composait les "Compliments de l'Année" pour un certain journal de la
Nouvelle-Orléans.
L'_Almanach pour Rire_ est encore de lui. Dans ses derniers temps, il
était employé à la _Tribune_, comme chroniqueur.
=VICTOR SEJOUR=
Parmi les écrivains de la population créole, on remarque surtout M.
Victor Séjour, né à la Nouvelle-Orléans au commencement du siècle
dernier--c'est-à-dire vers 1819. Il partit pour Paris en 1836 et passa
le reste de sa vie en France.
Victor Séjour, comme tant d'autres, était obligé de s'éloigner du pays
qui l'avait vu naître, à cause des entraves du préjugé de race. Son
père, qui avait de grands moyens, tenait une maison de commerce, rue de
Chartres. Victor Séjour avait fait ses premières études à la
Nouvelle-Orléans. C'était un excellent écrivain, il était l'auteur de
plusieurs ouvrages en prose et en vers. Son poème _Le Retour de
Napoléon_ a été beaucoup apprécié.
M. Séjour a donné la preuve d'un grand mérite, puisqu'il a pu prendre
place au premier rang parmi les écrivains de France.
En Louisiane, ses contemporains lui accordent la palme de la
supériorité. Comme poète, la Louisiane n'a jamais rien produit de
meilleur.
M. Séjour s'était rapproché de l'empereur Napoléon III, qui le tenait en
haute estime. Cette circonstance est à noter, car elle fait l'éloge du
barde de couleur; et ce nous est à nous un sujet de légitime orgueil,
qu'il se soit ainsi rendu digne d'être l'ami estimé de l'empereur des
Français.
Le génie de Victor Séjour était précoce: ses contemporains en ont eu un
aperçu dans une pièce de vers qu'il a composée à l'âge de dix-sept ans,
peu avant son départ pour la France.
Séjour était membre de la Société des Artisans. C'est à l'occasion de
l'anniversaire de cette association qu'il a dédié à ses associés le
premier effort de sa pensée productrice.
On dit que ce début de notre jeune poète fut un coup de maître.
La Société des Artisans est une de nos anciennes organisations. Il faut
dire qu'à cette époque il existait de petites prétentions parmi les
Créoles. La classe aisée, composée des gens de profession, voulant se
distinguer, avait formé la _Société d'Economie_, qui renfermait dans son
cadre tous les Créoles aux tendances exclusivistes.
Les ouvriers, les hommes d'art et de métier, leur répondirent en formant
une association dont le nom même dit toute l'idée des fondateurs et des
membres: _les Artisans_.
Séjour s'était joint à ces derniers. Sans doute, sa première poésie dut
être une satire contre la conduite bizarre de ceux qui affectaient de
dédaigner leurs semblables, contre les gens de la _Société d'Economie_.
=LE RETOUR DE NAPOLÉON=
I
Comme la vaste mer grondant sous le tropique,
Le peuple se rua sur la place publique,
En criant: le voilà!
Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet homme
Qui fit de sa patrie une seconde Rome!...
O douleur! tout est là!
Quand naguère il rentrait vainqueur dans nos murailles,
Le front ceint des lauriers de deux mille batailles.
Simple dans sa grandeur,
Ce même peuple, hélas! pressé sur son passage,
Saluait sa venue, exaltant son courage
Et rayonnait de sa splendeur.
Oh! c'est alors, alors que la France était belle!...
Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle,
Comme les épis mûrs sous le souffle du vent.
Elle allait, elle allait semblable à la tempête,
Et le monde ébranlé, devenant sa conquête,
Était derrière, elle devant.
Plus rien... tout est fini... salut, ô Capitaine;
Salut, ô mon consul à la mine hautaine.
Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau;
Tu dépassas du front Annibal et Pompée,
L'Europe obéissait au poids de ton épée...
Comment peux-tu tenir dans cet étroit tombeau?
Pleurez, peuple, pleurez... il est là, triste et pâle
Comme le froid linceul de sa couche fatale;
Pleurez votre César, l'intrépide guerrier;
Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille,
Emporté, l'arme au bras par l'ardente mitraille;
Il est mort prisonnier!
Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-Hélène,
Ses regards se tournaient vers la France lointaine,
Comme vers une étoile d'or;
Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme,
Il s'écriait: "Mon Dieu, je donnerais mon âme
"Pour la revoir encor.
"Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre,
"Comme un lion captif retient sur cette terre:
"Noble France, c'est toi;
"C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires,
"Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires;
"Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!"