CHAPITRE I

=Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.--Hippolyte

Castra.=

"Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous."

(MONTESQUIEU.)

On ne peut faire mention de la campagne mémorable de 1814-15, sans se

rappeler que les hommes de couleur libres y ont combattu côte à côte

avec les autres soldats du général Jackson.

Il y avait à cette époque trois classes d'hommes de couleur en

Louisiane: les enfants du sol, ceux qui étaient originaires de la

Martinique et ceux qui venaient de Saint-Domingue. Étant tous Créoles,

ils vivaient toutefois en bons termes et s'unissaient en toute

circonstance comme s'ils eussent été du même endroit et de la même

famille: comme le font d'ailleurs toujours les gens nouvellement arrivés

dans un pays.

Il y avait entre eux communauté d'origine, de langue et de moeurs, mais

par-dessus tout, ayant à subir le même sort, ils se rencontraient

toujours dans la voie du malheur, et leurs confidences devaient être

semblables en tous points.

À l'approche des Anglais, le général Jackson fit appel à tous les

habitants indistinctement, mais en même temps, il ne manqua pas de

s'adresser particulièrement à l'orgueil patriotique des hommes de

couleur, qu'il invita à prendre les armes.

Les termes flatteurs dans lesquels cet appel était formulé ne laissaient

aucun doute sur les opinions du général en chef. Il était convaincu que

les hommes de couleur avaient le droit de défendre le sol attaqué, et

que le gouvernement américain commettait une grave erreur en refusant de

les recevoir sous les drapeaux.

La déclaration encourageante de l'illustre soldat, acceptée de bonne

foi, provoqua chez tous un vif enthousiasme, car personne ne doutait

qu'elle n'eût été faite avec franchise et sincérité. Les patriotes de

couleur répondirent donc en grand nombre à cet appel. Leurs états de

services dans la campagne de Chalmette furent d'une valeur incontestable

au point de vue de l'intérêt et de l'honneur de la nation. Après la

bataille, le général Jackson les félicita, faisant observer que leur

conduite avait dépassé ses espérances. Mais là s'est arrêtée toute la

récompense.

Ces hommes dont la fidélité et les services avaient été reconnus si

solennellement ont cependant continué de vivre dans toutes les

conditions désavantageuses que leur imposait le pays, tout comme s'ils

n'avaient rien accompli pour ce dernier. Ils durent se contenter des

propos mielleux qu'on leur avait prodigués avant l'action et des éloges

pompeux mais vides qu'ils reçurent après la victoire. Plus tard, ces

louanges se changèrent même en lâches insinuations, en malicieuses

calomnies. Il était donc juste que ces héros méconnus se plaignissent de

tant d'ingratitude.

Il est vrai que par une action tardive, le gouvernement leur fit

concession du titre de vétérans et leur accorda une légère pension; mais

leur état civil resta le même: une modification du Code Noir, qui leur

donnait le droit de vivre, de jouir, de posséder, de succéder.

À cause de son état de dépendance même le Créole de couleur ne pouvait

commander le respect; il devenait un objet de haine, de mépris ou

d'injustice selon les caprices du moment. Tous ses droite étaient

précaires, ils étaient modifiables ou révocables selon le bon plaisir de

la classe gouvernante. Hippolyte Castra était du nombre de ces citoyens

méconnus, de ces héros repoussés, il partageait avec eux l'amertume des

déceptions éprouvées.

La population avait besoin d'un chantre; elle l'a trouvé tout justement

dans cet homme qu'on pourrait comparer à Roget et Dubois.

Castra a eu le beau talent de chanter le courage, la vaillance et la

fidélité de cette superbe phalange créole. Il n'a pas oublié de réclamer

pour elle la place d'honneur qu'elle méritait d'occuper au banquet du

triomphe, mais qui lui fut refusée par l'injustice et les préjugés. Nous

devons à Castra toute notre reconnaissance, et la meilleure manière de

nous acquitter de notre dette envers lui, c'est de conserver

précieusement sa composition si patriotique. En voici le texte dans son

entier, tel qu'il existe dans les cahiers de nos familles:

Nos Hommes et Notre Histoire Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs personnels · 第 24 / 57 题